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AccueilJurisprudence administrativeN° TA25-2402295

Tribunal Administratif de Besançon — Décision N° TA25-2402295

jeudi 19 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Besançon
SectionTribunal Administratif de Besançon
N° DossierTA25-2402295
TypeDécision
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantDRAVIGNY

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I. Par une requête enregistrée le 4 décembre 2024 sous le numéro 2402295, Mme C B, représentée par Me Dravigny, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 19 novembre 2024 par lequel le préfet du Doubs a décidé son transfert aux autorités croates pour l'examen de sa demande d'asile ;

2°) d'annuler l'arrêté du même jour par lequel le préfet du Doubs l'a assignée à résidence dans le département du Doubs, pendant une durée de quarante-cinq jours ;

3°) d'enjoindre au préfet du Doubs de lui délivrer une attestation de demande d'asile en procédure normale lui permettant de saisir l'OFPRA dans un délai de huit jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;

4°) à défaut, d'enjoindre au préfet du Doubs de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 000 euros au bénéfice de Me Dravingy, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, contre renoncement au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

S'agissant de la décision portant transfert aux autorités croates :

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dans l'application de l'article 17.1 du règlement UE n°604/2013 du 26 juin 2013, eu égard notamment à son état de vulnérabilité ;

- elle méconnaît l'article 4 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union Européenne et l'article 3-2 du règlement UE n°604/2013 du 26 juin 2013, en raison de défaillances systémiques dans la procédure d'asile ou dans les conditions d'accueil des demandeurs d'asile ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article 15 du règlement UE n°1560/2003 du

2 septembre 2003, dès lors qu'aucune pièce ne permet de s'assurer qu'une requête aux fins de reprise en charge a réellement été adressée aux autorités croates ;

- elle méconnaît l'article 4 du règlement UE n°604/2013 du 26 juin 2013, dès lors qu'il n'est pas démontré que la requérante s'est vu remettre les brochures comportant les informations précitées dès l'introduction de sa demande d'asile dans une langue qu'elle est susceptible de comprendre ;

- elle méconnaît l'article 5 du règlement UE n°604/2013 du 26 juin 2013, dès lors qu'il n'est pas démontré que l'entretien individuel a été mené par un agent qualifié en vertu du droit national et dans une langue que Mme B est susceptible de comprendre ;

S'agissant de la décision portant assignation à résidence :

- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité entachant la décision portant remise aux autorités croates.

Par un mémoire en défense enregistré le 10 décembre 2024, le préfet du Doubs conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme B ne sont pas fondés.

II. Par une requête enregistrée le 4 décembre 2024 sous le numéro 2402296, Mme A B, représentée par Me Dravigny, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 19 novembre 2024 par lequel le préfet du Doubs a décidé son transfert aux autorités croates pour l'examen de sa demande d'asile ;

2°) d'annuler l'arrêté du même jour par lequel le préfet du Doubs l'a assignée à résidence dans le département du Doubs, pendant une durée de quarante-cinq jours ;

3°) d'enjoindre au préfet du Doubs de lui délivrer une attestation de demande d'asile en procédure normale lui permettant de saisir l'OFPRA dans un délai de huit jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;

4°) à défaut, d'enjoindre au préfet du Doubs de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 000 euros au bénéfice de Me Dravingy, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, contre renoncement au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

S'agissant de la décision portant transfert aux autorités croates :

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dans l'application de l'article 17.1 du règlement UE n°604/2013 du 26 juin 2013, eu égard notamment à son état de vulnérabilité ;

- elle méconnaît l'article 4 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union Européenne et l'article 3-2 du règlement UE n°604/2013 du 26 juin 2013, en raison de défaillances systémiques dans la procédure d'asile ou dans les conditions d'accueil des demandeurs d'asile ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article 15 du règlement UE n°1560/2003 du 2 septembre 2003, dès lors qu'aucune pièce ne permet de s'assurer qu'une requête aux fins de reprise en charge a réellement été adressée aux autorités croates ;

- elle méconnaît l'article 4 du règlement UE n°604/2013 du 26 juin 2013, dès lors qu'il n'est pas démontré que la requérante s'est vu remettre les brochures comportant les informations précitées dès l'introduction de sa demande d'asile dans une langue qu'elle est susceptible de comprendre ;

- elle méconnaît l'article 5 du règlement UE n°604/2013 du 26 juin 2013, dès lors qu'il n'est pas démontré que l'entretien individuel a été mené par un agent qualifié en vertu du droit national et dans une langue que Mme B est susceptible de comprendre ;

S'agissant de la décision portant assignation à résidence :

- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité entachant la décision portant remise aux autorités croates.

Par un mémoire en défense enregistré le 10 décembre 2024, le préfet du Doubs conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- le règlement (UE) n°604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Goyer-Tholon, conseillère, pour statuer sur les litiges relevant de l'article L. 922-2 et R. 922-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport E Goyer-Tholon, conseillère ;

- les observations de Me Dravigny, pour les requérantes, rappelant notamment que celles-ci sont accompagnées des deux enfants mineurs E Mme A B ;

- et les observations de Mesdames B, assistées E D, interprète en langue russe.

