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AccueilJurisprudence administrativeN° TA30-2200517

Tribunal Administratif de Nîmes — Décision N° TA30-2200517

mardi 2 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nîmes
SectionTribunal Administratif de Nîmes
N° DossierTA30-2200517
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère Chambre
Avocat requérantBARNIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires enregistrés les 18 février, 25 mars 2022 et 27 avril 2023, M. F H et Mme B D, représentés par Me Marc, demandent au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 22 octobre 2018 par lequel le maire de la commune de Salinelles a délivré un permis de construire à M. G E et Mme C A ;

2°) d'annuler la décision par laquelle le maire de la commune de Salinelles a refusé de procéder au retrait pour fraude de ce permis de construire ;

3°) de mettre à la charge de la commune de Salinelles la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent, dans le dernier état de leurs écritures, que :

- leur requête est recevable notamment parce que le recours, en tant qu'il est dirigé contre un permis de construire obtenu par fraude, n'est enfermé dans aucun délai et que la circonstance que l'article R. 600-1 du code de l'urbanisme n'a pas été respecté concernant leur recours administratif tendant au retrait pour fraude de ce permis est sans incidence sur la recevabilité de leurs conclusions dirigées contre le refus qui leur a été opposé ;

- ils justifient d'un intérêt pour agir en qualité de voisins immédiats du terrain d'assiette du projet ;

- l'arrêté ne comporte pas le visa des pièces complémentaires déposées le 16 octobre 2018 en méconnaissance de l'article A. 424-2 du code de l'urbanisme ;

- le permis de construire a été obtenu par fraude car le dossier de demande ne fait pas état de la servitude conventionnelle d'écoulement des eaux dont ils bénéficient sur le terrain d'assiette du projet et méconnaît les articles R. 111-8 du code de l'urbanisme et 640 du code civil ;

- le maire a entaché son refus de retirer le permis de construire pour fraude d'erreur manifeste d'appréciation en l'absence d'atteinte à un intérêt public et au regard des seuls intérêts privés en présence.

Par un mémoire en défense enregistré le 13 février 2023, la commune de Salinelles conclut, à titre principal, au rejet de la requête et à ce que la somme de 1 000 euros soit mise à la charge de chacun des requérants en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et subsidiairement, à ce qu'une annulation partielle sur le fondement de l'article L. 600-5 ou un sursis à statuer sur le fondement de l'article L. 600-5-1 du code de l'urbanisme soit prononcé.

Elle fait valoir que :

- la requête est irrecevable en application de l'article R. 600-1 du code de l'urbanisme, faute de notification d'une copie du recours gracieux aux bénéficiaires du permis, en l'absence d'intérêt pour agir contre le permis de construire du terrain d'assiette duquel les requérants ne sont pas les voisins immédiats et dont l'exécution n'affectera pas leurs conditions d'utilisation, d'occupation ou de jouissance de leur propre bien ;

- les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés.

Par un mémoire enregistré le 3 juillet 2023, Mme C A et M. G E, représentés par la SCP CGCB avocats, concluent au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 2 000 euros soit mise à la charge de Mme D et M. H en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils font valoir que :

- la requête est irrecevable à défaut d'accomplissement des formalités de notification prévues par l'article R. 600-1 du code de l'urbanisme en ce qui concerne le recours gracieux daté du 12 octobre 2021 ;

- les moyens invoqués par les requérants ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'urbanisme ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Roux,

- les conclusions de Mme Bourjade, rapporteure publique,

- et les observations de Me Kaci, représentant les requérants, de Me Bonnemaison, représentant la commune de Salinelles et de Me Fortunet, représentant Mme A et M. E.

Considérant ce qui suit :

1. Par un arrêté du 22 octobre 2018, le maire de Salinelles a délivré à M. E et Mme A un permis de construire relatif à la réalisation d'une maison individuelle sur trois niveaux, en lieu et place d'une construction inachevée à démolir, sur un terrain situé au lieu-dit " Le Village " sur le territoire de cette commune. Par un courrier daté du 12 octobre 2021, réceptionné le 20 octobre suivant, M. H et Mme D ont adressé au maire de Salinelles un recours gracieux tendant au retrait pour fraude de cette autorisation. Après avoir mis en œuvre une procédure contradictoire et notamment recueilli les observations des bénéficiaires de ce permis, le maire a implicitement refusé, par son silence gardé, de procéder à ce retrait. M. H et Mme D demandent au tribunal d'annuler l'arrêté du 22 octobre 2018 et la décision du maire de Salinelles ayant refusé de le retirer.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. D'une part, l'article L. 241-2 du code des relations entre le public et l'administration dispose que : " Par dérogation aux dispositions du présent titre, un acte administratif unilatéral obtenu par fraude peut être à tout moment abrogé ou retiré ". Est qualifiée de fraude ou déclaration frauduleuse la manœuvre intentionnelle destinée à tromper l'autorité administrative en vue d'obtenir une décision indue. Si postérieurement à la délivrance du permis de construire, l'administration a connaissance de nouveaux éléments établissant l'existence d'une fraude à la date de sa décision, elle peut légalement procéder à son retrait sans condition de délai. Enfin, aux termes de l'article A. 424-8 du code de l'urbanisme : " Le permis est délivré sous réserve du droit des tiers () ".

