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AccueilJurisprudence administrativeN° TA25-2402027

Tribunal Administratif de Besançon — Décision N° TA25-2402027

mardi 28 janvier 2025

JuridictionTribunal Administratif de Besançon
SectionTribunal Administratif de Besançon
N° DossierTA25-2402027
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère chambre
Avocat requérantCOLIN-ELPHEGE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 24 octobre 2024, M. B A, représenté par Me Colin-Elphège, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 20 septembre 2024 par lequel le préfet du Doubs lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ;

2°) de suspendre l'arrêté du préfet du Doubs du 20 septembre 2024 jusqu'à ce que le Cour nationale du droit d'asile se soit prononcée sur son recours contre la décision d'irrecevabilité de l'Office français des réfugiés et apatrides du 6 septembre 2024 ;

3°) d'enjoindre au préfet du Doubs de procéder au réexamen de sa situation dans un délai de quinze jours à compter jugement à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 800 euros à verser à son avocate en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'elle renonce à percevoir le montant de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision d'obligation de quitter le territoire :

- elle est entachée d'incompétence ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales

- elle méconnaît les stipulations de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne.

En ce qui concerne la décision portant délai de départ volontaire :

- elle est illégale dès lors qu'elle doit fixer un délai de départ volontaire supérieur à trente jours afin de permettre l'examen de son recours devant la Cour nationale du droit d'asile.

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales

- elle méconnaît les stipulations l'article 7 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

- elle est illégale par exception d'illégalité de la décision d'obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense, enregistré le 12 novembre 2024, le préfet du Doubs conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 21 novembre 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Debat, premier conseiller,

- et les observations de Me Colin-Elphège, représentant M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant turc né le 1er janvier 1990, déclare être entré irrégulièrement en France le 24 novembre 2022. A la suite de sa demande du 5 décembre 2022, l'Office français des réfugiés et apatrides a rejeté sa demande d'asile le 6 février 2024 et la Cour nationale du droit d'asile a confirmé cette décision le 24 juin 2024. Par décision du 6 septembre 2024, l'Office français des réfugiés et apatrides a rejeté pour irrecevabilité sa demande de réexamen déposée le 20 août 2024, et cette décision a fait l'objet d'un recours devant la Cour nationale du droit d'asile. Par un arrêté du 20 septembre 2024, le préfet du Doubs a fait obligation à M. A de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et l'a interdit de retour sur le territoire français pour une durée d'un an. Par la présente requête, le requérant demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision d'obligation de quitter le territoire français :

2. En premier lieu, l'arrêté contesté a été signé par Mme Nathalie Valleix, secrétaire générale de la préfecture du Doubs, qui disposait, par un arrêté préfectoral du 25 mars 2024 publié le 26 mars suivant, d'une délégation l'autorisant à signer les décisions obligeant un ressortissant étranger à quitter le territoire français. Par suite, le moyen tiré de ce que l'autorité qui a pris l'arrêté contesté n'était pas habilitée à le signer manque en fait et doit être écarté.

3. En deuxième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

4. M. A ne peut utilement se prévaloir à l'encontre d'une décision portant obligation de quitter le territoire français de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Nul ne peut être soumis à la torture, ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ".

6. M. A ne pouvant utilement se prévaloir à l'encontre d'une décision portant obligation de quitter le territoire français de la méconnaissance des stipulations de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, le moyen tiré de la méconnaissance de ces stipulations est inopérant.

En ce qui concerne la décision portant délai de départ volontaire :

7. D'une part, aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. / L'autorité administrative peut accorder, à titre exceptionnel, un délai de départ volontaire supérieur à trente jours s'il apparaît nécessaire de tenir compte de circonstances propres à chaque cas. () ".

8. D'autre part, aux termes de l'article L. 542-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () Lorsqu'un recours contre la décision de rejet de l'office a été formé dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français prend fin à la date de la lecture en audience publique de la décision de la Cour nationale du droit d'asile ou, s'il est statué par ordonnance, à la date de la signature de celle-ci. Dans le cas où il est statué par ordonnance, l'autorité administrative ne peut engager l'exécution de la décision portant obligation de quitter le territoire français du demandeur d'asile dont le droit au maintien a pris fin qu'à compter de la date de notification de l'ordonnance. ". Aux termes de son article L. 542-2 : " Par dérogation à l'article L. 542-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin : / 1° Dès que l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a pris les décisions suivantes : / b) une décision d'irrecevabilité en application du 3° de l'article L. 531-32, en dehors du cas prévu au b du 2° du présent article ; / () 2° Lorsque le demandeur : / () b) a introduit une première demande de réexamen, qui a fait l'objet d'une décision d'irrecevabilité par l'office en application du 3° de l'article L. 531-32, uniquement en vue de faire échec à une décision d'éloignement ; / () Les dispositions du présent article s'appliquent sous réserve du respect des stipulations de l'article 33 de la convention de Genève du 28 juillet 1951, et de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. ". Aux termes de l'article L. 531-32 du même code : " L'Office français de protection des réfugiés et apatrides peut prendre une décision d'irrecevabilité écrite et motivée, sans vérifier si les conditions d'octroi de l'asile sont réunies, dans les cas suivants : / () 3° En cas de demande de réexamen lorsque, à l'issue d'un examen préliminaire effectué selon la procédure définie à l'article L. 531-42, il apparaît que cette demande ne répond pas aux conditions prévues au même article. ". Aux termes de son article L. 531-42 : " A l'appui de sa demande de réexamen, le demandeur indique par écrit les faits et produit tout élément susceptible de justifier un nouvel examen de sa demande d'asile. / L'Office français de protection des réfugiés et apatrides procède à un examen préliminaire des faits ou des éléments nouveaux présentés par le demandeur intervenus après la décision définitive prise sur une demande antérieure ou dont il est avéré qu'il n'a pu en avoir connaissance qu'après cette décision. / Lors de l'examen préliminaire, l'office peut ne pas procéder à un entretien. / Lorsque, à la suite de cet examen préliminaire, l'office conclut que ces faits ou éléments nouveaux n'augmentent pas de manière significative la probabilité que le demandeur justifie des conditions requises pour prétendre à une protection, il peut prendre une décision d'irrecevabilité. ".

