mardi 29 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Besançon |
| Section | Tribunal Administratif de Besançon |
| N° Dossier | TA25-2401986 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | Reconduite à la frontière |
| Avocat requérant | CGBG |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 21 octobre 2024, Mme A D, représentée par Me Grillon, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 8 octobre 2024 par laquelle le préfet du Doubs a décidé de la transférer aux autorités portugaises en vue de l'examen de sa demande d'asile ainsi que la décision du même jour par laquelle le préfet du Doubs a décidé de l'assigner à résidence pour une durée de quarante-cinq jours, renouvelable trois fois ;
2°) d'enjoindre au préfet du Doubs, à titre principal, de lui délivrer une attestation de demande d'asile en procédure normale lui permettant de saisir l'Office français de protection des réfugiés et apatrides dans le délai de huit jours à compter de la notification du jugement à intervenir ou, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa situation administrative dans le délai d'un mois à compter de cette même notification ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros, au profit de son conseil, en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991.
Elle soutient que :
- la décision de transfert méconnaît les dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;
- elle méconnaît les dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;
- elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;
- la décision de transfert est entachée d'une erreur de fait au regard des articles 15, 18, 19 et 21 du règlement (CE) n° 1560/2003 en l'absence de démonstration d'une saisine régulière des autorités portugaises aux fins de sa prise en charge ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 ;
- la mesure d'assignation à résidence est illégale du fait de l'illégalité de la décision de transfert pour l'exécution de laquelle elle a été prise.
Par un mémoire en défense, enregistré le 28 octobre 2024, le préfet du Doubs conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le règlement (CE) n° 1560/2003 de la Commission du 2 septembre 2003 ;
- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné Mme Guitard, première conseillère, pour statuer en application des articles L. 922-2 et R. 922-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Guitard, première conseillère,
- les observations de Me Tronche, substituant Me Grillon, représentant Mme D, qui souligne l'absence d'identification de l'agent ayant mené l'entretien individuel au guichet unique de la préfecture. Il affirme par ailleurs que ce n'est pas la requérante qui a sollicité un visa auprès des autorités consulaires portugaises en Angola, mais son oncle, et que la démarche a été rendue possible par la corruption sévissant au sein de ce service. Il ajoute enfin, qu'après le décès de son père, Mme D a subi des sévices et des viols de la part de son oncle puis de l'ami de ce dernier qui l'a fait venir en France ;
- les observations de Mme D, assistée de Mme C, interprète en langue portugaise, jointe par téléphone, qui confirme les déclarations de son avocat, souligne les conditions de vie difficiles auxquelles elle a été confrontée en France, notamment en matière d'hébergement. Elle indique être suivie psychologiquement en France et avoir été soignée sur le plan gynécologique. Elle affirme ne pas vouloir être transférée au Portugal ;
- et les observations de Mme B, pour le préfet du Doubs, qui rappelle que les autorités portugaises ont expressément accepté de prendre en charge la requérante et qu'elles seront en mesure d'assurer sa sécurité.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Mme D, ressortissante angolaise née le 8 janvier 2003, est entrée irrégulièrement en France à une date indéterminée. Le 17 juillet 2024, elle a demandé son admission au séjour en qualité de demandeur d'asile auprès des services de la préfecture du Doubs. Le préfet du Doubs, par une décision du 8 octobre 2024, a décidé de transférer l'intéressée vers le Portugal, Etat membre de l'Union européenne responsable selon lui de l'examen de sa demande d'asile. Par une décision du même jour, il l'a assignée à résidence. Mme D demande l'annulation de ces décisions.
