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AccueilJurisprudence administrativeN° TA25-2401987

Tribunal Administratif de Besançon — Décision N° TA25-2401987

lundi 28 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Besançon
SectionTribunal Administratif de Besançon
N° DossierTA25-2401987
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantDIAZ

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 21 octobre 2024, Mme D C, représentée par Me Diaz, demande au tribunal :

1°) de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler la décision du 15 octobre 2024 par laquelle le préfet du Doubs a décidé de la transférer aux autorités espagnoles en vue de l'examen de sa demande d'asile ainsi que la décision du même jour par laquelle le préfet du Doubs a décidé de l'assigner à résidence pour une durée de quarante-cinq jours, renouvelable trois fois ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros, au profit de son conseil, en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- la décision de transfert est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du

26 juin 2013 ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du

26 juin 2013 ;

- le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article 17 du même règlement en ne procédant pas à l'examen de sa demande d'asile ;

- la décision de transfert méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la mesure d'assignation à résidence est illégale du fait de l'illégalité de la décision de transfert pour l'exécution de laquelle elle a été prise.

Par un mémoire en défense, enregistré le 25 octobre 2024, le préfet du Doubs conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Guitard, première conseillère, pour statuer en application des articles L. 922-2 et R. 922-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Guitard, première conseillère,

- les observations de Me Diaz, représentant Mme C, qui affirme que la requérante a évoqué l'existence de sa sœur présente en France lors de l'entretien d'évaluation de vulnérabilité, comme le confirme la fiche établie à cette occasion. Il précise que si Mme C a présenté une demande d'asile en région parisienne et non dans la région où sa sœur est domiciliée, c'est parce que cette dernière lui avait indiqué à tort que ces demandes devaient être déposées en région parisienne. Il ajoute que la sœur de Mme C est prête à héberger cette dernière ;

- les observations de Mme C, qui fait valoir qu'elle ne parle pas espagnol et ne dispose d'aucune attache en Espagne, alors qu'elle a sa sœur en France ;

- et les observations de Mme B, pour le préfet du Doubs, qui rappelle l'accord explicite donné par les autorités espagnoles à la reprise en charge de la requérante et souligne que la sœur de Mme C a un époux et qu'il n'est pas justifié du caractère indispensable de la présence de sa sœur à ses côtés.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C, ressortissante mauritanienne née le 27 mars 1992, est entrée irrégulièrement en France, le 12 septembre 2024, selon ses déclarations. Le 2 octobre 2024, elle a demandé son admission au séjour en qualité de demandeur d'asile auprès des services de la préfecture du Val-d'Oise. Le préfet du Doubs, par une décision du 15 octobre 2024, a décidé de transférer l'intéressée vers l'Espagne, Etat membre de l'Union européenne responsable selon lui de l'examen de sa demande d'asile. Par une décision du même jour, il l'a assignée à résidence. Mme C demande l'annulation de ces décisions.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. ". Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 : " L'admission provisoire peut être accordée dans une situation d'urgence, notamment lorsque la procédure met en péril les conditions essentielles de vie de l'intéressé () L'admission provisoire est accordée par () le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle () sur laquelle il n'a pas encore été statué. ". Aux termes de l'article 62 du même décret : " La décision d'admission provisoire est immédiatement notifiée à l'intéressé, () par () le greffier de la juridiction. Lorsque l'intéressé est présent, la décision peut être notifiée verbalement contre émargement au dossier. ". Aux termes de l'article 80 du même décret : " () l'avocat () désigné d'office () est valablement désigné au titre de l'aide juridictionnelle () si la personne pour le compte de laquelle il intervient remplit les conditions d'éligibilité à l'aide. () ".

3. En raison de l'urgence résultant de l'application des dispositions de l'article L. 921-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il y a lieu d'admettre provisoirement Mme C au bénéfice de l'aide juridictionnelle sur le fondement de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991.

Sur la décision de transfert :

4. En premier lieu, aux termes de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () Toute décision de transfert fait l'objet d'une décision écrite motivée prise par l'autorité administrative. () ".

