jeudi 20 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Besançon |
| Section | Tribunal Administratif de Besançon |
| N° Dossier | TA25-2400658 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 2ème chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 8 avril 2024, M. B A, représenté par Me Dravigny, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 15 mars 2024 par lequel le préfet du Jura a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de renvoi et a assorti ces décisions d'une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ;
2°) d'enjoindre au préfet du Jura de lui délivrer un titre de séjour mention " salarié " ou un titre de séjour " vie privée et familiale " dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement ou, à défaut, de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois et, dans l'un ou l'autre cas, de lui délivrer à compter de cette même notification une autorisation provisoire de séjour ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
M. A soutient que :
En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :
- elle méconnaît l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de l'authenticité de ses documents d'état civil ;
- elle méconnaît l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences sur sa situation personnelle ;
- il n'est pas établi qu'elle ait été signée par une autorité habilitée à cet effet.
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- elle est illégale par l'effet de l'illégalité de la décision portant refus d'un titre de séjour ;
- elle méconnaît l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
En ce qui concerne la décision fixant le délai de départ volontaire :
- elle est illégale par l'effet de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.
En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :
- elle est illégale par l'effet de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.
En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
- elle est illégale par l'effet de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
- elle n'est pas suffisamment motivée ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation au regard de l'application de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Par un mémoire en défense, enregistré le 13 mai 2024, le préfet du Jura conclut au rejet de la requête.
Le préfet soutient que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.
M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 10 avril 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Seytel,
- les observations de Me Dravigny pour M. A.
Considérant ce qui suit :
1. M. A, ressortissant guinéen, est entré sur le territoire français, selon ses déclarations, le 5 janvier 2022. Le 22 août 2023, il a présenté une demande d'admission exceptionnelle au séjour sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 15 mars 2024, dont M. A demande l'annulation, le préfet du Jura a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de renvoi et a assorti ces décisions d'une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an.
Sur la légalité de l'arrêté contesté :
2. Aux termes de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " A titre exceptionnel, l'étranger qui a été confié à l'aide sociale à l'enfance ou du tiers digne de confiance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans et qui justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle peut, dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ", sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur l'insertion de cet étranger dans la société française. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable ".
3. Aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification des actes d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil ". Aux termes de l'article R. 431-10 de ce code : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : / 1° Les documents justifiant de son état civil () ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ".
4. D'une part, pour justifier son état civil, M. A a notamment produit un acte de naissance, un jugement supplétif et la retranscription de ce jugement supplétif. Le préfet du Jura a estimé, en se fondant sur le rapport rédigé par la cellule de lutte contre la fraude documentaire interdépartementale des services de la police aux frontières de Pontarlier du 11 septembre 2023, que cet acte de naissance comportait des irrégularités. Le préfet fait valoir que cet acte de naissance indique une déclaration du 5 avril 2022 du père de l'intéressé alors qu'à cette date celui-ci était supposé être décédé. L'acte de naissance de M. A indique un nom de la préfecture comportant une erreur et comprend un cachet humide présentant toutes les caractéristiques d'un " cachet humide artisanal ". De plus, le préfet argue du caractère falsifié du jugement supplétif, lequel ne présente pas la filiation complète de l'intéressé, ne respecte pas l'article 314 du code de la procédure civile guinéen et ne mentionne pas la formule exécutoire. Enfin, le préfet fait valoir que la transcription du jugement supplétif est également falsifiée puisqu'elle ne comporte pas l'intégralité des mentions prévues par le code civil guinéen, indique un nom de la préfecture comportant une erreur et qu'est apposé dessus un cachet humide qui présente toutes les caractéristiques d'un " cachet humide artisanal ".
5. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que la date du 5 avril 2022 mentionnée sur l'acte de naissance doit être regardée comme la date de la transcription du jugement supplétif et ne peut, en l'espèce, correspondre à une date de déclaration. Cette mention constitue alors une erreur matérielle sans incidence sur la force probante de l'acte de naissance. De plus, cet acte de naissance ne mentionne aucune erreur dans le nom de préfecture et le préfet n'apporte pas les précisions suffisantes permettant d'établir que le cachet humide apposé sur cet acte de naissance serait falsifié, dont, au demeurant, l'authenticité n'est pas contestée par le rapport des services de la police aux frontières. En outre, le préfet ne fait valoir aucune disposition législative ou réglementaire qui imposerait de faire obligatoirement figurer la filiation complète sur un jugement supplétif guinéen, ni de retranscrire les déclarations des témoins sur lesquelles le jugement se fonde pour déterminer la date de naissance. De la même manière, le préfet ne fait pas état des dispositions de la législation guinéenne qui imposeraient de renseigner certaines mentions du code civil guinéen sur l'acte de retranscription du jugement supplétif. De plus, il ne ressort pas des pièces du dossier que M. A ait produit l'expédition du jugement supplétif et dès lors il ne peut lui être opposé l'absence de la formule exécutoire devant uniquement être mentionnée sur cette expédition. En outre, en se bornant à faire valoir que les cachets humides apposés sur le jugement supplétif et sa retranscription présentent toutes les caractéristiques d'un " cachet humide artisanal ", le préfet ne démontre pas que ces actes seraient dépourvus de force probante. Enfin, il ne ressort pas des pièces du dossier que les erreurs de syntaxe constatées sur les documents produits par M. A seraient d'une nature telle qu'elles remettraient en cause l'authenticité de ces documents. Pour toutes ces raisons, le préfet ne renverse pas la présomption d'authenticité des documents d'état civil présentés par M. A. En outre, le préfet ne conteste pas que la naissance de l'intéressé le 4 juillet 2005 lui permette de satisfaire aux conditions d'âge prévues à l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
6. D'autre part, le préfet ne conteste pas que M. A satisfait aux autres conditions prévues par les dispositions citées au point 3. Dès lors, en refusant de délivrer le titre de séjour sollicité par l'intéressé, le préfet a entaché sa décision d'une inexacte application des dispositions de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions doit être accueilli.
7. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête que M. A est fondé à demander l'annulation de la décision lui refusant la délivrance d'un titre de séjour ainsi que, par voie de conséquence, l'annulation des décisions portant obligation de quitter le territoire français, fixant le pays de renvoi et portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an.
Sur la demande d'injonction :
8. Le présent jugement implique, sous réserve de l'absence de changement dans les circonstances de droit ou de fait y faisant obstacle, que le préfet du Jura délivre à M. A un titre de séjour mention " salarié ". Il y a lieu d'enjoindre au préfet du Jura d'y procéder dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement. Dans cette attente, le préfet du Jura devra délivrer à M. A une attestation provisoire de séjour dans un délai de deux semaines à compter de la même notification.
Sur les frais liés au litige :
9. M. A a obtenu l'aide juridictionnelle. Par suite, son conseil peut se prévaloir des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce et sous réserve que Me Dravigny, avocate de M. A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Dravigny de la somme de 1 000 euros.
DECIDE :
Article 1er : L'arrêté du 15 mars 2024 par lequel le préfet du Jura a refusé de délivrer un titre de séjour à M. A, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours, a fixé le pays de renvoi et a assorti ces décisions d'une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an est annulé.
Article 2 : Il est enjoint au préfet du Jura, sous de réserve de l'absence de changement dans les circonstances de droit ou de fait y faisant obstacle, de délivrer à M. A un titre de séjour mention " salarié " dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement et une attestation provisoire de séjour dans un délai de quinze jours à compter de la même notification.
Article 3 : L'Etat versera à Me Dravigny la somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que Me Dravigny renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet du Jura.
Délibéré après l'audience du 30 mai 2024, à laquelle siégeaient :
- Mme Grossrieder, présidente,
- M. Seytel, conseiller,
- Mme Marquesuzaa, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 juin 2024.
Le rapporteur,
J. Seytel
La présidente,
S. GrossriederLa greffière,
C. Quelos
La République mande et ordonne au préfet du Jura, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière
N°2400658
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