3. D'autre part, un tiers justifiant d'un intérêt à agir est recevable à demander, dans le délai de recours contentieux, l'annulation de la décision par laquelle l'autorité administrative a refusé de faire usage de son pouvoir d'abroger ou de retirer un acte administratif obtenu par fraude, quelle que soit la date à laquelle il l'a saisie d'une demande à cette fin. Dans un tel cas, il incombe au juge de l'excès de pouvoir, saisi de moyens en ce sens, d'une part, de vérifier la réalité de la fraude alléguée et, d'autre part, de contrôler que l'appréciation de l'administration sur l'opportunité de procéder ou non à l'abrogation ou au retrait n'est pas entachée d'erreur manifeste, compte tenu notamment de la gravité de la fraude et des atteintes aux divers intérêts publics ou privés en présence susceptibles de résulter soit du maintien de l'acte litigieux, soit de son abrogation ou de son retrait.

4. Les requérants fondent leurs conclusions à fin d'annulation du permis de construire délivré le 22 octobre 2018 et du refus implicite du maire de Salinelles de procéder à son retrait sur un unique moyen tiré de ce que les pétitionnaires se seraient intentionnellement abstenus de faire état, dans le dossier de demande de permis et les pièces complémentaires qu'ils ont déposés, de la servitude d'écoulement des eaux pluviales, conventionnellement consentie sur la parcelle cadastrée section D n° 216, par acte notarié du 22 septembre 2005, au bénéfice du fonds des requérants afin d'obtenir indûment la délivrance d'une autorisation méconnaissant les articles R. 111-8 du code de l'urbanisme et 640 du code civil.

5. Conformément aux dispositions précitées de l'article A. 424-8 du code de l'urbanisme, le permis en litige, délivré sous réserve du droit des tiers, n'avait pas, en tout état de cause, à tenir compte de la servitude conventionnelle de droit privé dont font état les requérants ni des dispositions de l'article 640 du code civil. De plus, l'absence d'indication de la servitude en cause est sans incidence à l'égard de la règle fixée par les dispositions de l'article R. 111-8 du code de l'urbanisme qui imposent au projet de construction pour lequel le permis est délivré d'assurer l'écoulement des eaux pluviales de son seul terrain d'assiette. Enfin, il ressort des pièces du dossier, et notamment du courrier d'observations que les pétitionnaires ont adressé au maire dans le cadre de la procédure contradictoire préalable à un éventuel retrait, que ces derniers n'entendaient aucunement remettre en cause les droits attachés à cette servitude et il n'est pas démontré que la réalisation des travaux autorisés par le permis de construire litigieux ne permettrait pas aux pétitionnaires de respecter cette servitude d'écoulement. Au regard de l'ensemble de ces éléments qui témoignent notamment de ce que cette omission n'était pas nécessaire à l'obtention du permis de construire, il n'apparait pas qu'elle aurait revêtu un caractère intentionnel ou serait constitutive d'une fraude.

6. Il s'ensuit que les requérants ne sont fondés à demander ni l'annulation du permis de construire, ni de la décision du maire de Salinelles ayant refusé de procéder à son retrait pour fraude.

7. Il résulte de ce qui précède que la requête de M. H et Mme D doit, sans qu'il soit besoin de statuer sur les fins de non-recevoir opposées en défense, être rejetée.

Sur les frais liés à l'instance :

8. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre une somme de 1 500 euros à la charge solidaire des requérants en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative au titre des frais exposés par la commune de Salinelles et non compris dans les dépens. Ces dispositions s'opposent, en revanche, à ce qu'une quelconque somme soit mise à la charge de la commune de Salinelles qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante. Enfin, il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit à la demande présentée sur ce même fondement par Mme A et M. E.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. H et Mme D est rejetée.

Article 2 : M. H et Mme D verseront la somme de 1 500 euros à la commune de Salinelles en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. F H, à Mme B D, à la commune de Salinelles, à Mme C A et à M. G E.

Délibéré après l'audience du 19 mars 2024, à laquelle siégeaient :

M. Roux, président,

M. Mouret, premier conseiller,

Mme Lahmar, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 avril 2024.

Le président-rapporteur,

G. ROUX L'assesseur le plus ancien,

R. MOURET

La greffière,

N. LASNIER

La République mande et ordonne au préfet du Gard en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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