Sur la décision de transfert :
2. En premier lieu, aux termes de l'article 4 du règlement (UE) n° 604-2013 du 26 juin 2013 : " 1. Dès qu'une demande de protection internationale est introduite au sens de l'article 20, paragraphe 2, dans un Etat membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l'application du présent règlement et notamment : / a) des objectifs du présent règlement () / b) des critères de détermination de l'Etat membre responsable, de la hiérarchie de ces critères au cours des différentes étapes de la procédure et de leur durée, y compris du fait qu'une demande de protection internationale introduite dans un Etat membre peut mener à la désignation de cet Etat membre comme responsable en vertu du présent règlement même si cette responsabilité n'est pas fondée sur ces critères ; / c) de l'entretien individuel en vertu de l'article 5 et de la possibilité de fournir des informations sur la présence de membres de la famille, de proches ou de tout autre parent dans les Etats membres, y compris des moyens par lesquels le demandeur peut fournir ces informations () / 2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Les Etats membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe 3. / Si c'est nécessaire à la bonne compréhension du demandeur, les informations lui sont également communiquées oralement, par exemple lors de l'entretien individuel visé à l'article 5 () ". Il résulte de ces dispositions que le demandeur d'asile auquel l'administration entend faire application du règlement du 26 juin 2013 doit se voir remettre, dès le moment où le préfet est informé de ce qu'il est susceptible d'entrer dans le champ d'application de ce règlement, et en tout état de cause en temps utile, une information complète sur ses droits, par écrit et dans une langue qu'il comprend. Cette information doit comprendre l'ensemble des éléments prévus au paragraphe 1 de l'article 4 du règlement. Eu égard à la nature de ces informations, la remise par l'autorité administrative des brochures prévues par les dispositions précitées constitue pour le demandeur d'asile une garantie.
3. Il ressort des pièces du dossier que Mme D a présenté une demande d'asile au guichet unique de la préfecture du Doubs le 17 juillet 2024, date à laquelle elle a bénéficié d'un entretien individuel et s'est vu remettre, contre signature, la brochure d'information intitulée A " j'ai demandé l'asile dans l'Union européenne - quel pays sera responsable de l'analyse de ma demande ' " et la brochure d'information intitulée B " je suis sous procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ' ", qui contiennent l'ensemble des informations requises au paragraphe 1 de l'article 4 du règlement (UE) n° 604-2013 du 26 juin 2013. Ces documents, remis en langue portugaise, comprise par Mme D, ont permis à cette dernière de disposer en temps utile de toutes les informations lui permettant de faire valoir ses observations. Dès lors, le préfet du Doubs n'a pas méconnu les dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604-2013 du 26 juin 2013.
4. En deuxième lieu, aux termes de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. () 5. L'entretien individuel () est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national (). ".
5. Il ressort du résumé d'entretien produit, que l'entretien individuel dont a bénéficié Mme D au guichet unique des demandeurs d'asile de la préfecture du Doubs le 17 juillet 2024 a été mené par un agent de cette préfecture, qui doit être regardé comme qualifié en vertu du droit national au sens du point 5 de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013. Ainsi, le moyen tiré de ce que la décision de transfert a été prise à l'issue d'une procédure irrégulière au regard des dispositions du point 5 de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 doit être écarté comme non fondé.
6. En troisième lieu, d'une part, aux termes du 1 de l'article 21 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " L'État membre auprès duquel une demande de protection internationale a été introduite et qui estime qu'un autre État membre est responsable de l'examen de cette demande peut, dans les plus brefs délais et, en tout état de cause, dans un délai de trois mois à compter de la date de l'introduction de la demande au sens de l'article 20, paragraphe 2, requérir cet autre État membre aux fins de prise en charge du demandeur. () Si la requête aux fins de prise en charge d'un demandeur n'est pas formulée dans les délais fixés par le premier et le deuxième alinéas, la responsabilité de l'examen de la demande de protection internationale incombe à l'État membre auprès duquel la demande a été introduite. () ".
