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AccueilJurisprudence administrativeN° TA25-2401888

Tribunal Administratif de Besançon — Décision N° TA25-2401888

mardi 3 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Besançon
SectionTribunal Administratif de Besançon
N° DossierTA25-2401888
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère chambre
Avocat requérantCGBG

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Besançon a rejeté la requête de Mme B, ressortissante somalienne, qui contestait l'arrêté du préfet du Doubs du 2 août 2024 refusant de renouveler son attestation de demande d'asile et ordonnant sa remise aux autorités grecques. Le tribunal a écarté l'ensemble des moyens soulevés, notamment ceux tirés de l'incompétence de l'auteur de l'acte, de l'insuffisance de motivation et du défaut d'examen particulier de sa situation. La solution retenue confirme la légalité de la décision préfectorale, fondée sur les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile (CESEDA) et l'accord franco-hellénique de réadmission du 15 décembre 1999.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 2 octobre et 21 octobre 2024, Mme A B, représentée par Me Tronche, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 2 août 2024 par lequel le préfet du Doubs a décidé de ne pas renouveler son attestation de demande d'asile et de la remettre aux autorités grecques ;

2°) d'enjoindre au préfet du Doubs de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et lui délivrer, dans cette attente, une autorisation provisoire de séjour dans un délai de cinq jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

S'agissant de la décision portant refus de renouvellement de son attestation de demande d'asile :

- elle est entachée d'incompétence de son auteur ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;

- elle est entachée d'une erreur de droit, dès lors que le préfet du Doubs s'est estimé en situation de compétence liée ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 542-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

S'agissant de la décision portant remise aux autorités grecques :

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 621-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'elle n'a pas été mise en mesure de présenter des observations et d'avertir ou de faire avertir son consulat, un conseil ou toute personne de son choix ;

- elle est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant refus de renouvellement de son attestation de demande d'asile ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle dès lors que le préfet du Doubs s'est abstenu de vérifier l'effectivité de la protection accordée par les autorités grecques ;

- le préfet du Doubs aurait dû obtenir l'accord de la Grèce pour la réadmettre sur son territoire ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 14 octobre 2024, le préfet du Doubs conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme B ne sont pas fondés.

Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 28 août 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- 1'accord entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de la République hellénique relatif à la réadmission des personnes en situation irrégulière, signé à Athènes le 15 décembre 1999 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Au cours de l'audience publique ont été entendu :

- le rapport de Mme Kiefer, conseillère,

- et les observations de Me Tronche, pour la requérante.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante somalienne née le 16 septembre 1978, est entrée en France le 29 septembre 2021 selon ses déclarations et a présenté une demande d'asile le 4 janvier 2022. Par une décision du 31 juillet 2023, l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides a rejeté sa demande comme étant irrecevable en raison de la protection dont l'intéressée bénéficie dans un autre Etat. Cette décision a été confirmée par la Cour nationale du droit d'asile le 6 mai 2024. Par un arrêté du 2 août 2024, le préfet du Doubs a refusé de renouveler son attestation de demande d'asile et a décidé de la remettre aux autorités grecques. Par la présente requête, Mme B demande l'annulation de cet arrêté.

Sur la légalité de la décision portant refus de renouvellement de son attestation de demande d'asile :

2. En premier lieu, par un arrêté n° 25-2024-03-25-00001 du 25 mars 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture du Doubs le lendemain, le préfet du Doubs a donné délégation à Mme Valleix, secrétaire générale de la préfecture, pour signer tous arrêtés et décisions relevant des attributions de l'Etat dans le département du Doubs. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire des décisions attaquées doit être écarté.

3. En deuxième lieu, la décision attaquée fait apparaître les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Elle est donc suffisamment motivée. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation ne peut être accueilli.

4. En troisième lieu, il ressort des pièces du dossier, notamment des termes de la décision attaquée, que le préfet du Doubs a procédé à un examen sérieux et particulier de la situation de l'intéressée. Par suite, le moyen tiré du défaut d'examen de la situation personnelle de Mme B doit être écarté.

5. En quatrième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet du Doubs se serait estimé en situation de compétence liée. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de droit doit être écarté.

