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AccueilJurisprudence administrativeN° TA25-2402304

Tribunal Administratif de Besançon — Décision N° TA25-2402304

vendredi 6 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Besançon
SectionTribunal Administratif de Besançon
N° DossierTA25-2402304
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC

Résumé IA

Voici le résumé de la décision : Le Tribunal Administratif de Besançon, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, a rejeté la demande de M. B visant à suspendre l'arrêté du ministre de l'intérieur du 5 novembre 2024 renouvelant une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance. Le juge a d'abord déclaré irrecevables les conclusions tendant à la modification de l'arrêté, le juge des référés ne pouvant se substituer à l'autorité administrative. Sur le fond, il a estimé que la condition d'urgence n'était pas établie et qu'aucune atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale n'était caractérisée, la décision étant fondée sur les dispositions du code de la sécurité intérieure relatives à la prévention du terrorisme.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 5 décembre 2024, M. C B, représenté par Me Colin-Elphège, demande au juge des référés :

1°) de l'admettre à l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, la suspension de la décision du 5 novembre 2024 par laquelle le ministre de l'intérieur a renouvelé pour une durée de trois mois la mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance prononcée contre lui le 20 août 2024 ou, à défaut, sa modification de façon à étendre son périmètre de déplacement au territoire de Grand Besançon Métropole (GBM) et ramener son obligation de présentation au commissariat de police de Besançon aux seuls jours ouvrables à l'exclusion des jours fériés et chômés ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 800 euros à verser à son conseil, en application des dispositions combinées de l'article L.761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, contre renoncement au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

M. B soutient que :

- il n'existe pas de circonstances particulières faisant obstacle à l'urgence à statuer, la décision contestée portant par elle-même une atteinte grave et immédiate à sa situation ;

- cette décision porte atteinte à sa liberté d'aller et de venir et à son droit au respect de sa vie privée et familiale ;

- cette atteinte est manifestement illégale dès lors que :

- le ministre de l'intérieur n'apporte aucun élément circonstancié qui permet de considérer qu'il aurait un comportement en lien avec des activités terroristes ;

- l'intéressé est atteint d'une pathologie psychiatrique ;

- la décision n'a pas respecté le délai de notification de cinq jours ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- le périmètre limité à la ville de Besançon est trop restrictif pour lui permettre de trouver un emploi ou acheter un véhicule ;

- le contraindre de se déplacer au commissariat chaque jour est également disproportionné.

Par un mémoire en défense, enregistré le 6 décembre 2024, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Le ministre de l'intérieur soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la sécurité intérieure ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal administratif a désigné M. A en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 6 décembre 2024 en présence de Mme Chiappinelli, greffière, M. A a lu son rapport et entendu :

- les observations de Me Colin-Elphège, représentant M. B et celles de M. B.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Le 20 août 2024, le ministre de l'intérieur a prononcé à l'égard de M. B une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance lui interdisant pour une durée de trois mois de se déplacer en dehors de la commune de Besançon et l'obligeant à se présenter au commissariat de police de Besançon chaque jour de la semaine sans exception. Par un arrêté en date du 5 novembre 2024, notifié au requérant le 22 novembre 2024, le ministre de l'intérieur a renouvelé à compter de cette dernière date cette mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance. L'intéressé demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L 521-2 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de cet arrêté ou, à défaut, d'en modifier la portée.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ".

3. Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur la recevabilité des conclusions à fin de modification de certaines dispositions de la décision contestée :

4. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures ". Aux termes du premier alinéa de l'article R. 522-1 du même code : " La requête visant au prononcé de mesures d'urgence doit () justifier de l'urgence de l'affaire ".

5. Il résulte des dispositions précitées que si le juge du référé liberté peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale, il n'a pas le pouvoir de modifier lui-même les dispositions d'un acte administratif. Par suite, les conclusions tendant à ce que soit prononcée la modification des articles 1 et 2 de l'acte contesté de façon à étendre le périmètre de déplacement du requérant au territoire de Grand Besançon Métropole (GBM) et ramener son obligation de présentation au commissariat de police de Besançon aux seuls jours ouvrables à l'exclusion des jours fériés et chômés sont irrecevables et ne peuvent ainsi qu'être rejetées.