9. Il ressort des pièces du dossier que M. A a formé devant la Cour nationale du droit d'asile un recours contre la décision de décision du 6 septembre 2024 par laquelle l'Office français des réfugiés et apatrides a rejeté pour irrecevabilité sa demande de réexamen. Toutefois, le préfet du Doubs, sans être contesté, fait valoir que la décision de l'Office français des réfugiés et apatrides est fondée sur les dispositions du 3° de l'article L. 531-32. Aussi, il résulte des dispositions citées au point précédent que le droit du requérant de se maintenir a pris fin à compter de la notification de cette décision. Par suite, et dès lors que les dispositions de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile n'imposent pas au préfet d'accorder un délai de départ volontaire supérieur à trente jours, le requérant n'est pas fondé à soutenir que les circonstances de l'espèce commandent que le préfet du Doubs détermine un délai supérieur.

En ce qui concerne la décision d'interdiction de retour sur le territoire français :

10. En premier lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Pour l'application de ces stipulations, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

11. S'il ressort des pièces du dossier que trois frères de M. A résident en France, le requérant n'établit pas la nature des liens qu'il entretient avec eux ni que leur présence lui serait nécessaire. De plus, en raison de son arrivée récente en France, il n'est pas contesté que le requérant dispose d'attaches familiales dans son pays d'origine où il a passé la majeure partie de sa vie. Enfin, il n'établit pas disposer d'attaches d'une particulière intensité en France, ni ne démontre une particulière insertion sociale ou professionnelle. Par suite, par la décision attaquée, le préfet du Doubs n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation ni méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

12. En second lieu, aux termes de l'article 7 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de ses communications. "

13. Pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 11, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 7 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne doit être écarté.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

14. La décision d'obligation de quitter le territoire français n'étant pas illégale, le moyen tiré de l'exception d'illégalité de cette décision doit être écarté.

15. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions du requérant à fin d'annulation de l'arrêté du préfet du Doubs du 20 septembre 2024 doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin de suspension :

16. Aux termes de l'article L. 542-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque le droit de se maintenir sur le territoire a pris fin en application des b, c ou d du 1° de l'article L. 542-2, l'étranger peut demander la suspension de l'exécution de la décision d'éloignement. / Cette demande est présentée dans les conditions et selon les modalités prévues aux articles L. 752-5 à L. 752-12 lorsque le droit de se maintenir sur le territoire a pris fin en application des b ou d du 1° de l'article L. 542-2 () ". Aux termes de l'article L. 752-5 du même code : " L'étranger dont le droit au maintien sur le territoire a pris fin en application des b ou d du 1° de l'article L. 542-2 et qui fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français peut, dans les conditions prévues à la présente section, demander au tribunal administratif la suspension de l'exécution de cette décision jusqu'à l'expiration du délai de recours devant la Cour nationale du droit d'asile ou, si celle-ci est saisie, soit jusqu'à la date de la lecture en audience publique de la décision de la cour, soit, s'il est statué par ordonnance, jusqu'à la date de la notification de celle-ci. ". Aux termes de son article L. 752-11 : " Le président du tribunal administratif ou le magistrat désigné, saisi en application des articles L. 752-6 ou L. 752-7, fait droit à la demande de l'étranger lorsque celui-ci présente des éléments sérieux de nature à justifier, au titre de sa demande d'asile, son maintien sur le territoire durant l'examen de son recours par la Cour nationale du droit d'asile ".

17. Il ressort des pièces du dossier que, à l'appui de ses conclusions à fin de suspension de l'arrêté attaqué dans l'attente de la décision de la Cour nationale du droit d'asile sur son recours à l'encontre de la décision du 6 septembre 2024 de l'Office français des réfugiés et apatrides, M. A produit un article de presse faisant état de la condamnation des meurtriers d'une personne qu'il présente comme son oncle, le meurtre étant survenu deux ans avant la rédaction de l'article en raison de querelles familiales. Cette circonstance, quand bien même il serait avéré que la victime serait l'oncle du requérant, ne permet pas d'établir que des éléments sérieux justifieraient le maintien de M. A sur le territoire français durant l'examen de son recours par la Cour nationale du droit d'asile. Par suite, les conclusions à fin de suspension doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

18. Le présent jugement n'impliquant aucune mesure d'exécution, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions à fin d'injonction présentées par le requérant.

Sur les frais liés au litige :

19. Il n'y a pas lieu de mettre à la charge de l'Etat qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, une quelconque somme au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, au préfet du Doubs et à Me Colin-Elphège.

Délibéré après l'audience du 7 janvier 2025, à laquelle siégeaient :

- Mme Michel, présidente,

- M. Debat, premier conseiller,

- Mme Kiefer, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 janvier 2025.

Le rapporteur,

P. Debat

La présidente,

F. MichelLa greffière,

E. Cartier

La République mande et ordonne au préfet du Doubs en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

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