6. En cinquième lieu, aux termes de l'article L. 542-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 542-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin : / 1° Dès que l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a pris les décisions suivantes : / a) une décision d'irrecevabilité prise en application des 1° ou 2° de l'article L. 531-32 ; / () Les dispositions du présent article s'appliquent sous réserve du respect des stipulations de l'article 33 de la convention de Genève du 28 juillet 1951, et de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ". Aux termes de l'article L. 531-32 de ce code : " L'Office français de protection des réfugiés et apatrides peut prendre une décision d'irrecevabilité écrite et motivée, sans vérifier si les conditions d'octroi de l'asile sont réunies, dans les cas suivants : / 1° Lorsque le demandeur bénéficie d'une protection effective au titre de l'asile dans un Etat membre de l'Union européenne ; / () ". Aux termes de l'article L. 542-3 du même code : " Lorsque le droit au maintien sur le territoire français a pris fin dans les conditions prévues aux articles L. 542-1 ou L. 542-2, l'attestation de demande d'asile peut être refusée, retirée ou son renouvellement refusé. / () ". Aux termes de l'article R. 541-1 de ce code : " L'attestation de demande d'asile est renouvelée jusqu'à ce que le droit au maintien prenne fin en application des articles L. 542-1 ou L. 542-2. / () ". Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

7. Il ressort des pièces du dossier, notamment du fichier Eurodac produit en défense, que Mme B a obtenu le bénéfice d'une protection internationale en Grèce le 15 novembre 2019. L'OFPRA a donc déclaré irrecevable sa demande d'asile sur le fondement des dispositions de l'article L. 531-32 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile le 31 juillet 2023. Cette décision a été confirmée par la Cour nationale du droit d'asile le 6 mai 2024. Mme B a ainsi perdu le droit de se maintenir sur le territoire français en application des dispositions précitées de l'article L. 542-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et le préfet du Doubs a pu à bon droit lui refuser le renouvellement de son attestation de demande d'asile. Si la requérante expose qu'elle n'était pas en sécurité en Grèce eu égard à ses conditions d'accueil, dès lors que les abris du camp de réfugiés où elle résidait ont été incendiés, qu'elle n'a jamais été relogée, qu'elle a dû vivre dans la rue sans accès aux soins et qu'elle a été violée à plusieurs reprises, les photographies et le récit de vie versés au dossier ne sont pas suffisants pour établir la réalité de ses allégations, alors au demeurant que la Cour nationale du droit d'asile a déjà considéré ces éléments comme étant insuffisants. Par ailleurs, la requérante ne peut utilement soutenir qu'elle risque d'être éloignée vers son pays d'origine en cas de retour en Grèce dès lors qu'elle n'établit pas ni même n'allègue ne plus bénéficier d'une protection au titre de l'asile dans ce pays. Dans ces conditions, à les supposer opérants, les moyens tirés de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 542-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doivent être écartés.

8. En sixième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet du Doubs aurait commis une erreur manifeste d'appréciation en refusant de renouveler l'attestation de demande d'asile de Mme B.

9. Il résulte de tout ce qui précède que Mme B n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision portant refus de renouvellement de son attestation de demande d'asile.

Sur la légalité de la décision portant remise aux autorités grecques :