Le préfet du Doubs n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C B et sa fille majeure Mme A B, ressortissantes russes nées, respectivement, le 18 décembre 1957 et le 3 février 1985, sont entrées irrégulièrement sur le territoire français à une date indéterminée et ont déposé une demande d'asile le 29 et le 30 octobre 2024. La consultation du fichier européen Eurodac a révélé qu'elles avaient été identifiées en Croatie le 19 octobre 2024. Par quatre arrêtés du

19 novembre 2024, le préfet du Doubs, d'une part, a ordonné leur transfert aux autorités croates pour l'examen de leur demande d'asile, et d'autre part, les a assignées à résidence dans le département du Doubs, pour une durée de quarante-cinq jours. Par deux requêtes, qu'il y a lieu de joindre dès lors qu'elles sont relatives à des situations personnelles connexes, Mmes B demandent l'annulation des quatre arrêtés sus-visés du 19 novembre 2024.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. ". Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 : " L'admission provisoire peut être accordée dans une situation d'urgence, notamment lorsque la procédure met en péril les conditions essentielles de vie de l'intéressé () L'admission provisoire est accordée par () le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle () sur laquelle il n'a pas encore été statué. ".

3. En raison de l'urgence résultant de l'application des dispositions de l'article L. 921-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il y a lieu d'admettre provisoirement Mme C B et Mme A B, qui ont déposé une demande d'aide juridictionnelle le 2 décembre 2024 sur laquelle il n'a pas encore été statué, au bénéfice de l'aide juridictionnelle sur le fondement de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne les décisions portant transfert aux autorités croates :

Sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens soulevés :

4. Aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Les États membres examinent toute demande de protection internationale présentée par un ressortissant de pays tiers ou par un apatride sur le territoire de l'un quelconque d'entre eux, y compris à la frontière ou dans une zone de transit. La demande est examinée par un seul État membre, qui est celui que les critères énoncés au chapitre III désignent comme responsable ". Aux termes de l'article 17 du même règlement : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement () ". La faculté laissée par l'article 17 du règlement n° 604/2013 à chaque État membre de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans ce règlement, est discrétionnaire et ne constitue pas un droit pour les demandeurs d'asile.

5. Mme C B, âgée de 67 ans et sa fille majeure Mme A B, âgée de 39 ans, font valoir qu'à leur arrivée en Croatie avec les deux enfants mineurs E A B âgés de 17 et 5 ans, ils ont été placés dans une cellule froide et insalubre, sans eau ni nourriture et sans accès à des sanitaires, pendant plusieurs heures, après avoir été privés de leurs effets personnels. Ces déclarations sont corroborées par des rapports d'associations et d'organisations internationales versés à l'instance. A cet égard, le rapport " solidarité sans frontières " du 28 juin 2023 fait état de carences récurrentes des autorités croates dans la prise en charge des demandeurs d'asile et rapporte des faits similaires aux déclarations des requérantes. De même, le rapport Amnesty International d'avril 2024 fait état, au sujet de la Croatie, de violences et renvois sommaires visant les personnes réfugiées ou migrantes. Par suite, dans les circonstances particulières de l'espèce, et notamment eu égard à la présence de deux enfants mineurs dont un en bas âge, le préfet du Doubs a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation en décidant de transférer les requérantes vers la Croatie sans faire application de la clause discrétionnaire prévue par les dispositions de l'article 17 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013.

En ce qui concerne les décisions portant assignation à résidence :

6. Les décisions portant transfert aux autorités croates étant entachées d'illégalité, le moyen invoqué par la voie de l'exception à l'encontre des mesures d'assignation à résidence, tiré de l'illégalité de ces décisions, doit être retenu.

7. Il résulte de tout ce qui précède que Mme C B et Mme A B sont fondées à demander l'annulation des quatre arrêtés contestés du 19 novembre 2024 par lesquels le préfet du Doubs a décidé leur transfert aux autorités croates pour l'examen de leur demande d'asile et les ont assignées à résidence dans le département du Doubs, pendant une durée de quarante-cinq jours.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

8. Compte-tenu du motif d'annulation retenu, l'exécution de la présente décision implique nécessairement que les demandes d'asile E C B et Mme A B soient examinées en France. Il y a lieu, dès lors, d'enjoindre au préfet du Doubs de leur délivrer une attestation de demande d'asile en procédure normale dans un délai d'un mois à compter de la notification de la présente décision.

Sur les frais liés au litige :

9. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État le versement des sommes réclamées au titre des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

DECIDE :

Article 1er : Mme C B et Mme A B sont admises, à titre provisoire, à l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Les quatre arrêtés du 19 novembre 2024 par lesquels le préfet du Doubs a décidé le transfert aux autorités croates E C B et Mme A B pour l'examen de leur demande d'asile et les ont assignées à résidence dans le département du Doubs, pendant une durée de quarante-cinq jours, sont annulés.

Article 3 : Il est enjoint au préfet du Doubs de délivrer à Mme C B et à Mme A B une attestation de demande d'asile en procédure normale dans un délai d'un mois à compter de la notification de la présente décision.

Article 4 : Le surplus des conclusions des requêtes est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme C B, à Mme A B et au préfet du Doubs.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 décembre 2024.

La magistrate désignée,

C. Goyer-Tholon

La greffière,

S. Matusinski

La République mande et ordonne au préfet du Doubs, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

2 - 2402296

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