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AccueilJurisprudence administrativeN° TA25-2401961

Tribunal Administratif de Besançon — Décision N° TA25-2401961

mercredi 23 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Besançon
SectionTribunal Administratif de Besançon
N° DossierTA25-2401961
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantDIAZ

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 16 octobre 2024, M. A B, représenté par Me Diaz, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 8 octobre 2024 par lequel le préfet du Doubs a décidé de sa remise aux autorités bulgares ;

2°) d'annuler l'arrêté du 8 octobre 2024 par lequel le préfet du Doubs l'a assigné à résidence dans le département du Doubs pour une durée de quarante-cinq jours, renouvelable trois fois, et l'a astreint à se présenter tous les jours du lundi au vendredi entre 8h00 et 8h30 au commissariat de police de Montbéliard, à l'exception des jours fériés, à demeurer à son domicile entre 4h30 et 7h30 tous les jours du lundi au vendredi, et à ne pas sortir du département sans autorisation de ses services ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

S'agissant de l'arrêté portant remise aux autorités bulgares :

- il méconnaît les dispositions de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors qu'il ne comporte pas de motivation concernant son parcours, son état de santé ou les risques qu'il encourrait en cas de retour dans son pays d'origine ;

- il méconnaît les dispositions des articles 4 et 5 du règlement n°604/2013 du

26 juin 2013 ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article 17 du règlement n°604/2013 du 26 juin 2013 ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

S'agissant de l'arrêté l'assignant à résidence :

- il est illégal par voie de conséquence de l'illégalité entachant l'arrêté le remettant aux autorités bulgares.

Par des mémoires en défense enregistrés le 21 octobre 2024, le préfet du Doubs conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Kiefer, conseillère, pour statuer en application des articles L. 922-2 et R. 922-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique, qui s'est tenue à partir de 11h00 :

- le rapport de Mme Kiefer, conseillère,

- les observations de Me Diaz, représentant M. B, qui reprend les moyens soulevés à l'appui de ses écritures, et insiste en particulier sur le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du

26 juin 2013, eu égard aux conditions d'hébergement insalubres et au manque d'alimentation auxquels M. B a été confronté dans un centre d'accueil en Bulgarie,

- et les observations de M. B, qui évoque notamment les conditions d'hébergement à Sofia, le manque de moyens et de nourriture pour les demandeurs d'asile, les violences qu'il a subies lors d'une manifestation anti-migrants, et l'impossibilité d'être soigné correctement sur place, et précise que sa demande d'asile a été rejetée en Bulgarie, tout comme son recours formé à l'encontre de cette décision, et que s'il a saisi la cour administrative suprême, son appel sera très probablement rejeté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant angolais né le 7 mars 1970, est entré irrégulièrement en France à une date indéterminée et a présenté une demande d'asile le 4 septembre 2024. La consultation du fichier Eurodac a fait ressortir son identification le 21 décembre 2022 en Bulgarie pour le dépôt d'une demande d'asile. Le préfet du Doubs a donc saisi les autorités bulgares d'une demande de reprise en charge, explicitement acceptée le 19 septembre 2024. Par deux arrêtés du 8 octobre 2024, le préfet du Doubs a décidé de remettre M. B aux autorités bulgares, de l'assigner à résidence dans le département du Doubs, pour une durée de quarante-cinq jours, renouvelable trois fois, et de l'astreindre à se présenter tous les jours du lundi au vendredi entre 8h00 et 8h30 au commissariat de police de Montbéliard, à l'exception des jours fériés, à demeurer à son domicile entre 4h30 et 7h30 tous les jours du lundi au vendredi, et à ne pas sortir du département sans autorisation de ses services. M. B demande l'annulation de ces arrêtés.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'arrêté portant remise aux autorités bulgares :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () Toute décision de transfert fait l'objet d'une décision écrite motivée prise par l'autorité administrative ".

3. L'arrêté par lequel le préfet du Doubs a décidé de remettre M. B aux autorités bulgares comporte les considérations de droit et de fait sur lesquelles le préfet s'est fondé pour prendre cette décision. S'il ne mentionne pas tous les éléments caractérisant la situation de M. B, il lui permet de comprendre les motifs de la décision qui lui est opposée. Par conséquent, le moyen tiré de ce que cette décision serait insuffisamment motivée doit être écarté.

4. En deuxième lieu, il résulte des dispositions des articles 4 et 20 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 visé ci-dessus que le demandeur d'asile auquel l'administration entend faire application du règlement du 26 juin 2013 doit se voir remettre, dès le moment où le préfet est informé de ce qu'il est susceptible d'entrer dans le champ d'application de ce règlement, et, en tout cas, avant la décision par laquelle l'autorité administrative décide de refuser l'admission provisoire au séjour de l'intéressé au motif que la France n'est pas responsable de sa demande d'asile, une information complète sur ses droits, par écrit et dans une langue qu'il comprend. Cette information doit comprendre l'ensemble des éléments prévus au paragraphe 1 de l'article 4 du règlement. Eu égard à la nature desdites informations, la remise par l'autorité administrative de la brochure prévue par les dispositions susmentionnées constitue pour le demandeur d'asile une garantie.

