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AccueilJurisprudence administrativeN° TA30-2200809

Tribunal Administratif de Nîmes — Décision N° TA30-2200809

mardi 21 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nîmes
SectionTribunal Administratif de Nîmes
N° DossierTA30-2200809
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère Chambre
Avocat requérantSCP AMIEL - SUSINI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 16 mars 2022, M. A B, représenté par la SCP Amiel-Susini, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 8 septembre 2021 par lequel le maire de Bollène, agissant au nom de l'Etat, l'a mis en demeure d'interrompre immédiatement les travaux entrepris sur la parcelle cadastrée section D n° 221, ainsi que la décision implicite rejetant son recours gracieux ;

2°) de mettre à la charge de la commune de Bollène la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté contesté est insuffisamment motivé ;

- la procédure contradictoire préalable est entachée d'irrégularité ;

- l'arrêté contesté est entaché d'une " erreur de qualification juridique des faits " et il n'a commis aucune infraction.

Par un mémoire en observations enregistré le 13 octobre 2022, la commune de Bollène, représentée par Me Cazin, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 3 000 euros soit mise à la charge de M. B au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- la requête est tardive ;

- son maire se trouvant en situation de compétence liée, les moyens de légalité externe sont inopérants ;

- en tout état de cause, les moyens de légalité externe ne sont pas fondés ;

- les autres moyens invoqués par le requérant ne sont pas fondés.

La requête a été communiquée au préfet de Vaucluse qui n'a produit aucun mémoire en défense.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'urbanisme ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Mouret,

- les conclusions de Mme Bourjade, rapporteure publique,

- et les observations de Me Lopez-Longueville, représentant la commune de Bollène.

Vu la note en délibéré, enregistrée le 13 mai 2024, présentée par la commune de Bollène.

Considérant ce qui suit :

1. M. B a déposé, le 25 février 2020, une demande de permis de construire en vue de l'extension d'une maison d'habitation existante et de l'édification d'un garage et d'une piscine sur la parcelle cadastrée section D n° 221 située sur le territoire de la commune de Bollène. Un certificat de permis de construire tacite lui a été délivré le 22 septembre suivant par le maire de Bollène. A la suite de l'établissement d'un procès-verbal de constat d'infraction le 26 janvier 2021, cette autorité, agissant au nom de l'Etat, a, par un arrêté du 8 septembre suivant, mis en demeure M. B de cesser immédiatement les travaux entrepris sur cette parcelle. Par un courrier du 9 novembre 2021, reçu le 15 novembre suivant, l'intéressé a saisi le maire de Bollène d'un recours gracieux tendant au retrait de cet arrêté interruptif de travaux. M. B demande l'annulation pour excès de pouvoir de l'arrêté du 8 septembre 2021 et de la décision implicite rejetant son recours gracieux.

Sur la fin de non-recevoir opposée par la commune de Bollène :

2. Il incombe à l'administration, lorsqu'elle oppose une fin de non-recevoir tirée de la tardiveté d'une action introduite devant une juridiction administrative, d'établir la date à laquelle la décision attaquée a été régulièrement notifiée à l'intéressé.

3. Si la commune de Bollène fait valoir que le recours gracieux de M. B a été enregistré après l'expiration du délai de recours contentieux, elle ne produit aucun élément probant permettant d'établir la date à laquelle l'arrêté du 8 septembre 2021 a été notifié à l'intéressé. Par suite, et en tout état de cause compte tenu de la qualité d'observatrice de la commune de Bollène dans la présente instance, la fin de non-recevoir tirée de la tardiveté de la requête ne peut qu'être écartée.

Sur l'existence d'une situation de compétence liée :

4. D'une part, aux termes de l'article L. 480-1 du code de l'urbanisme : " () / Lorsque l'autorité administrative et, au cas où il est compétent pour délivrer les autorisations, le maire () ont connaissance d'une infraction de la nature de celles que prévoient les articles L. 480-4 et L. 610-1, ils sont tenus d'en faire dresser procès verbal () ". Le troisième alinéa de l'article L. 480-2 du même code dispose que : " Dès qu'un procès-verbal relevant l'une des infractions prévues à l'article L. 480-4 du présent code a été dressé, le maire peut (), si l'autorité judiciaire ne s'est pas encore prononcée, ordonner par arrêté motivé l'interruption des travaux () ". Selon le dixième du même article L. 480-2 : " Dans le cas de constructions sans permis de construire ou d'aménagement sans permis d'aménager (), le maire prescrira par arrêté l'interruption des travaux () ". L'article L. 480-4 de ce code dispose que : " Le fait d'exécuter des travaux mentionnés aux articles L. 421-1 à L. 421-5 en méconnaissance des obligations imposées par les titres Ier à VII du présent livre et les règlements pris pour leur application ou en méconnaissance des prescriptions imposées par un permis de construire, de démolir ou d'aménager ou par la décision prise sur une déclaration préalable est puni d'une amende () ".