5. La décision de transfert contestée est régulièrement motivée en droit par le visa en particulier de l'article 3 et du b) du 1 de l'article 18 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 et de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, sur le fondement desquels elle a été prise. Elle est suffisamment motivée en fait par la mention notamment de l'identification de Mme C en Espagne le 7 août 2024, à l'occasion du dépôt d'une demande d'asile, et l'indication selon laquelle les autorités espagnoles ont expressément donné leur accord le 7 octobre 2024 pour la reprise en charge de l'intéressée sur le fondement du b) du 1 de l'article 18 du règlement (UE) n° 604/2013 et doivent être regardées comme étant responsables du traitement de sa demande d'asile en application de ces mêmes dispositions. L'absence de précisions apportées sur le parcours de la requérante, son état de santé et les risques qu'elle peut encourir en Mauritanie, alors qu'il ne ressort au demeurant pas des pièces du dossier que qu'elle aurait fait état de problèmes de santé, n'est pas de nature à entacher la mesure de transfert aux autorités espagnoles d'une insuffisance de motivation.

6. En deuxième lieu, aux termes de l'article 4 du règlement (UE) n° 604-2013 du 26 juin 2013 : " 1. Dès qu'une demande de protection internationale est introduite au sens de l'article 20, paragraphe 2, dans un Etat membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l'application du présent règlement et notamment : / a) des objectifs du présent règlement () / b) des critères de détermination de l'Etat membre responsable, de la hiérarchie de ces critères au cours des différentes étapes de la procédure et de leur durée, y compris du fait qu'une demande de protection internationale introduite dans un Etat membre peut mener à la désignation de cet Etat membre comme responsable en vertu du présent règlement même si cette responsabilité n'est pas fondée sur ces critères ; / c) de l'entretien individuel en vertu de l'article 5 et de la possibilité de fournir des informations sur la présence de membres de la famille, de proches ou de tout autre parent dans les Etats membres, y compris des moyens par lesquels le demandeur peut fournir ces informations () / 2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Les Etats membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe 3. / Si c'est nécessaire à la bonne compréhension du demandeur, les informations lui sont également communiquées oralement, par exemple lors de l'entretien individuel visé à l'article 5 () ". Il résulte de ces dispositions que le demandeur d'asile auquel l'administration entend faire application du règlement du 26 juin 2013 doit se voir remettre, dès le moment où le préfet est informé de ce qu'il est susceptible d'entrer dans le champ d'application de ce règlement, et en tout état de cause en temps utile, une information complète sur ses droits, par écrit et dans une langue qu'il comprend. Cette information doit comprendre l'ensemble des éléments prévus au paragraphe 1 de l'article 4 du règlement. Eu égard à la nature de ces informations, la remise par l'autorité administrative des brochures prévues par les dispositions précitées constitue pour le demandeur d'asile une garantie.

7. Il ressort des pièces du dossier que Mme C a présenté une demande d'asile au guichet unique de la préfecture du Val-d'Oise le 2 octobre 2024, date à laquelle ses empreintes digitales ont été relevées et elle a bénéficié d'un entretien individuel. A la même date, le guide du demandeur d'asile en France, la brochure d'information intitulée A " j'ai demandé l'asile dans l'Union européenne - quel pays sera responsable de l'analyse de ma demande ' " et la brochure d'information intitulée B " je suis sous procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ' ", qui contiennent l'ensemble des informations requises au paragraphe 1 de l'article 4 du règlement (UE) n° 604-2013 du 26 juin 2013, lui ont été remis contre signature. Ces documents, remis en langue française, comprise par Mme C, ont permis à cette dernière de disposer en temps utile de toutes les informations lui permettant de faire valoir ses observations. Dès lors, le préfet du Doubs n'a pas méconnu les dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604-2013 du 26 juin 2013.

8. En troisième lieu, aux termes de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. () 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les États membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. / 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. / 6. L'État membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. Ce résumé peut prendre la forme d'un rapport ou d'un formulaire type. L'État membre veille à ce que le demandeur et/ou le conseil juridique ou un autre conseiller qui représente le demandeur ait accès en temps utile au résumé. ".