5. Le préfet du Doubs produit en défense les premières pages des brochures figurant en annexe X du règlement n° 118/2014 du 30 janvier 2014 " J'ai demandé l'asile dans l'Union européenne - quel pays sera responsable de ma demande d'asile ' " (brochure A) et " Je suis sous procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ' " (brochure B). Ces documents sont revêtus de leur date de remise à l'intéressé, le 4 septembre 2024, et de la signature de ce dernier. Par ailleurs, ils sont rédigés en langue lingala, langue que le requérant comprend. Enfin, il n'est pas établi que cette brochure ne comporterait pas l'ensemble des informations prévues par l'article 4 du règlement (UE) du 26 juin 2013. Ainsi, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de cet article doit être écarté.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " Afin de faciliter le processus de détermination de l'Etat membre responsable, l'Etat membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4 ".

7. Il ressort des pièces du dossier que le requérant a bénéficié d'un entretien individuel qui s'est tenu le 4 septembre 2024 à la préfecture du Val-de-Marne avec l'assistance d'un interprète agréé en langue lingala et en présence d'un agent de la préfecture, identifié par la mention " GP ", dont il n'est pas établi qu'il ne saurait être considéré comme une personne qualifiée, en l'absence d'éléments circonstanciés apportés sur ce point par le requérant. Par ailleurs, il ne ressort pas des pièces du dossier que cet entretien ne se serait pas déroulé dans des conditions garantissant sa confidentialité ni, au vu du résumé qui en a été établi, qu'il n'aurait pas permis au requérant de faire valoir toutes les observations utiles requises. Par suite, le moyen tiré de ce que l'arrêté de transfert aurait été pris à l'issue d'une procédure irrégulière au regard des dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 doit être écarté.

8. En quatrième lieu, aux termes du 1 de l'article 3 du règlement n°604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Les Etats membres examinent toute demande de protection internationale présentée par un ressortissant de pays tiers ou par un apatride sur le territoire de l'un quelconque d'entre eux, y compris à la frontière ou dans une zone de transit. La demande est examinée par un seul Etat membre, qui est celui que les critères énoncés au chapitre III désignent comme responsable ". Aux termes de l'article 17 du même règlement : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque Etat membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement () / 2. L'Etat membre dans lequel une demande de protection internationale est présentée et qui procède à la détermination de l'Etat membre responsable, ou l'Etat membre responsable, peut à tout moment, avant qu'une première décision soit prise sur le fond, demander à un autre Etat membre de prendre un demandeur en charge pour rapprocher tout parent pour des raisons humanitaires fondées, notamment, sur des motifs familiaux ou culturels, même si cet autre Etat membre n'est pas responsable au titre des critères définis aux articles 8 à 11 et 16. Les personnes concernées doivent exprimer leur consentement par écrit. () ". La faculté laissée par ces dispositions à chaque Etat membre de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans ce règlement, est discrétionnaire et ne constitue pas un droit pour les demandeurs d'asile.

9. Pour soutenir que le préfet aurait dû recourir à la clause dérogatoire prévue par l'article 17 du règlement n°604/2013 précité, le requérant allègue que les conditions dans lesquelles il a été accueilli en Bulgarie dans l'attente de l'examen de sa demande d'asile sont attentatoires à la dignité humaine. Il indique à ce titre que ses repas se composaient d'un verre d'eau, d'un sucre et de pain de mie, qu'il n'a pas pu avoir accès à un médecin malgré une blessure à la main liée à une manifestation anti-migrants, et que son lieu d'hébergement était insalubre et infesté de nuisibles. Il produit à l'appui de ses dires de nombreuses photographies des locaux et de l'extérieur du centre, un rapport de l'organisation suisse d'aide aux réfugiés du

6 août 2023 sur la situation des demandeurs d'asile en Bulgarie, qui évoque notamment la vétusté des centres d'accueil et les difficultés d'approvisionnement en nourriture, ainsi qu'un rapport émanant du Conseil de l'Europe, établi à la suite d'une mission d'information en Bulgarie réalisée par la représentante spéciale de la secrétaire générale sur les migrations et les réfugiés du 11 au 14 septembre 2023. Cette mission d'information a constaté, lors de la visite de deux centres d'accueil, que les locaux étaient dégradés et peu entretenus, et ses constatations correspondent aux photographies produites au dossier par le requérant. Ces différentes pièces révèlent que les conditions d'accueil des demandeurs d'asile en Bulgarie sont déficientes sur certains points. Ces circonstances, bien que particulièrement regrettables, sont toutefois insuffisantes pour permettre de considérer, en l'absence d'éléments plus circonstanciés propres à la situation du demandeur lui-même, que le préfet du Doubs, en s'abstenant de faire usage de la clause dérogatoire prévue par le règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, aurait entaché sa décision d'erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article 17 de ce règlement.

10. En dernier lieu, en se bornant à indiquer que sa vie est menacée dans son pays d'origine, où il est susceptible d'être renvoyé en cas de transfert en Bulgarie dès lors que sa demande d'asile y a été rejetée, M. B n'assortit pas le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales des précisions ou éléments de nature à permettre au tribunal d'en apprécier le bien-fondé.

En ce qui concerne l'arrêté portant assignation à résidence :

11. Compte tenu de ce qui a été dit aux points 2 à 10, et de ce que le requérant ne présente aucun autre moyen à ce titre, le moyen tiré, par la voie de l'exception, de l'illégalité de l'arrêté portant remise aux autorités bulgares doit être écarté.

12. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. B doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions présentées sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, au préfet du Doubs et à Me Diaz.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 octobre 2024.

La magistrate désignée,

L. KieferLa greffière,

S. Matusinski

La République mande et ordonne au préfet du Doubs, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière

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