10. Aux termes de l'article L. 621-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation au refus d'entrée à la frontière prévu à l'article L. 332-1, à la décision portant obligation de quitter le territoire français prévue à l'article L. 611-1 et à la mise en œuvre des décisions prises par un autre État prévue à l'article L. 615-1, l'étranger peut être remis, en application des conventions internationales ou du droit de l'Union européenne, aux autorités compétentes d'un autre État, lorsqu'il se trouve dans l'un des cas prévus aux articles L. 621-2 à L. 621-7. / L'étranger est informé de cette remise par décision écrite et motivée prise par une autorité administrative définie par décret en Conseil d'État. Il est mis en mesure de présenter des observations et d'avertir ou de faire avertir son consulat, un conseil ou toute personne de son choix ". Aux termes de l'article L. 621-2 du même code : " Peut faire l'objet d'une décision de remise aux autorités compétentes d'un Etat membre de l'Union européenne, () l'étranger qui, admis à entrer ou à séjourner sur le territoire de cet Etat, a pénétré ou séjourné en France sans se conformer aux dispositions des articles L. 311-1, L. 311-2 et L. 411-1, en application des dispositions des conventions internationales conclues à cet effet avec cet État, en vigueur au 13 janvier 2009 ". Aux termes de l'article 5 de 1'accord entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de la République hellénique relatif à la réadmission des personnes en situation irrégulière, signé à Athènes le 15 décembre 1999 : " 1. Chaque Partie contractante réadmet sur son territoire, à la demande de l'autre Partie contractante et sans formalité, le ressortissant d'un Etat tiers qui ne remplit pas ou ne remplit plus les conditions d'entrée et de séjour applicables sur le territoire de la Partie contractante requérante pour autant qu'il est établi que ce ressortissant est entré sur le territoire de cette Partie après avoir séjourné ou transité par le territoire de la Partie contractante requise au cours des dix-huit derniers mois. / 2. Chaque Partie contractante réadmet sur son territoire, à la demande de l'autre Partie contractante et sans formalité, le ressortissant d'un Etat tiers qui ne remplit pas ou ne remplit plus les conditions d'entrée ou de séjour applicables sur le territoire de la Partie contractante requérante lorsque ce ressortissant dispose d'un visa ou d'une autorisation de séjour de quelque nature que ce soit, délivré par la Partie contractante requise et en cours de validité. / 3. La demande de réadmission doit être transmise dans un délai de trois mois à compter de la constatation par la Partie contractante requérante de la présence irrégulière sur son territoire du ressortissant d'un Etat tiers ". Aux termes de l'article 6 de cet accord : " L'obligation de réadmission prévue à l'article 5 n'existe pas à l'égard : / () c) Des ressortissants des Etats tiers qui séjournent depuis plus de six mois sur le territoire de la Partie contractante requérante ; / () ".

11. Il résulte des stipulations précitées de l'accord franco-hellénique du 15 décembre 1999 que, pour pouvoir procéder à la remise aux autorités grecques d'un ressortissant d'un Etat tiers en mettant en œuvre les stipulations de l'accord, et en l'absence de dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile organisant une procédure différente, l'autorité administrative doit obtenir, avant de pouvoir prendre une décision de réadmission de l'intéressé vers la Grèce, l'acceptation de la demande de réadmission transmise aux autorités de ce pays, habilitées à traiter ce type de demande. Une telle décision de remise ne peut donc être prise, et a fortiori être notifiée à l'intéressé, qu'après l'acceptation de la demande de réadmission par ces autorités.

12. Il ressort des pièces du dossier que Mme B séjournait sur le territoire français depuis plus de six mois à la date de la décision attaquée. Toutefois, alors même que, dans l'hypothèse où ce délai de six mois est dépassé, les autorités requises ne sont plus tenues de réadmettre l'intéressée, conformément aux stipulations précitées, le préfet du Doubs ne justifie pas avoir présenté une demande de réadmission de la requérante auprès des autorités grecques, ni davantage avoir obtenu leur acceptation. Il ne saurait à ce titre utilement soutenir que l'accord des autorités grecques ne constitue qu'une mesure d'exécution de la décision portant remise. Par suite, Mme B est fondée à soutenir que le préfet du Doubs aurait dû obtenir l'accord de la Grèce avant de décider de sa remise aux autorités grecques.

13. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin de se prononcer contre les autres moyens dirigés contre la décision attaquée, que Mme B est fondée à demander l'annulation de la décision du 2 août 2024 par laquelle le préfet du Doubs a décidé de sa remise aux autorités grecques.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

14. En raison du motif qui la fonde, l'annulation de la décision du 2 août 2024 portant remise aux autorités grecques implique seulement le réexamen de la situation de Mme B. Il y a lieu d'enjoindre au préfet du Doubs d'y procéder dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

15. Mme B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce et sous réserve que son avocat renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de ce dernier le versement à Me Tronche d'une somme de 1 000 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'article 2 de l'arrêté du 2 août 2024 du préfet du Doubs, portant remise de Mme B aux autorités grecques, est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Doubs de procéder au réexamen de la situation de Mme B dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera une somme de 1 000 euros à Me Tronche en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'il renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, au préfet du Doubs et à Me Tronche.

Délibéré après l'audience du 12 novembre 2024, à laquelle siégeaient :

- Mme Schmerber, présidente,

- M. Debat, premier conseiller,

- Mme Kiefer, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 décembre 2024.

La rapporteure,

L. Kiefer

La présidente,

C. SchmerberLa greffière,

E. Cartier

La République mande et ordonne au préfet du Doubs, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

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