mardi 18 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Besançon |
| Section | Tribunal Administratif de Besançon |
| N° Dossier | TA25-2400717 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 1ère chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 18 avril 2024, M. B A, représenté par Me Dravigny, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 26 mars 2024 par lequel le préfet du Doubs lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné en cas de non-respect de ce délai et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ;
2°) d'enjoindre au préfet du Doubs de procéder sans délai à l'effacement de son signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen ;
3°) d'enjoindre au préfet du Doubs, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour mention " salarié " dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois à compter de la même notification et, en toutes hypothèses, de lui délivrer immédiatement une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la décision portant refus de séjour est insuffisamment motivée au regard des articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration ;
- elle méconnaît les dispositions du paragraphe 42 de l'article 4 de l'accord franco-sénégalais du 23 septembre 2006 entre le gouvernement de la République française et le gouvernement de la République du Sénégal relatif à la gestion concertée des flux migratoires et de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions précitées ;
- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;
- la décision portant obligation de quitter le territoire est illégale du fait de l'illégalité de la décision lui refusant l'admission au séjour ;
- la décision fixant le délai de départ est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire ;
- la décision fixant le pays de renvoi est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire ;
- la décision portant interdiction de retour sur le territoire d'une durée d'un an est insuffisamment motivée ;
- elle est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire ;
- elle est entachée d'une erreur d'appréciation de sa situation au regard des dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Par un mémoire en défense, enregistré le 13 mai 2024, le préfet du Doubs conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier ;
Vu :
- l'accord franco-sénégalais du 23 septembre 2006 entre le gouvernement de la République française et le gouvernement de la République du Sénégal ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.
En application des dispositions de l'article R. 222-17 du code de justice administrative, la présidente du tribunal a désigné Mme Diebold, première conseillère, pour présider la première chambre du tribunal, en cas de vacance ou d'empêchement.
La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Diebold, première conseillère,
- et les observations de Me Dravigny, pour M. A.
Considérant ce qui suit :
1. M. A, ressortissant sénégalais, né le 16 mars 1976, est entré régulièrement sur le territoire français le 18 octobre 2022 sous couvert d'un visa D portant la mention " visiteur " et valable du 3 octobre 2022 au 2 octobre 2023. Le 13 décembre 2023, l'intéressé a sollicité un changement de statut de " visiteur " à " passeport talent : salarié qualifié " sur le fondement de l'article L. 421-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile faisant valoir ses contrats de missions intérimaires en tant qu'agent logistique. Par un arrêté du 26 mars 2024, le préfet du Doubs lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné en cas de non-respect de ce délai et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an. M. A demande l'annulation de ces décisions.
Sur les conclusions aux fins d'annulation :
En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :
2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. ()". L'article L. 211-5 du même code prévoit que : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ".
3. L'arrêté attaqué vise les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dont le préfet du Doubs a fait application pour refuser la délivrance d'un titre de séjour à M. A. Il indique également, avec suffisamment de précisions, les circonstances de fait sur lesquelles le préfet du Doubs s'est fondé. Ainsi, à sa seule lecture, cet arrêté permet à M. A de comprendre les motifs du refus de titre de séjour qui lui est opposé. Dès lors, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.
4. En deuxième lieu, aux termes du paragraphe 42 de l'article 4 de l'accord du 23 septembre 2006, dans sa rédaction issue du point 31 de l'article 3 de l'avenant signé le 25 février 2008 : " Un ressortissant sénégalais en situation irrégulière en France peut bénéficier, en application de la législation française, d'une admission exceptionnelle au séjour se traduisant par la délivrance d'une carte de séjour temporaire portant : - soit la mention "salarié" s'il exerce l'un des métiers mentionnés dans la liste figurant en annexe IV de l'Accord et dispose d'une proposition de contrat de travail ; / - soit la mention "vie privée et familiale" s'il justifie de motifs humanitaires ou exceptionnels ". L'article L. 435-1 du code de l'entre et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. () ".
5. Les stipulations du paragraphe 42 de l'accord du 23 septembre 2006, dans sa rédaction issue de l'avenant signé le 25 février 2008, renvoyant à la législation française en matière d'admission exceptionnelle au séjour des ressortissants sénégalais en situation irrégulière rendent applicables à ces ressortissants les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Dès lors, le préfet, saisi d'une demande d'admission exceptionnelle au séjour par un ressortissant sénégalais en situation irrégulière, est conduit, par l'effet de l'accord du 23 septembre 2006 modifié, à faire application des dispositions de l'article L. 435-1 du code.
6. Il ne ressort tout d'abord pas des pièces du dossier que M. A ait sollicité la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement des stipulations du paragraphe 42 de l'article 4 de l'accord franco-sénégalais précité. Par ailleurs, le préfet du Doubs ne s'est pas fondé, pour rejeter sa demande de titre de séjour, sur ces stipulations. Par suite, le requérant ne saurait utilement les invoquer à l'encontre de la décision en litige.
7. Ensuite, dans l'hypothèse où il serait fait état de motifs exceptionnels de nature à permettre la délivrance d'une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ", un demandeur qui justifierait d'une promesse d'embauche ou d'un contrat de travail ne saurait être regardé, par principe, comme attestant des motifs exceptionnels exigés par la loi. Il appartient, en effet, à l'autorité administrative, sous le contrôle du juge, d'examiner si la qualification, l'expérience et les diplômes de l'étranger, ainsi que les caractéristiques de l'emploi auquel il postule, de même que tout élément de sa situation personnelle dont l'étranger ferait état à l'appui de sa demande, telle que l'ancienneté de son séjour en France, peuvent constituer, en l'espèce, des motifs exceptionnels d'admission au séjour.
