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AccueilJurisprudence administrativeN° TA25-2401190

Tribunal Administratif de Besançon — Décision N° TA25-2401190

mercredi 3 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Besançon
SectionTribunal Administratif de Besançon
N° DossierTA25-2401190
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantCOLIN-ELPHEGE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 26 juin 2024, Mme A B, représentée par Me Colin-Elphège, demande au tribunal :

1°) d'annuler les arrêtés du 4 juin 2024 par lesquels le préfet du Doubs a décidé, d'une part, de la remettre aux autorités espagnoles en vue de l'examen de sa demande d'asile et, d'autre part, de l'assigner à résidence dans le département du Doubs pour une durée de quarante-cinq jours, renouvelable trois fois ;

2°) d'enjoindre au préfet du Doubs de lui remettre une attestation de demandeur d'asile, à défaut, de réexaminer sa situation ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Mme B soutient que :

En ce qui concerne l'arrêté de remise aux autorités responsables de sa demande d'asile :

- il n'est pas établi que l'arrêté ait été signé par une autorité habilitée ;

- il méconnaît l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- il méconnaît l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- il méconnaît l'article 21 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- il méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- il méconnaît les articles 3 et 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

En ce qui concerne l'arrêté d'assignation à résidence :

- il n'est pas établi que l'arrêté ait été signé par une autorité habilitée ;

- il ne précise pas les éléments de faits et de droit qui justifient l'interdiction de quitter le logement entre 4h00 et 7h30 alors qu'elle doit dans tous les cas se présenter aux autorités entre 8h00 et 8h30 ;

- il méconnaître les articles L. 751-2 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'en application des stipulations des articles 8 et 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, ainsi que l'article 3-1 de la convention internationale sur les droits de l'enfant son éloignement vers l'Espagne ne constitue pas une perspective raisonnable ;

- l'interdiction de quitter son domicile entre 4h30 et 7h30 n'est ni nécessaire ni proportionnée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 2 juillet 2024, le préfet du Doubs conclut au rejet de la requête.

Le préfet fait valoir que les moyens soulevés par la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant signée le 26 janvier 1990 ;

- le règlement n°604/2013 du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Seytel, conseiller, pour statuer en application de l'article R. 776-15 du code de justice administrative et les articles L. 614-9 et L. 572-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir entendu au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Seytel, conseiller ;

- les observations de Me Colin-Elphège, qui représente Mme B et qui s'en remet principalement à ses écritures et soutient que la mention S5 sur le résumé de l'entretien individuel ne permet pas de déterminer si l'agent qui a mené cet entretien était une personne qualifiée, or selon la jurisprudence du Conseil d'Etat il appartient au préfet d'établir par tous moyens que l'entretien a été mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. Me Colin-Elphège rappelle également que la situation de Mme B justifie la mise en œuvre de la procédure dérogatoire prévue par l'article 17 du règlement (UE) du 26 juin 2013 en raison des liens culturels entre le Mali et la France et la présence d'une cousine sur le territoire français. Enfin, Me Colin-Elphège rappelle les risques auxquels Mme B serait exposée en cas de retour en Espagne ;

- les observations de Mme B qui explique qu'elle a connu des problèmes conjugaux qui ont conduit à un divorce mais son mari veut obtenir la garde de leur enfant né en 2016. Elle indique qu'elle a quitté son pays d'origine avec son enfant et a rejoint la France par l'Espagne avec l'aide de son cousin. En Espagne son mari a des connaissances qui la menacent d'enlever son enfant.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante malienne, est entrée irrégulièrement en France à une date indéterminée. Le 2 mai 2024, elle a présenté une demande d'asile. Par des arrêtés du 4 juin 2024, le préfet du Doubs a décidé, d'une part, de remettre Mme B aux autorités espagnoles responsables de l'examen de sa demande d'asile et, d'autre part, de l'assigner à résidence pour une durée de quarante-cinq jours, renouvelable trois fois. Mme B demande l'annulation de ces arrêtés.

En ce qui concerne le moyen commun soulevé contre les deux arrêtés contestés :

2. En premier lieu, l'auteure des arrêtés contestés est Mme D C qui disposait, en vertu d'un arrêté du préfet du Doubs adopté le 25 mars 2024 et régulièrement publié le 26 mars suivant, d'une délégation de signature à l'effet de signer les décisions de transfert de demandeurs d'asile et les assignations à résidence. Par suite, le moyen tiré de ce que l'auteure des arrêtés contestés n'était pas habilitée à cet effet manque en fait et doit être écarté.