5. Si le maire, agissant au nom de l'Etat, est tenu de prescrire, en application du dixième alinéa de l'article L. 480-2 du code de l'urbanisme, l'interruption des travaux de construction ou d'aménagement lorsqu'il a été constaté qu'ils ont été entrepris sans le permis de construire ou le permis d'aménager requis, il peut, en vertu des dispositions du troisième alinéa de cet article L. 480-2, interrompre les travaux pour lesquels a été relevée, par procès-verbal dressé en application de l'article L. 480-1 du même code, une infraction mentionnée à l'article L. 480-4, notamment celle résultant de la méconnaissance des autorisations délivrées.

6. D'autre part, aux termes de l'article L. 421-3 du code de l'urbanisme : " Les démolitions de constructions existantes doivent être précédées de la délivrance d'un permis de démolir lorsque la construction relève d'une protection particulière définie par décret en Conseil d'Etat ou est située dans une commune ou partie de commune où le conseil municipal a décidé d'instaurer le permis de démolir ". L'article L. 421-6 du même code dispose que : " Le permis de construire () ne peut être accordé que si les travaux projetés sont conformes aux dispositions législatives et réglementaires relatives à l'utilisation des sols, à l'implantation, la destination, la nature, l'architecture, les dimensions, l'assainissement des constructions et à l'aménagement de leurs abords et s'ils ne sont pas incompatibles avec une déclaration d'utilité publique. / Le permis de démolir peut être refusé ou n'être accordé que sous réserve de l'observation de prescriptions spéciales si les travaux envisagés sont de nature à compromettre la protection ou la mise en valeur du patrimoine bâti ou non bâti, du patrimoine archéologique, des quartiers, des monuments et des sites ". Selon l'article R. 431-21 de ce code : " Lorsque les travaux projetés nécessitent la démolition de bâtiments soumis au régime du permis de démolir, la demande de permis de construire ou d'aménager doit : / a) Soit être accompagnée de la justification du dépôt de la demande de permis de démolir ; / b) Soit porter à la fois sur la démolition et sur la construction ou l'aménagement ".

7. Il résulte des articles L. 421-6 et R. 431-21 du code de l'urbanisme que, si le permis de construire et le permis de démolir peuvent être accordés par une même décision, au terme d'une instruction commune, ils constituent des actes distincts ayant des effets propres. Eu égard à l'objet et à la portée du permis de démolir, la décision statuant sur la demande de permis de construire ne peut valoir autorisation de démolir que si le dossier de demande mentionne explicitement que le pétitionnaire entend solliciter cette autorisation.

8. Il ressort du dossier de demande de permis de construire, évoqué au point 1, que

M. B n'a pas expressément sollicité une autorisation de démolir dans le cadre de l'instruction de cette demande. Compte tenu de ce qui a été dit au point précédent, le permis de construire, tacitement accordé à l'intéressé, ne saurait valoir permis de démolir. Toutefois, en admettant même que M. B ait procédé à la démolition totale ou partielle de la construction existante objet de sa demande de permis de construire antérieurement à la réalisation des travaux de construction en cours d'exécution à la date de l'arrêté contesté, le maire de Bollène, agissant au nom de l'Etat, ne se trouvait pas, à cette date, en situation de compétence liée pour ordonner l'interruption de ces travaux de construction. Par suite, et alors au demeurant que les infractions aux dispositions applicables au permis de démolir ne sont pas au nombre de celles qui fondent le pouvoir du maire d'ordonner l'interruption des travaux en application du dixième alinéa de l'article L. 480-2 du code de l'urbanisme[0], la commune de Bollène n'est, en tout état de cause, pas fondée à soutenir que son maire aurait été tenu d'édicter l'arrêté interruptif de travaux en litige.

Sur la légalité des décisions litigieuses :

9. Aux termes de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Exception faite des cas où il est statué sur une demande, les décisions individuelles qui doivent être motivées en application de l'article L. 211-2, ainsi que les décisions qui, bien que non mentionnées à cet article, sont prises en considération de la personne, sont soumises au respect d'une procédure contradictoire préalable ". Par dérogation à cet article, l'article L. 121-2 du même code prévoit que : " Les dispositions de l'article L. 121-1 ne sont pas applicables : / 1° En cas d'urgence ou de circonstances exceptionnelles () ". La situation d'urgence permettant à l'administration de ne pas mettre en œuvre cette procédure contradictoire s'apprécie tant au regard des conséquences dommageables des travaux litigieux que de la nécessité de les interrompre rapidement en raison de la brièveté de leur exécution.