8. En l'espèce, M. A fait valoir qu'il vit en France depuis octobre 2022 et qu'il est intégré professionnellement en ayant suivi une formation intitulée " CACES R489 : conduite de chariots automoteurs de manutention à conducteur porté " du 8 mai 2023 au 11 mai 2023 et en travaillant en qualité d'agent logistique intérimaire depuis le 20 juin 2023. A cet égard, il ne ressort pas des pièces du dossier que M. A justifie d'une expérience suffisante pour établir qu'il présenterait une insertion professionnelle d'une particulière intensité en France. Les circonstances que M. A justifie d'une résidence habituelle sur le territoire français depuis son arrivée chez sa belle-sœur et que ceux-ci ont une relation particulière en raison de la disparition du frère du requérant dans des circonstances tragiques en avril 2017, soit cinq ans avant l'arrivée en France de l'intéressé, ne constituent pas, à elles seules, un motif d'admission exceptionnelle au séjour en application des dispositions précitées de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par ailleurs, l'intéressé n'est pas dépourvu de toute attache dans son pays d'origine où résident son épouse et ses enfants et où il a vécu la majeure partie de sa vie. Par suite, en l'absence de motif exceptionnel ou de considération humanitaire, le préfet du Doubs n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation au regard de ces dispositions. Dès lors, les moyens précités doivent être écartés.
9. En troisième lieu, il ne ressort ni des mentions de l'arrêté attaqué, ni des pièces du dossier, que le préfet du Doubs aurait omis de procéder à un examen particulier de l'ensemble des éléments relatifs à la situation personnelle de l'intéressé au regard des éléments portés à sa connaissance avant d'édicter à son encontre la décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour. Par suite, le moyen soulevé en ce sens doit être écarté.
En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :
10. Le requérant n'ayant pas établi que la décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour serait entachée d'illégalité, il n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de cette décision contre la décision portant obligation de quitter le territoire. Par suite, le moyen développé en ce sens ne peut qu'être écarté.
En ce qui concerne le délai de départ volontaire :
11. Le requérant n'ayant pas établi que la décision portant obligation de quitter le territoire serait entachée d'illégalité, il n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de cette décision contre la décision fixant le délai de départ. Par suite, le moyen développé en ce sens ne peut qu'être écarté.
En ce qui concerne le pays de renvoi :
12. Le requérant n'ayant pas établi que la décision portant obligation de quitter le territoire serait entachée d'illégalité, il n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de cette décision contre la décision fixant le pays de renvoi. Par suite, le moyen développé en ce sens ne peut qu'être écarté.
En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :
13. En premier lieu, le requérant n'ayant pas établi que la décision portant obligation de quitter le territoire serait entachée d'illégalité, il n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de cette décision contre la décision portant interdiction de retour sur le territoire. Par suite, le moyen développé en ce sens ne peut qu'être écarté.
14. En deuxième lieu, la décision attaquée comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation manque en fait et doit être écarté.
15. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 dudit code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 () ". Il résulte de ces dispositions que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux.
16. En l'espèce, pour prononcer une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an à l'encontre de M. A, le préfet du Doubs a tenu compte de son entrée récente en France et de la nature et l'ancienneté de ses liens avec la France, mais également de l'absence de précédente mesure d'éloignement ou de comportement troublant l'ordre public. L'intéressé, en se bornant à soutenir qu'il dispose d'attaches sur le territoire français et d'une insertion socio-professionnelle, ne conteste pas sérieusement cette appréciation et ne démontre pas, notamment, en quoi le fait d'être éloigné de sa belle-sœur et des enfants de cette dernière durant un an ne lui permettrait pas de garder contact avec eux. Dans ces conditions, compte tenu notamment du caractère récent de la présence en France de M. A auprès de sa belle-sœur et de ses enfants, les éléments combinés sur lesquels le préfet du Doubs s'est fondé pour prononcer une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an sont suffisants pour justifier du prononcé d'une telle mesure, quand bien même l'intéressé ne constituerait pas une menace à l'ordre public et n'aurait pas fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement. Dès lors, le moyen soulevé en ce sens doit être écarté.
17. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de M. A tendant à l'annulation de l'arrêté du 26 mars 2024 doivent être rejetées.
Sur les conclusions aux fins d'injonction :
18. Le présent jugement, qui rejette les conclusions aux fins d'annulation, n'appelle aucune mesure d'exécution au sens des articles L. 911-1 et suivants du code de justice administrative. Les conclusions aux fins d'injonction ne peuvent, dès lors, qu'être rejetées.
Sur les frais liés au litige :
19. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas dans la présente instance la partie perdante, une quelconque somme au bénéfice de M. A au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.
DECIDE :
Article 1 : La requête de M. A est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet du Doubs.
Délibéré après l'audience du 28 mai 2024 à laquelle siégeaient :
- Mme Diebold, première conseillère faisant fonction de présidente,
- Mme Goyer-Tholon, conseillère,
- Mme Kiefer, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 juin 2024.
L'assesseure la plus ancienne dans l'ordre du tableau,
C. Goyer-Tholon
La première conseillère faisant fonction de présidente-rapporteure,
N. DieboldLa greffière,
E. Cartier La République mande et ordonne au préfet du Doubs, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière
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