vendredi 28 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Besançon |
| Section | Tribunal Administratif de Besançon |
| N° Dossier | TA25-2401186 |
| Type | Ordonnance |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 26 juin 2024, Mme A C, représentée par Me Dole, demande au juge des référés :
1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, la suspension de l'arrêté du 17 juin 2024, modifié par arrêté du 24 juin 2024, par lequel le ministre de l'intérieur et des outre-mer a prononcé à son encontre une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre de l'article L.761-1 du code de justice administrative.
Mme C soutient que :
- l'urgence à statuer est présumée compte tenu de la nature de la décision contestée ;
- cette décision est manifestement illégale dès lors qu'elle doit avoir pour objet de prévenir la commission d'actes de terrorisme et non une simple menace à l'ordre public or elle n'a jamais été condamnée ou même poursuivie pour des infractions à caractère terroriste, n'est connue des services de police que pour des faits de droit commun qui n'ont d'ailleurs donné lieu qu'au prononcé d'une mesure éducative à ce jour, n'a jamais été en couple avec un individu connu pour son adhésion à l'islam radical, n'a jamais adopté les préceptes de l'islam radical et n'est même pas pratiquante, n'a jamais été entendue par les services de police pour apologie du terrorisme ou pour incitation à la haine ou pour des propos antisémites, n'a jamais diffusé de tels propos que ce soit sur les réseaux sociaux, des forums et n'a jamais proféré de telles paroles ;
- à la suite des violences sans incapacité qu'elle a commises le 3 mars 2023, le juge des enfants a prononcé une mesure éducative judiciaire à titre de sanction, avec un module de soins, un module d'insertion, et un module de placement, qui devait débuter le lundi 24 juin 2024 ; ce suivi éducatif est nettement suffisant pour prévenir un risque non démontré de radicalisation ;
- elle a fait l'objet d'une ordonnance de placement sous contrôle judiciaire le 21 juin 2024 par la juge des enfants de D l'obligeant à respecter un couvre-feu de 20h à 7h, le placement et les mesures de contrôle éducatifs et lui interdisant de se rendre dans le Bas-Rhin ; de telles obligations et interdictions déjà très strictes sont nettement suffisantes pour garantir le but poursuivi par l'arrêté contesté ;
- l'arrêté contesté porte une atteinte disproportionnée à son droit de mener une vie privée et familiale normale et à sa liberté d'aller et venir ;
- l'arrêté contesté ne permet pas d'entreprendre le travail éducatif en ce qui concerne l'insertion professionnelle, ni les soins (la mineure étant attendue à Montbéliard pour ce suivi), ni même de maintenir les liens familiaux (le père résidant à Lyon et la mère résidant à Bart) ;
- le pointage quotidien est disproportionné de même que la durée de trois mois de l'arrêté contesté.
Par un mémoire en défense, enregistré le 28 juin 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.
Le ministre de l'intérieur et des outre-mer soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la sécurité intérieure ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal administratif a désigné M. B en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 28 juin 2024 à 15 heures en présence de Mme Chiappinelli, greffière, M. B a lu son rapport et entendu :
- les observations de Me Dole, représentant Mme C ;
- les observations de Mme C et celles de son éducatrice.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures ". Aux termes du premier alinéa de l'article R. 522-1 du même code : " La requête visant au prononcé de mesures d'urgence doit () justifier de l'urgence de l'affaire ".
