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AccueilJurisprudence administrativeN° TA25-2401889

Tribunal Administratif de Besançon — Décision N° TA25-2401889

mercredi 9 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Besançon
SectionTribunal Administratif de Besançon
N° DossierTA25-2401889
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Avocat requérantPIALAT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, un mémoire en réplique et un mémoire complémentaire, enregistrés les 4 et 7 octobre 2024, M. B A, représenté par Me Pialat, demande au juge des référés :

1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de la décision d'expulsion du 9 août 2024 prise à son encontre par le préfet du Territoire de Belfort ;

2°) de bénéficier de l'aide juridictionnelle provisoire ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros soit au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, soit à celui de l'article 37 de la loi sur l'aide juridique en fonction de l'octroi de l'aide juridictionnelle au requérant.

M. A soutient que :

- l'urgence est caractérisée car il est placé en rétention, et en raison de l'imminence et de la possibilité de son expulsion ;

- la décision porte une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale reconnue par l'article 8 de la CEDH et à sa liberté d'aller et de venir ;

- un avis défavorable à son expulsion a été émis et n'a pas été suivi par la décision attaquée qui ne motive pas sur ce point ;

- son dossier n'a pas fait l'objet d'un examen particulier ;

- il y a méconnaissance de l'article L. 631-1 du CESEDA et de l'article 8 de la CEDH ;

- les faits pour lesquels il a fait l'objet d'une condamnation sont anciens (2013) ;

- les violences sur son ex-femme ont été classées sans suite ;

- il souhaite renouer les liens avec ses enfants ainsi qu'il y a été autorisé par le juge aux affaires familiales ;

- il est présent en situation régulière depuis plus de 10 ans sur le territoire français.

- il y a erreur de droit en raison de la mauvaise qualification de menace grave et immédiate à l'ordre public qui lui a été appliquée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 7 octobre 2024, le préfet du Territoire de Belfort conclut au rejet de la requête prise dans l'ensemble de ses moyens et conclusions.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et notamment son article 8 ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal administratif a désigné Mme Michel, présidente de chambre, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique, le lundi 7 octobre 2024, à 15h00, en présence de Mme Chiappinelli, greffière d'audience :

- le rapport de Mme Michel, juge des référés ;

- Me Diaz, substituant Me Pialat, représentant M. A qui a souligné que la seule liberté à laquelle la décision d'expulsion portait atteinte était le droit au respect d'une vie privée et familiale normale. Par ailleurs, il a indiqué que les faits pour lesquels le requérant a été condamné remontent à 2013, qu'aucune autre condamnation n'avait depuis lors été prononcée à son encontre. De plus, l'un des dépôts de plainte récent fait par l'épouse de M. A avait été retiré et l'autre avait été laissé sans suite. Il a également indiqué que M. A bénéficiait d'un droit de visite médiatisé pour voir ses enfants et que la commission d'expulsion avait rendu un avis défavorable à son expulsion ;

- les observations de M. Nury, secrétaire général de la préfecture, pour le préfet du Territoire de Belfort, qui a conclu au rejet de la requête en indiquant que le préfet n'était pas lié par l'avis de la commission d'expulsion, que la saisine du juge aux affaires familiales avait été concomitante avec celle de la commission d'expulsion, que la garde exclusive des enfants du requérant a été confiée à l'ex épouse, qu'il avait interdiction de les voir en dehors du droit de visite médiatisée et que la menace de troubles à l'ordre public présentée par le requérant était grave et actuelle compte tenu de son comportement récent (dépôts de plainte, menaces, non-respect de l'ordonnance de protection du 7 mars 2024 prise pour son ex épouse et ses enfants, audience prévue devant le tribunal correctionnel en décembre 2024). Enfin, si les faits pour lesquels le requérant avait été condamné remontaient à 2013, il avait fui et deux mandats d'arrêt avaient été nécessaires pour qu'il purge sa peine.

La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Monsieur B A né en 1984, de nationalité turque, est arrivé en France en 2007 à l'âge de 23 ans à la suite de son mariage avec Mme C, ressortissante française. Il a ensuite résidé régulièrement sur le territoire national et est devenu père de trois enfants nés en France en 2016 et 2018 et de nationalité française. A la suite de violences conjugales, il est séparé de corps de son épouse et celle-ci a demandé le divorce. Dans ce cadre, l'intéressé fait l'objet depuis le 7 mars 2024 d'une ordonnance de protection lui interdisant d'entrer en contact avec Mme C ou de voir ses enfants, en dehors du droit de visite médiatisée qui lui a été accordé. Cette même ordonnance attribue la garde exclusive de leurs enfants à son ex-épouse. Il a enfin été placé en garde à vue pour des faits de violences conjugales et de menaces de mort sur sa compagne le 28 octobre 2023, et les 13 et 17 février 2024, et pour des faits de viol et de violences sur conjoint le 15 février 2024 et le 30 septembre 2024. Pour ces faits, le requérant fait l'objet d'une convocation devant le tribunal correctionnel de Belfort le 12 décembre 2024. Par ailleurs, M. A a été interdit d'exercer toute activité de gestion d'une entreprise par le tribunal de commerce d'Evry pendant huit ans le 16 avril 2018. S'il a par la suite travaillé comme vendeur-livreur, il a été licencié pour faute lourde en avril 2024 après avoir agressé des clients et des collègues, endommagé des marchandises et volé de l'argent à la société qui l'employait. Il a également fait l'objet d'une condamnation pénale avec un quantum total de peine de 60 mois, pour des faits de violence aggravée pour avoir tiré avec préméditation à deux reprises avec une arme de poing sur sa victime à la suite d'un différend commercial en 2013. Ces derniers faits sont en outre aggravés par sa fuite au moment de leur commission, mais également lors de l'arrêt de la cour d'appel de Versailles du 17 décembre 2019, ce qui a nécessité deux mandats d'arrêt pour que M. A purge sa peine. Celle-ci prendra d'ailleurs fin en novembre 2024. Au vu de l'ensemble de ces faits, et après avis défavorable de la commission d'expulsion réunie le 13 juin 2024 dont le requérant a eu connaissance le 13 septembre 2024, le préfet du Territoire de Belfort a pris à son encontre, le 9 août 2024, un arrêté d'expulsion sur le fondement des dispositions de l'article L. 631-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Cette décision lui a été notifiée lors de sa garde à vue du 30 septembre 2024. Par la présente requête, M. A sollicite sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative la suspension de son exécution.