Sur les conclusions à fin de suspension de la décision contestée :

6. Aux termes de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure : " Aux seules fins de prévenir la commission d'actes de terrorisme, toute personne à l'égard de laquelle il existe des raisons sérieuses de penser que son comportement constitue une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics et qui soit entre en relation de manière habituelle avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme, soit soutient, diffuse, lorsque cette diffusion s'accompagne d'une manifestation d'adhésion à l'idéologie exprimée, ou adhère à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes peut se voir prescrire par le ministre de l'intérieur les obligations prévues au présent chapitre ". Aux termes de l'article L. 228-2 du même code : " Le ministre de l'intérieur peut, après en avoir informé le procureur de la République antiterroriste et le procureur de la République territorialement compétent, faire obligation à la personne mentionnée à l'article L. 228-1 de : / 1° Ne pas se déplacer à l'extérieur d'un périmètre géographique déterminé, qui ne peut être inférieur au territoire de la commune. La délimitation de ce périmètre permet à l'intéressé de poursuivre une vie familiale et professionnelle et s'étend, le cas échéant, aux territoires d'autres communes ou d'autres départements que ceux de son lieu habituel de résidence ; / 2° Se présenter périodiquement aux services de police ou aux unités de gendarmerie, dans la limite d'une fois par jour, en précisant si cette obligation s'applique les dimanches et jours fériés ou chômés ; / 3° Déclarer et justifier de son lieu d'habitation ainsi que de tout changement de lieu d'habitation. L'obligation prévue au 1° du présent article peut être assortie d'une interdiction de paraître dans un ou plusieurs lieux déterminés se trouvant à l'intérieur du périmètre géographique mentionné au même 1° et dans lesquels se tient un événement exposé, par son ampleur ou ses circonstances particulières, à un risque de menace terroriste. Cette interdiction tient compte de la vie familiale et professionnelle de la personne concernée. Sa durée est strictement limitée à celle de l'événement, dans la limite de trente jours (). / Les obligations prévues aux 1° à 3° du présent article sont prononcées pour une durée maximale de trois mois à compter de la notification de la décision du ministre. Elles peuvent être renouvelées par décision motivée, pour une durée maximale de trois mois, lorsque les conditions prévues à l'article L. 228-1 continuent d'être réunies (). / Toute décision de renouvellement des obligations prévues aux 1° à 3° du présent article est notifiée à la personne concernée au plus tard cinq jours avant son entrée en vigueur () ". Aux termes de l'article L. 228-6 de ce code : " Les décisions du ministre de l'intérieur prises en application des articles L. 228-2 à L. 228-5 sont écrites et motivées. La définition des obligations prononcées sur le fondement de ces articles tient compte, dans le respect des principes de nécessité et de proportionnalité, des obligations déjà prescrites par l'autorité judiciaire () ".

7. Il appartient au juge des référés de s'assurer, en l'état de l'instruction devant lui, que l'autorité administrative, opérant la conciliation nécessaire entre le respect des libertés et la sauvegarde de l'ordre public, n'a pas porté d'atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale dans l'application de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure qui permet de prendre à l'égard d'une personne les mesures individuelles de contrôle administratif et de surveillance prévues aux articles suivants, dont celles de l'article L. 228-2. Par ailleurs, il résulte de l'article L. 228-1 du même code que ces mesures doivent être prises aux seules fins de prévenir la commission d'actes de terrorisme et sont subordonnées à deux conditions cumulatives, la première tenant à la menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics résultant du comportement de l'intéressé, la seconde aux relations qu'il entretient avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme ou, de façon alternative, au soutien, à la diffusion ou à l'adhésion à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes.

8. En premier lieu, à supposer que la notification de l'arrêté contesté à M. B le 22 novembre 2024 puisse être regardée comme une méconnaissance manifeste des dispositions précitées de l'article L. 228-2 du code de la sécurité intérieure, cette circonstance ne permet pas de caractériser une atteinte grave à sa liberté d'aller et de venir et au droit de mener une vie privée et familiale normale.

9. En deuxième lieu, il ressort de la décision contestée que celle-ci est abondamment motivée tant en fait qu'en droit. En tout état de cause, l'éventuelle insuffisance de motivation de cette décision ne permettrait pas de démonter une atteinte grave et manifestement illégale à la liberté d'aller et de venir et au droit de mener une vie privée et familiale normale du requérant.