2. Aux termes de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure : " Aux seules fins de prévenir la commission d'actes de terrorisme, toute personne à l'égard de laquelle il existe des raisons sérieuses de penser que son comportement constitue une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics et qui soit entre en relation de manière habituelle avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme, soit soutient, diffuse, lorsque cette diffusion s'accompagne d'une manifestation d'adhésion à l'idéologie exprimée, ou adhère à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes peut se voir prescrire par le ministre de l'intérieur les obligations prévues au présent chapitre ". Aux termes de l'article L. 228-2 du même code : " Le ministre de l'intérieur peut, après en avoir informé le procureur de la République antiterroriste et le procureur de la République territorialement compétent, faire obligation à la personne mentionnée à l'article L. 228-1 de : / 1° Ne pas se déplacer à l'extérieur d'un périmètre géographique déterminé, qui ne peut être inférieur au territoire de la commune. La délimitation de ce périmètre permet à l'intéressé de poursuivre une vie familiale et professionnelle et s'étend, le cas échéant, aux territoires d'autres communes ou d'autres départements que ceux de son lieu habituel de résidence ; / 2° Se présenter périodiquement aux services de police ou aux unités de gendarmerie, dans la limite d'une fois par jour, en précisant si cette obligation s'applique les dimanches et jours fériés ou chômés ; / 3° Déclarer et justifier de son lieu d'habitation ainsi que de tout changement de lieu d'habitation. L'obligation prévue au 1° du présent article peut être assortie d'une interdiction de paraître dans un ou plusieurs lieux déterminés se trouvant à l'intérieur du périmètre géographique mentionné au même 1° et dans lesquels se tient un événement exposé, par son ampleur ou ses circonstances particulières, à un risque de menace terroriste. Cette interdiction tient compte de la vie familiale et professionnelle de la personne concernée. Sa durée est strictement limitée à celle de l'événement, dans la limite de trente jours (). / Les obligations prévues aux 1° à 3° du présent article sont prononcées pour une durée maximale de trois mois à compter de la notification de la décision du ministre. Elles peuvent être renouvelées par décision motivée, pour une durée maximale de trois mois, lorsque les conditions prévues à l'article L. 228-1 continuent d'être réunies (). / La personne soumise aux obligations prévues aux 1° à 3° du présent article peut, dans un délai de deux mois à compter de la notification de la décision (), demander au tribunal administratif l'annulation de cette décision. Le tribunal administratif statue dans un délai de quinze jours à compter de sa saisine. Ces recours, (), s'exercent sans préjudice des procédures prévues au huitième alinéa du présent article ainsi qu'aux articles L. 521-1 et L. 521-2 du même code ". Aux termes de l'article L. 228-6 de ce code : " Les décisions du ministre de l'intérieur prises en application des articles L. 228-2 à L. 228-5 sont écrites et motivées. La définition des obligations prononcées sur le fondement de ces articles tient compte, dans le respect des principes de nécessité et de proportionnalité, des obligations déjà prescrites par l'autorité judiciaire () ".
3. Il résulte de l'instruction que, par un arrêté du 17 juin 2024, modifié le 24 juin, le ministre de l'intérieur et des outre-mer a prononcé à l'encontre de Mme C une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance régie par les articles L. 228-1 et suivants du code de la sécurité intérieure lui interdisant de se déplacer en dehors du territoire de la commune de Frotey-lès-Vesoul sans avoir obtenu préalablement une autorisation écrite (sauf-conduit), l'obligeant à se présenter une fois par jour au commissariat de Vesoul tous les jours de la semaine, à 9 heures, y compris les dimanches, les jours fériés ou chômés, de justifier de son lieu d'habitation ainsi que de tout changement d'adresse, l'ensemble de ces mesures étant prévu pour une durée de trois mois. Mme C demande sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, la suspension de cette mesure.
4. Il appartient au juge des référés de s'assurer, en l'état de l'instruction devant lui, que l'autorité administrative, opérant la conciliation nécessaire entre le respect des libertés et la sauvegarde de l'ordre public, n'a pas porté d'atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale dans l'application de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure qui permet de prendre à l'égard d'une personne les mesures individuelles de contrôle administratif et de surveillance prévues aux articles suivants, dont celles de l'article L. 228-2. Par ailleurs, il résulte de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure que ces mesures doivent être prises aux seules fins de prévenir la commission d'actes de terrorisme et sont subordonnées à deux conditions cumulatives, la première tenant à la menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics résultant du comportement de l'intéressé, la seconde aux relations qu'il entretient avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme ou, de façon alternative, au soutien, à la diffusion ou à l'adhésion à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes.