En ce qui concerne l'arrêté de remise aux autorités responsables de la demande d'asile :

3. En premier lieu, il résulte de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 que le demandeur d'asile doit bénéficier d'un entretien individuel avec l'autorité susceptible de le remettre à l'Etat responsable de l'examen de sa demande. Cet entretien doit être mené dans une langue que le demandeur comprend, dans des conditions garantissant la confidentialité des échanges et à son issue, doit être remis à l'intéressé, un résumé qui récapitule les principales informations qu'il a fournies lors de cet entretien.

4. Mme B a bénéficié d'un entretien individuel qui s'est tenu le 2 mai 2024 à la préfecture de police de Paris avec l'assistance d'un interprète agréé en langue bambara et en présence d'un agent de la préfecture. Il ne ressort pas des pièces du dossier que les conditions dans lesquelles l'entretien s'est déroulé auraient privé l'intéressée de la possibilité de faire valoir toute observation utile ou n'auraient pas permis d'en assurer la confidentialité. Dans ces conditions et alors même que le préfet ne produit pas les pièces qui permettent d'identifier l'agent qui a mené cet entretien ou son habilitation, cet agent doit être regardé comme une personne qualifiée en vertu du droit national. Par ailleurs, un résumé des informations fournies par Mme B qu'elle a confirmé être exactes lui a été remis le même jour. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 5 du règlement UE du 26 juin 2013 doit être écarté.

5. En deuxième lieu, il résulte de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, que l'administration qui entend faire application de ce règlement à un demandeur d'asile doit lui remettre, dès le moment où le préfet est informé que l'intéressé est susceptible d'entrer dans le champ d'application de ce règlement, et en tout état de cause en temps utile, une information complète sur ses droits, par écrit et dans une langue qu'il comprend. Cette information doit comprendre l'ensemble des éléments mentionnés au paragraphe 1 de cet article.

6. Le préfet du Doubs produit en défense les premières pages des brochures figurant en annexe X du règlement n° 118/2014 du 30 janvier 2014 " J'ai demandé l'asile dans l'Union européenne - quel pays sera responsable de ma demande d'asile ' " (brochure A) et " Je suis sous procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ' " (brochure B) rédigées en langue bambara, que la requérante a déclaré comprendre. Ces documents sont revêtus de l'indication de la date de remise, le 2 mai 2024 à Mme B et de la signature de l'intéressée sur chacun des exemplaires versés à l'instance. De plus, il n'est pas utilement contesté que les brochures remises à l'intéressée comportent l'ensemble des informations prévues par l'article 4 du règlement n° 604/2013. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 4 du règlement (UE) du 26 juin 2013 doit être écarté.

7. En troisième lieu, aux termes du 1 de l'article 21 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " L'État membre auprès duquel une demande de protection internationale a été introduite et qui estime qu'un autre État membre est responsable de l'examen de cette demande peut, dans les plus brefs délais et, en tout état de cause, dans un délai de trois mois à compter de la date de l'introduction de la demande au sens de l'article 20, paragraphe 2, requérir cet autre État membre aux fins de prise en charge du demandeur. / Nonobstant le premier alinéa, en cas de résultat positif ("hit") Eurodac avec des données enregistrées en vertu de l'article 14 du règlement (UE) no 603/2013, la requête est envoyée dans un délai de deux mois à compter de la réception de ce résultat positif en vertu de l'article 15, paragraphe 2, dudit règlement. () ".

8. Il ressort des pièces du dossier que la consultation du fichier Eurodac, le 30 avril 2024, a fait apparaître que Mme B avait été identifiée le 28 novembre 2023 en Espagne. Il ressort également des pièces du dossier et en particulier de l'accusé de réception émis par le point d'accès national espagnol du réseau DubliNet lors de la saisine des autorités espagnoles, qui fait foi de la date de réception de la requête, que ces autorités ont été sollicitées aux fins de prise en charge de l'intéressée le 14 mai 2024, soit dans le délai de deux mois qui ont suivi. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 21 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 doit être écarté.