10. En troisième lieu, pour considérer, d'une part, que le comportement de M. B constituait une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics et, d'autre part, que celui-ci soutenait, diffusait et adhérait à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes, le ministre de l'intérieur s'est fondé sur une note blanche circonstanciée des services de renseignement dont il ressort que M. B est un individu violent qui présente des troubles psychiatriques le rendant imprévisible et instable et qui a commis de nombreux délits, principalement des vols, vols aggravés, violences aggravées et une agression sexuelle sur mineur de 15 ans. Il ressort de cette note qu'entre mai et septembre 2023, l'intéressé a multiplié les attaques violentes contre des cyclistes sur la voie publique avec des incapacités temporaires de travail ou séquelles physiques pour certaines de ses victimes et qu'interpellé après l'une de ses agressions en mai 2023, il a été trouvé porteur d'un couteau de cuisine dans sa sacoche et a qualifié les policiers municipaux de " mécréants ". Lors de l'une de ces agressions, il a tenu des propos paranoïaques déclarant à une première victime : " tu m'espionnes parce que je suis musulman, salaud de français " puis à la personne venue au secours de la victime : " tu m'espionnes, t'es des renseignements ", tout en l'insultant et lui parlant de couteaux. Le 15 septembre 2023, il a placé un cutter sous la gorge d'une personne à vélo, la menaçant de mort. Le 30 octobre 2023, l'intéressé, alors hospitalisé sur décision du représentant de l'Etat depuis le 28 septembre 2023, a fugué de l'hôpital psychiatrique de Novillars. Quelques instants avant sa fugue, il a tenté de s'emparer de couteaux dans les cuisines de l'hôpital et a commis des violences sur trois personnels qu'il a qualifiés d'" impurs ". M. B était alors porteur d'une djellaba dont il s'était sciemment délesté peu après. Il s'est ensuite rendu dans un bar déclarant aux clients qu'il cherchait des armes pour tuer des " mécréants ". Interpellé le soir même, il tenait lors de son transport des propos incohérents, se disant persécuté par les cyclistes lorsqu'il se rendait à la mosquée rue de Chaillot à Besançon, lieu de culte musulman qui peut être qualifié de salafiste et que l'intéressé fréquente. Le 21 mars 2024, compte tenu de sa dangerosité, il était interpellé à son domicile avec l'assistance des policiers du RAID et placé en garde à vue pour répondre des différentes agressions sur les cyclistes pour lesquelles il était formellement identifié. Le 22 avril 2024, il a été condamné à 24 mois d'emprisonnement, dont 16 mois avec sursis probatoire renforcé pendant trois ans, avec maintien en détention, pour port sans motif légitime d'arme blanche ou incapacitante de catégorie D, violence suivie d'incapacité supérieure à 8 jours, en récidive, violence ayant entraîné une incapacité de travail n'excédant pas 8 jours et violence avec usage ou menace d'une arme suivi d'incapacité n'excédant pas 8 jours.

11. M. B soutient que les violences répétées qu'il a commises sont uniquement en lien avec sa pathologie psychiatrique, qu'il n'a jamais été condamné pour des faits de terrorisme, qu'il est suivi par les services du SPIP, reçoit des soins psychiatriques en hôpital de jour, est sous curatelle et rechercherait activement un emploi. Toutefois, il ressort de l'attestation établie le 28 novembre 2024 par la conseillère pénitentiaire d'insertion et de probation qui suit M. B que " concernant le travail, M. est bénéficiaire de l'AHH, une activité professionnelle n'est pas envisageable à ce jour ". Le reste des éléments dont se prévaut l'intéressé ne fait que confirmer sa grande fragilité mentale, laquelle compte tenu du lieu de culte qu'il fréquente et de la menace terroriste islamiste qui pèse sur la France à ce jour, renforce sa dangerosité.

12. Eu égard aux éléments qui viennent d'être exposés, l'interdiction faite à M. B de se déplacer en dehors de la ville de Besançon et l'obligation qui lui est faite de se présenter chaque jour au commissariat n'apparaissent pas disproportionnées. Par suite, M. B n'est pas fondé à soutenir qu'en adoptant la décision contestée, le ministre de l'intérieur aurait porté une atteinte grave et manifestement illégale à sa liberté d'aller et venir et à son droit de mener une vie privée et familiale normale.

13. Il résulte de tout ce qui précède que, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur la condition d'urgence, la requête de M. B doit être rejetée.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

14. L'Etat, qui n'est pas la partie perdante, ne peut être condamné à verser une quelconque somme au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Par suite, les conclusions présentées sur ce fondement par M. B sont rejetées.

O R D O N N E

Article 1er : M. B est admis à l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus de la requête de M. B est rejeté.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à M. C B et au ministre de l'intérieur.

Fait à Besançon, le 6 décembre 2024.

Le juge des référés,

A. A

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

N°2402304

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