5. En premier lieu, il résulte de l'instruction que Mme C, déscolarisée depuis deux années et suivie par la protection judiciaire de la jeunesse depuis août 2022, est connue des services de police pour plusieurs faits de droit commun, dont des faits de violences, qui, s'ils n'ont pas tous donné lieu à une condamnation pénale notamment en raison de sa minorité, ne sont pas sérieusement contestés. Il résulte par ailleurs de la note des services de renseignements versée au contradictoire que Mme C est " fascinée par les actes violents et les auteurs d'attentats terroristes " et a " exprimé sa volonté de tuer en 2022 " avec pour " principale source d'inspiration, Mohammed Merah, auteur des attentats perpétrés à Toulouse et Montauban en mars 2012 ". L'intéressée aurait également, à compter de 2022, entretenu pendant plusieurs mois une relation amoureuse avec un individu connu pour son adhésion à l'islam radical et actuellement incarcéré pour des faits de droits commun. Enfin en avril 2023, placée en centre éducatif fermé, elle aurait démontré une fascination pour le terrorisme et tenu des propos hostiles envers la communauté juive.
6. Si Mme C soutient qu'elle n'a jamais été en couple avec un individu connu pour son adhésion à l'islam radical, n'a jamais adopté les préceptes de l'islam radical et n'est même pas pratiquante et n'a jamais tenu de propos antisémites, ses dénégations ne suffisent pas à démontrer l'absence de matérialité des faits retracés par les services de renseignements.
7. En deuxième lieu, c'est à la suite du non-respect de l'arrêté contesté que Mme C a fait l'objet d'une ordonnance de placement sous contrôle judiciaire le 21 juin 2024 par la juge des enfants de D l'obligeant à respecter un couvre-feu de 20h à 7h, le placement et les mesures de contrôle éducatifs et lui interdisant de se rendre dans le Bas-Rhin. Contrairement à ce qui est soutenu, ces obligations et interdictions ne conduisent pas à priver de nécessité celles prises par l'arrêté ministériel dont la suspension est demandée eu égard à leur différence de nature et aux différents objectifs poursuivis par chacune d'elles. Il en va de même des mesures liées au suivi éducatif qui a démarré le 24 juin 2024.
8. En troisième lieu, si l'arrêté contesté ne permet pas au suivi éducatif de se dérouler compte tenu du périmètre d'assignation limité qu'il prévoit, cette circonstance n'est pas suffisante pour caractériser une méconnaissance des dispositions de l'article L. 228-6 du code de la sécurité intérieure. Par ailleurs, Mme C ne soutient ni même n'allègue qu'elle devrait suivre des soins dont la fréquence serait incompatible avec l'obtention de sauf conduits pour se rendre à Montbéliard. Il n'est pas davantage démontré que ses parents ne pourront pas lui rendre visite durant la durée de la mesure contestée. Enfin, compte tenu de la proximité des communes de Frotey-lès-Vesoul et Vesoul, le pointage quotidien n'est pas disproportionné.
9. En quatrième lieu, si Mme C fait valoir que la durée de l'arrêté contesté est disproportionnée, elle n'apporte aucun élément au soutien de cette allégation.
10. Dans ces conditions, compte tenu du risque très élevé d'attentat islamiste en France, accentué tant par le déroulement dans un mois des jeux olympiques et paralympiques que par la tenue d'élections législatives les 30 juin et 7 juillet, Mme C n'est pas fondée à demander la suspension de l'arrêté du 17 juin 2024, modifié par arrêté du 24 juin 2024, par lequel le ministre de l'intérieur et des outre-mer a prononcé à son encontre une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance.
11. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de Mme C doit être rejetée en toutes ses conclusions.
O R D O N N E
Article 1er : La requête de Mme C est rejetée.
Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme A C et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Fait à Besançon, le 28 juin 2024.
Le juge des référés,
A. B
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière
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