9. En quatrième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et aux termes de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Ces dispositions font obstacle à ce que puisse être légalement remis un étranger à un Etat pour lequel il existe des motifs sérieux et avérés de croire que l'intéressé s'y trouverait exposé à un risque réel pour sa personne soit du fait des autorités de cet Etat, soit même du fait de personnes ou groupes de personnes ne relevant pas des autorités publiques, dès lors que, dans ce dernier cas, les autorités de l'Etat de destination ne sont pas en mesure de parer à un tel risque par une protection appropriée.

10. Mme B soutient que lors de son séjour Espagne, des amis de son époux, qu'elle a fui en quittant son pays d'origine, l'ont menacée d'enlever son enfant. Pour ces raisons, en cas de retour dans ce pays, elle serait exposée à des traitements inhumains ou dégradants. Toutefois, les risques auxquels Mme B estime être exposée ne sont pas le fait des autorités de cet Etat. Par ailleurs, si Mme B allègue qu'elle ne serait pas protégée par les autorités espagnoles, elle n'apporte aucun élément au soutien de cette allégation. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne doit être écarté.

11. En dernier lieu, le paragraphe 1 de l'article 3 du règlement UE du 26 juin 2013 prévoit que la demande de protection internationale présentée par un ressortissant de pays tiers ou par un apatride " () est examinée par un seul Etat membre, qui est celui que les critères énoncés au chapitre III désignent comme responsable () ". Le paragraphe 2 de l'article 17 de ce même règlement prévoit que : " () L'État membre dans lequel une demande de protection internationale est présentée et qui procède à la détermination de l'État membre responsable, ou l'État membre responsable, peut à tout moment, avant qu'une première décision soit prise sur le fond, demander à un autre État membre de prendre un demandeur en charge pour rapprocher tout parent pour des raisons humanitaires fondées, notamment, sur des motifs familiaux ou culturels, même si cet autre État membre n'est pas responsable au titre des critères définis aux articles 8 à 11 et 16. Les personnes concernées doivent exprimer leur consentement par écrit () ".

12. La circonstance que la cousine de Mme B lui rende visite et la soutient financièrement et moralement, ne constitue pas des raisons humanitaires, fondées sur des motifs familiaux et culturels, qui justifieraient la mise en œuvre de la procédure dérogatoire prévue par l'article 17 du règlement (UE) du 26 juin 2013. Par suite, le moyen soulevé en ce sens doit être écarté.

En ce qui concerne l'arrêté portant assignation à résidence :

13. En premier lieu, aucune disposition législative ou réglementaire n'impose à l'autorité compétente de justifier le choix de la plage horaire au cours de laquelle l'assigné doit obligatoirement rester à son domicile. Par suite, le moyen soulevé en ce sens doit être écarté.

14. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 751-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () En cas de notification d'une décision de transfert, l'assignation à résidence peut se poursuivre si l'étranger ne peut quitter immédiatement le territoire français mais que l'exécution de la décision de transfert demeure une perspective raisonnable () ". Pour les raisons exposées au point 4, Mme B n'a pas démontré que l'arrêté de transfert qu'elle conteste méconnaîtrait les stipulations des articles 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne. De plus, elle n'apporte aucun élément permettant d'établir que l'arrêté de transfert serait contraire à l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant. Dans ces conditions, Mme B n'établit pas qu'en application des stipulations qui viennent d'être rappelées, la décision de transfert demeure une perspective raisonnable. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 751-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

15. En dernier lieu, ainsi qu'il a été exposé au point précédent, le transfert de Mme B demeure une perspective raisonnable, dès lors la décision portant assignation à résidence contestée présente un caractère nécessaire. Par ailleurs, l'obligation de rester assignée à résidence 3 heures par jour, tôt le matin, ne constitue pas une mesure disproportionnée, alors même que Mme B doit par ailleurs se présenter une fois par jour aux services de police. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision contestée ne serait pas nécessaire et serait disproportionnée doit être écarté.

16. Il résulte de tout ce qui précède que Mme B n'est pas fondée à demander l'annulation des arrêtés qu'elle conteste. Par suite, sa requête doit être rejetée dans toutes ses conclusions.

DECIDE :

Article 1 : La requête de Mme B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et au préfet du Doubs.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 juillet 2024.

Le magistrat désigné,

J. Seytel

La greffière,

C. Chiappinelli

La République mande et ordonne au préfet du Doubs en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

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