Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 27 juillet 2023 et 5 février 2024, M. C... A... B..., demande au tribunal :
1°) d’annuler la décision du 24 mai 2023 par laquelle le centre hospitalier François Tosquelles l’a radié des effectifs à compter du 22 mai 2023 pour abandon de poste ;
2°) de requalifier le licenciement pour abandon de poste en licenciement sans cause réelle et sérieuse.
Il soutient que :
- la décision de radiation n’a pas été régulièrement prononcée dès lors qu’elle n’a pas été précédée d’une mise en demeure formulant clairement dans son objet la procédure de radiation engagée conformément à l’instruction ministérielle du 2 mai 2003, ni précisant de manière sans équivoque que la radiation interviendrait sans procédure disciplinaire préalable ;
- il a communiqué ses intentions avant l’expiration du délai imparti et son autorisation d’absence a été validée par un SMS de son supérieur hiérarchique.
Par des mémoires en défense, enregistrés les 14 décembre 2023 et 14 mars 2025, le centre hospitalier François Tosquelles, représenté par Me la SELARL Valadou-Josselin & Associés, conclut au rejet de la requête et à ce qu’une somme de 2 000 euros soit mise à la charge de M. A... B... au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il fait valoir que :
- à titre principal, la requête est irrecevable, dès lors que les conclusions de la requête sont insuffisamment précises, qu’elles n’ont pas le même objet que celles présentées dans le recours gracieux du 19 juillet 2023 et qu’il ne rentre pas dans l’office du tribunal de requalifier une radiation des effectifs en licenciement sans cause réelle et sérieuse ;
- à titre subsidiaire, les moyens de la requête sont infondés.
Vu les autres pièces du dossier ;
Vu :
- le code général de la fonction publique ;
- la loi n° 2021-1040 du 5 août 2021 relative à la gestion de la crise sanitaire ;
- le décret n° 2023-368 du 13 mai 2023 relatif à la suspension de l’obligation de vaccination contre la covid-19 des professionnels et étudiants ;
- l’instruction ministérielle n°DGOS/RH3/RH4/RH5/2023/63 du 2 mai 2023 relative aux modalités de réaffectation des agents à la suite de la levée de l’obligation vaccinale ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Sarac-Deleigne,
- les conclusions de Mme Bala, rapporteure publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. A... B... a été recruté par le centre hospitalier François Tosquelles par un contrat à durée indéterminée à compter du 1er janvier 2018 en qualité d’agent d’entretien qualifié au sein du service de la blanchisserie. Il a été suspendu de ses fonctions du 8 octobre 2021 au 26 octobre 2022, puis à nouveau à partir du 9 décembre 2022 sans rémunération en raison de l’absence de justification de son statut vaccinal au regard de la Covid 19. L’article 1er du décret n° 2023-368 du 13 mai 2023 a ensuite suspendu l’obligation de vaccination contre la Covid 19 prévue par l’article 12 de la loi du 5 août 2021, impliquant la fin des mesures de suspension prises sur ce fondement. Par un courrier du 15 mai 2023, M. A... B... a été informé de la fin de l’obligation vaccinale et de celle de sa suspension à ce titre ainsi que de sa réaffectation au poste d’agent de maintenance au sein du service de blanchisserie à compter du 22 mai suivant à 8h00. M. A... B... a informé sa hiérarchie par un message de type « Short Message Service » (SMS) de la reprise de son activité au 1er juin 2023, son état de stress ne lui permettant pas une reprise à la date fixée. Par une décision du 24 mai 2023, notifiée le 26 mai suivant, le centre hospitalier l’a radié des effectifs à compter du 22 mai 2023. M. A... B... demande au tribunal d’annuler cette décision.
Sur la fin de non-recevoir opposée en défense :
2. Aux termes de l’article R. 411-1 du code de justice administrative, « La juridiction est saisie par requête. La requête indique les noms et domicile des parties. Elle contient l’exposé des faits et moyens, ainsi que l’énoncé des conclusions soumises au juge. L’auteur d’une requête ne contenant l’exposé d’aucun moyen ne peut la régulariser par le dépôt d’un mémoire exposant un ou plusieurs moyens que jusqu’à l’expiration du délai de recours. ».