10. Il résulte de ces dispositions que la décision par laquelle le maire ordonne l'interruption des travaux sur le fondement du troisième alinéa de l'article L. 480-2 du code de l'urbanisme, qui est au nombre des mesures de police qui doivent être motivées, ne peut intervenir qu'après que son destinataire a été mis à même de présenter ses observations, sauf en cas d'urgence ou de circonstances exceptionnelles. Le respect de cette procédure contradictoire, qui constitue une garantie pour le destinataire d'une telle décision, implique que l'intéressé ait été averti de la mesure que l'administration envisage de prendre, des motifs sur lesquels elle se fonde et qu'il bénéficie d'un délai suffisant pour présenter ses observations. La décision est illégale s'il ressort de l'ensemble des circonstances de l'espèce que son destinataire a été effectivement privé de cette garantie.

11. Il ressort des pièces du dossier que, par un courrier du 23 mars 2021, le maire de Bollène a informé M.Bi de l'engagement de la procédure contradictoire préalable à l'édiction d'un arrêté interruptif de travaux sur le fondement du troisième alinéa de l'article L. 480-2 du code de l'urbanisme et l'a invité à présenter ses observations dans un délai de quinze jours. Ce courrier précise qu'un procès-verbal de constat d'infraction a été dressé le 26 janvier 2021, fait état d'une infraction aux dispositions du code de l'urbanisme et du règlement du plan local d'urbanisme - sans se référer précisément à un article de l'un de ces textes -, avant d'indiquer qu'il " a été constaté l'édification d'une construction en cours de réalisation ", que le " terrain comportait, à l'origine une construction qui a été rasée et qui a laissé place à cette nouvelle construction " et que ces " travaux ont été effectués sans autorisation d'urbanisme ". Toutefois, il ressort des pièces du dossier que M.Bi n'a pas été informé, au cours de la procédure contradictoire ainsi mise en œuvre, de l'ensemble des infractions mentionnées dans l'arrêté interruptif de travaux en litige, notamment celles tenant à la méconnaissance du règlement de la zone rouge du plan de prévention des risques d'incendie de forêt du Massif d'Uchaux et au non-respect des articles N 1 et N 2 du règlement du plan local d'urbanisme communal. Par ailleurs, il n'apparaît pas que l'arrêté contesté, édicté plus de huit mois après l'établissement du procès-verbal mentionné ci-dessus, serait intervenu dans un cas d'urgence ou dans l'une des autres hypothèses visées à l'article L. 121-2 du code des relations entre le public et l'administration. Dans ces conditions, M.Bi est fondé à soutenir que l'arrêté contesté a été pris à l'issue d'une procédure irrégulière au regard des dispositions citées ci-dessus du code des relations entre le public et l'administration. Il ressort des pièces du dossier que l'intéressé a été effectivement privé d'une garantie.

12. Pour l'application de l'article L. 600-4-1 du code de l'urbanisme, aucun autre moyen n'est de nature à entraîner l'annulation des décisions en litige.

13. Il résulte de tout ce qui précède que M.Bi est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du maire de Bollène, agissant au nom de l'Etat, du 8 septembre 2021 ainsi que celle de la décision implicite rejetant son recours gracieux dirigé contre cet arrêté.

Sur les frais liés au litige :

14. Lorsqu'il exerce le pouvoir d'interruption des travaux qui lui est attribué par l'article L. 480-2 du code de l'urbanisme, le maire agit en qualité d'autorité de l'Etat. Ainsi, la commune de Bollène n'est pas partie à la présente instance au sens des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Ces dispositions font ainsi obstacle à ce que soit mise à la charge de la commune de Bollène la somme que M.Bi demande au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens. De même, elles font, en tout état de cause, obstacle à ce que soit mise à la charge de M.Bi la somme que la commune de Bollène demande au même titre.

D É C I D E :

Article 1er : L'arrêté du maire de Bollène, agissant au nom de l'Etat, du 8 septembre 2021 et la décision implicite rejetant le recours gracieux de M.Bi dirigé contre cet arrêté sont annulés.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M.Bi est rejeté.

Article 3 : Les conclusions présentées par la commune de Bollène au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. ABi et au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires.

Copie en sera adressée à la commune de Bollène et au procureur de la République près le tribunal judiciaire de Carpentras.

Délibéré après l'audience du 7 mai 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Boyer, présidente,

M. Mouret, premier conseiller,

Mme Lahmar, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 mai 2024.

Le rapporteur,

R. MOURETLa présidente,

C. BOYER

La greffière,

N. LASNIER

La République mande et ordonne au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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