7. D'autre part, aux termes de l'article 15 du règlement (CE) n° 1560/2003 : " 1. Les requêtes et les réponses, ainsi que toutes les correspondances écrites entre États membres visant à l'application du règlement (UE) n° 604/2013, sont, autant que possible, transmises via le réseau de communication électronique " DubliNet " établi au titre II du présent règlement () 2. Toute requête, réponse ou correspondance émanant d'un point d'accès national visé à l'article 19 est réputée authentique. / 3. L'accusé de réception émis par le système fait foi de la transmission et de la date et de l'heure de réception de la requête ou de la réponse ". Il résulte de ces dispositions que le réseau de communication DubliNet permet des échanges d'informations fiables entre les autorités nationales qui traitent les demandes d'asile et que les accusés de réception émis par un point d'accès national sont réputés faire foi de la transmission et de la date et de l'heure de réception de la requête ou de la réponse.
8. Il ressort des pièces du dossier que la consultation de la base de données biométriques Visabio a révélé, le 17 juillet 2024, que Mme D s'est vu délivrer, le 21 novembre 2023, par les autorités consulaires portugaises en Angola, un visa de court séjour valable du 10 février au 25 mars 2024, avec lequel elle est entrée sur le territoire des Etats membres. La demande de prise en charge de Mme D devait donc être adressée aux autorités portugaises dans un délai de trois mois à compter de la date de sa demande de protection internationale. Il ressort des pièces du dossier et en particulier des échanges via le réseau de communication électronique DubliNet, que la demande de prise en charge de l'intéressée a été adressée aux autorités portugaises, le 18 juillet 2024, soit dans le délai de trois mois suivant la date d'enregistrement de sa demande d'asile, intervenue la veille, et que les autorités portugaises ont expressément donné leur accord pour cette prise en charge le 17 septembre 2024. Les autorités portugaises ont donc été saisies d'une demande de prise en charge de Mme D dans le respect des dispositions de l'article 21 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013.
9. En quatrième lieu, il ressort des pièces du dossier et en particulier des mentions de l'arrêté de transfert contesté, que le préfet du Doubs a effectivement procédé à un examen de la situation personnelle de Mme D avant d'édicter cette mesure.
10. En cinquième lieu, aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque Etat membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. ()". La faculté laissée à chaque Etat membre, par le 1. de l'article 17 du règlement n° 604/2013, de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.
11. Mme D fait notamment état de la corruption sévissant au sein des services consulaires portugais en Angola, qui a permis à son oncle d'obtenir le visa avec lequel elle est venue en France, sans qu'elle ait à faire elle-même une demande, et les risques qu'elle encourt dans son pays, où elle a subi des sévices et des viols de la part de son oncle. Elle fait également état à l'audience de sa prise en charge psychologique en France. Mme D est toutefois isolée dans ce pays, dont elle ne parle pas la langue et où elle ne dispose pas de proches susceptibles de la soutenir psychologiquement et matériellement. Dès lors, le préfet du Doubs ne peut pas être regardé comme ayant commis une erreur manifeste d'appréciation en ne faisant pas usage de la clause discrétionnaire prévue au 1. de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 qui permet à un Etat d'examiner la demande d'asile d'un demandeur même si cet examen ne lui incombe pas en application des critères fixés dans ce règlement.
12. Il appartiendra néanmoins au préfet du Doubs, en application de l'article 32 du règlement (UE) n° 604/2013, de transmettre aux autorités portugaises, avant l'exécution de la décision de transfert, les informations utiles relatives aux besoins particuliers de Mme D en matière de prise en charge psychologique.
Sur la décision d'assignation à résidence :
13. Il résulte de l'examen ci-avant des moyens dirigés contre la décision de transfert, que Mme D n'est pas fondée à exciper de l'illégalité de cette décision à l'appui de ses conclusions tendant à l'annulation de la mesure d'assignation à résidence prise en vue de l'exécution de cette mesure d'éloignement.
14. Il résulte de ce qui précède que Mme D n'est pas fondée à demander l'annulation des décisions contestées. Ses conclusions aux fins d'injonction et d'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent être rejetées par voie de conséquence.
DECIDE :
Article 1er : La requête de Mme D est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A D et au préfet du Doubs.
Rendu public par mise à disposition au greffe, le 29 octobre 2024.
La magistrate désignée,
F. GuitardLa greffière,
S. Matusinski
La République mande et ordonne au préfet du Doubs, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière
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Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
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