3. M. A... B... fait valoir dans sa requête que la décision de radiation a été prononcée sans mise en œuvre préalable de la procédure de radiation, laquelle impliquait l’envoi d’un courrier en recommandé précisant clairement dans son objet la procédure de radiation engagée et les risques encourus et qu’en tout état de cause, le courrier de notification de reprise de fonction reçu le 19 mai 2023 ne précisait pas que la radiation des effectifs était susceptible d’être prononcée sans procédure disciplinaire préalable. En demandant que la mesure de radiation pour abandon de poste soit « jugée irrégulière » et « nulle » pour ces motifs, il doit être regardé comme demandant l’annulation de la décision du 24 mai 2023. Dès lors, sa requête satisfait aux exigences de l’article R. 411-1 du code de justice administrative. La circonstance que M. A... B... a demandé dans le cadre de son recours gracieux le retrait de la décision en litige au profit d’une rupture conventionnelle est sans incidence à cet égard. Par suite, la fin de non-recevoir opposée à ce titre par le centre hospitalier François Tosquelles doit être écartée.
4. En revanche, il n’appartient pas à la juridiction administrative, ainsi que le fait valoir le centre hospitalier, de requalifier en licenciement sans cause réelle et sérieuse une rupture de contrat. Par suite, les conclusions présentées à ce titre par M. A... B... sont irrecevables.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
5. D’une part, une mesure de radiation des cadres pour abandon de poste ne peut être régulièrement prononcée que si l’agent concerné a, préalablement à cette décision, été mis en demeure de rejoindre son poste dans un délai approprié qu’il appartient à l’administration de fixer. Une telle mise en demeure, qui constitue une garantie pour l’intéressé, doit prendre la forme d’un document écrit, notifié à l’intéressé et l’informant du risque encouru d’une radiation des cadres sans procédure disciplinaire préalable. Cette mise en demeure doit ainsi comporter l'information selon laquelle la radiation peut être mise en œuvre sans que l'intéressé bénéficie des garanties de la procédure disciplinaire.
6. Si l’obligation pour l’administration d’impartir à l’agent un délai approprié pour rejoindre son poste et de l’avertir que, faute de le faire, il sera radié des cadres constitue une condition nécessaire pour que soit caractérisée une situation d’abandon de poste, et non une simple condition de procédure, il n’en va pas de même de l’indication qui doit lui être donnée, dans la mise en demeure écrite qui lui est adressée, que l’abandon de poste pourra être constaté sans procédure disciplinaire préalable.
7. D’autre part, si les actes administratifs doivent être pris selon les formes et conformément aux procédures prévues par les lois et règlements, un vice affectant le déroulement d'une procédure administrative préalable, suivie à titre obligatoire ou facultatif, n’est de nature à entacher d’illégalité la décision prise que s’il ressort des pièces du dossier qu’il a été susceptible d’exercer, en l’espèce, une influence sur le sens de la décision prise ou qu’il a privé les intéressés d’une garantie.
8. Par ailleurs, aux termes de l’article 2.1.1 « initiative de la reprise d’activité » de l’instruction du 2 mai 2023 relative aux modalités de réaffectation des agents à la suite de la levée de l’obligation vaccinale contre la Covid-19 : « La levée de l’obligation vaccinale s’applique au lendemain de la publication du décret la mentionnant. Au plus tôt après cette date, et si possible dans les deux semaines, il revient aux chefs d’établissements1 de contacter chaque professionnel suspendu pour signifier la fin de la suspension, et si possible, lui indiquer le poste d’affectation et la date de reprise du travail. Si l’établissement ne prévoit pas un entretien avec l’agent préalablement à la reprise de poste, il peut l’informer par ce même courrier de sa possibilité de solliciter un tel entretien à condition que cette demande soit présentée au moins une semaine avant la date de reprise de poste fixée. / Lorsque l’établissement est en mesure d’informer l’agent de son affectation et de sa date de reprise, la décision d’affectation comportant une indication des voies et délais de recours devra accompagner ce courrier, notamment s’il n’est pas prévu de convoquer l’agent préalablement pour évoquer l’affectation envisagée. / (…) Lorsque l’agent ne se présente pas à la date fixée par la décision de réaffectation et ne justifie pas de son impossibilité de se présenter, l’employeur peut enclencher une procédure d’abandon de poste avec l’envoi d’une mise en demeure de se présenter au poste d’affectation ».