Sur l'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ".

3. Il y a lieu, eu égard à l'urgence de statuer sur la présente requête, de prononcer en application des dispositions rappelées au point 2, l'admission provisoire de M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

4. D'une part, aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. () ".

5. D'autre part, aux termes de l'article L. 631-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut décider d'expulser un étranger lorsque sa présence en France constitue une menace grave pour l'ordre public ". Elle doit cependant prendre en compte les conditions propres aux étrangers mentionnés à l'article L. 631-3 du même code : " Ne peut faire l'objet d'une décision d'expulsion qu'en cas de comportements de nature à porter atteinte aux intérêts fondamentaux de l'Etat, dont la violation délibérée et d'une particulière gravité des principes de la République énoncés à l'article L. 412-7 () : () 3° L'étranger qui réside régulièrement en France depuis plus de dix ans et qui est marié depuis au moins quatre ans () avec un ressortissant français () 4° L'étranger qui réside régulièrement en France depuis plus de dix ans et qui est père () d'un enfant français mineur résidant en France, à condition qu'il établisse contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins un an () ".

6. Eu égard à son objet et à ses effets, une décision prononçant l'expulsion d'un étranger du territoire français porte, en principe et sauf à ce que l'administration fasse valoir des circonstances particulières, par elle-même atteinte de manière grave et immédiate à la situation de la personne qu'elle vise et crée, dès lors, une situation d'urgence justifiant que soit, le cas échéant, prononcée la suspension de l'exécution de cette décision. Il appartient au juge des référés, saisi d'une telle décision sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, d'apprécier si la mesure d'expulsion porte une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale, en conciliant les exigences de la protection de la sécurité publique avec la liberté fondamentale que constitue en particulier, le droit de mener une vie familiale normale. La condition d'illégalité manifeste de la décision contestée, au regard de ce droit, ne peut être regardée comme remplie que dans le cas où il est justifié d'une atteinte manifestement disproportionnée aux buts en vue desquels la mesure a été prise.

7. En premier lieu, il résulte de l'instruction, ainsi que rappelé au point 1 de la présente ordonnance, que le parcours en France de M. A présente de nombreux faits de violences, réitérés, graves et actuels attestés par les pièces produites au dossier, notamment s'agissant des coups portés sur sa compagne ou de violences exercées en présence d'un de leurs enfants. Il a en outre fait l'objet de plusieurs gardes à vue pour des faits similaires de violences conjugales, d'une interdiction de gérer une société pendant huit ans, d'un licenciement pour faute lourde en avril 2024 à la suite d'agressions, dégradation et vol, d'une condamnation pénale en 2019 pour des faits d'agression préméditée par arme à feu remontant à 2013 d'une extrême gravité, de deux fuites successives pour échapper à sa peine, et a été destinataire d'une ordonnance de protection le 7 mars 2024 pour lui interdire d'entrer en contact avec son ex conjointe et leurs enfants, en dehors d'un droit de visite médiatisée, qu'il n'a pas respectée. Dès lors, quand bien même l'intéressé réside régulièrement sur le territoire français depuis plus de dix ans en raison de son mariage en 2006 avec une ressortissante française, et est père de trois enfants français avec lesquels il souhaiterait, selon ses dires, retisser des liens, eu égard à la gravité des différents faits rappelés, du risque important de passage à l'acte sur sa conjointe ou ses enfants eu égard aux violences réitérées et graves qu'il a commises, et en dépit de la présence au dossier d'une seule condamnation pénale pour des faits remontant à 2013, au cas d'espèce la décision contestée n'a pas porté une atteinte disproportionnée au droit de M. A à une vie privée et familiale ni même à sa liberté d'aller et de venir, à supposer qu'il entende toujours se prévaloir de cette dernière liberté en dépit des propos tenus à l'audience par son conseil.

8. En deuxième lieu, aucun des autres moyens de la requête n'est susceptible en l'état de l'instruction d'entrainer la suspension de l'exécution de la décision contestée sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative.

9. La requête prise dans l'ensemble de ses moyens et conclusions est rejetée, y compris les conclusions tendant à l'allocation de frais irrépétibles.

O R D O N N E

Article 1er : Le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire est accordé à M. A.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B A et au ministre de l'intérieur.

Copie en sera transmise, pour information, au préfet du Territoire de Belfort.

Fait à Besançon, le 9 octobre 2024.

Le juge des référés,

F. Michel

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

N°2401889

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