9. Il ressort du résumé d'entretien produit, que l'entretien individuel dont a bénéficié Mme C au guichet unique des demandeurs d'asile de la préfecture du Val-d'Oise le

2 octobre 2024 a été mené par le chef de la section asile, responsable du guichet unique des demandeurs d'asile, dont l'identité est précisée, et qui doit être regardé comme qualifié en vertu du droit national au sens du point 5 de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013. En outre, ce document précise que l'entretien a été réalisé dans un espace confidentiel et isolé du public et il ne ressort pas du résumé qui en a été fait qu'il n'aurait pas permis à Mme C, qui maîtrise la langue française, de faire valoir toutes ses observations utiles. Enfin, il ne ressort pas davantage des pièces du dossier que la communication du résumé de l'entretien aurait été refusée à la requérante ou à son conseil avant l'édiction de la décision de transfert. Ainsi, le moyen tiré de ce que la décision de transfert a été prise à l'issue d'une procédure irrégulière au regard des dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 doit être écarté comme non fondé.

10. En quatrième lieu, aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque Etat membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. () ". La faculté laissée à chaque Etat membre, par le 1. de l'article 17 du règlement n° 604/2013, de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

11. Mme C soutient qu'elle a une sœur, épouse d'un Français, qui réside régulièrement en France et est disposée à l'héberger et dont l'état de santé requiert sa présence à ses côtés, alors qu'elle est dépourvue d'attaches en Espagne. Il ne ressort toutefois pas des pièces du dossier qu'elle s'est rendue auprès de sa sœur à son arrivée en France, ni même depuis lors. En outre, l'attestation établie par Mme A C, qui mentionne notamment qu'elle est suivie psychologiquement pour l'aider à surmonter ses traumatismes et angoisses et que la présence de sa sœur à ses côtés constituerait un soutien moral et serait également de nature à résoudre les problèmes de garde d'enfant auxquels son époux et elle sont confrontés du fait de leur activité professionnelle, ne permet pas de considérer que la présence en France de Mme C, aux côtés de sa sœur, serait indispensable à cette dernière. Enfin, les autorités espagnoles ont expressément accepté de reprendre en charge Mme C, dont la demande de protection internationale est en cours d'instruction dans ce pays. Par suite, le préfet du Doubs ne peut pas être regardé comme ayant commis une erreur manifeste d'appréciation en ne faisant pas usage de la clause discrétionnaire prévue au 1. de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 qui permet à un Etat d'examiner la demande d'asile d'un demandeur même si cet examen ne lui incombe pas en application des critères fixés dans ce règlement.

12. Enfin, en l'absence de risque avéré de traitements inhumains ou dégradants encouru par Mme C en Espagne, et alors qu'il ne ressort pas des pièces du dossier qu'un retour dans ce pays induirait un renvoi automatique de l'intéressée en Mauritanie sans examen préalable par les autorités espagnoles des menaces qui pèseraient sur sa vie ou sa liberté dans ce pays, la décision de transfert ne méconnaît pas les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, aux termes desquelles : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

Sur la décision d'assignation à résidence :

13. Il résulte de l'examen ci-avant de la légalité de la décision de transfert, que Mme C n'est pas fondée à exciper de l'illégalité de cette mesure d'éloignement à l'appui de ses conclusions dirigées contre la décision d'assignation à résidence prise en vue de son exécution.

14. Il résulte de ce qui précède que Mme C n'est pas fondée à demander l'annulation des décisions contestées. Ses conclusions aux fins de mise à la charge de l'Etat des frais exposés par elle et non compris dans les dépens doivent être rejetées par voie de conséquence.

DECIDE :

Article 1er : Mme C est admise provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête de Mme C est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme D C et au préfet du Doubs.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 28 octobre 2024.

La magistrate désignée,

F. GuitardLa greffière,

S. Matusinski

La République mande et ordonne au préfet du Doubs, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

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