9. Il ressort des pièces du dossier qu’après la suspension de l’obligation de vaccination par l’article 1er du décret du 13 mai 2023, le centre hospitalier François Tosquelles a adressé à M. A... B... une décision de réintégration après suspension datée du 15 mai 2023 indiquant qu’il était réintégré dans ses fonctions à compter du 15 mai 2023 et réaffecté au service de la blanchisserie à compter du 22 mai 2023. Par un second courrier du même jour, mais comportant une erreur de plume sur sa date, ayant pour objet : « Reprise de fonction suite à la fin de l’obligation vaccinale contre le covid », M. A... B... a été informé de la fin de sa suspension et de sa réaffectation au poste d’agent de maintenance au service de blanchisserie avec une reprise de ses fonctions à ce poste le 22 mai 2023 à 8h00. Ce courrier reçu par courriel le 16 mai 2025 puis par courrier recommandé le 19 mai suivant, comportait en outre la mention suivante : « J’attire votre attention sur le fait que, si vous ne vous présentez pas à la date de reprise des fonctions qui vous est notifié par décision jointe, vous vous exposez à ce qu’une procédure de radiation des effectifs soit enclenchée à votre égard ». Le centre hospitalier fait valoir dans ses écritures que si ce courrier renseignait l’agent sur son affection à compter du 22 mai 2023, il constituait également une mise en demeure de reprendre ses fonctions à cette date, sous peine de radiation des effectifs à cette date. Toutefois, eu égard à son objet et à ses termes, ce courrier de reprise des fonctions qui ne mentionne expressément aucune mise en demeure, mais annonce, conformément à la procédure prévue par l’instruction ministérielle du 2 mai 2023, la mise en œuvre d’une procédure de radiation dans un second temps, en cas de non-respect de la date fixée pour la reprise des fonctions, ne peut être regardé comme une mise en demeure régulière. Dans ces conditions, le centre hospitalier n’établit pas avoir adressé à M. A... B... un courrier l’informant de la procédure qui pouvait être mise en œuvre à son encontre. Par suite, ce vice de procédure a effectivement privé le requérant d’une garantie.
10. Il résulte de tout ce qui précède que la décision du 24 mai 2023 par laquelle le centre hospitalier François Tosquelles a radié M. A... B... des effectifs à compter du 22 mai 2023 pour abandon de poste doit être annulée.
Sur les frais liés au litige :
11. Les dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge de M. A... B..., qui n'est pas, dans la présente instance la partie perdante, la somme demandée par le centre hospitalier François Tosquelles.
D É C I D E :
Article 1er : La décision du 24 mai 2023 portant radiation des effectifs de M. A... B... pour abandon de poste est annulée.
Article 2 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.
Article 3: Le présent jugement sera notifié à M. C... A... B... et au centre hospitalier François Tosquelles.
Délibéré après l'audience du 15 octobre 2025, à laquelle siégeaient :
Mme Chamot, présidente,
Mme Sarac-Deleigne, première conseillère,
Mme Mazars, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 novembre 2025.
La rapporteure,
B. SARAC-DELEIGNE
La présidente,
C. CHAMOT
La greffière,
B. MAS-JAY
La République mande et ordonne à la ministre de la santé, des familles, de l’autonomie et des personnes handicapées en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.