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AccueilJurisprudence administrativeN° TA30-2400002

Tribunal Administratif de Nîmes — Décision N° TA30-2400002

vendredi 5 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nîmes
SectionTribunal Administratif de Nîmes
N° DossierTA30-2400002
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantAGUILAR

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 2 janvier 2024, M. A E, représenté par Me Aguilar, demande au Tribunal :

- l'annulation de l'arrêté n° 23/84/842MC du 31 décembre 2023, par lequel la préfète de Vaucluse l'oblige à quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, lui interdit d'y retourner pour une durée de deux ans et fixe son pays de renvoi ;

- d'enjoindre à la préfecture de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour et ce, sous astreinte de 150 euros par jour de retard à compter de l'expiration du délai de 15 jours suivant la notification à intervenir, en application des articles L. 911-2 et L. 911-3 du code de justice administrative ;

- la mise à la charge de l'Etat d'une somme de 2 000 euros sur le fondement des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L.761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire :

- la décision est insuffisamment motivée et la préfète de Vaucluse n'a pas procédé à un examen individuel complet et sérieux de sa situation ;

- cette décision a été prise au terme d'une procédure méconnaissant le droit d'être entendu, garanti par les principes généraux du droit de l'Union européenne ;

Sur la décision fixant le pays de destination :

- la décision est entachée d'incompétence de l'auteur de l'acte ;

- elle est également entachée d'erreur manifeste d'appréciation au vu de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est également entachée de violation de l'article 3-1 de la convention contre la torture et autres traitements cruels et dégradants ;

- elle est dépourvue de base légale puisqu'elle se fonde sur une obligation de quitter le territoire français entachée d'illégalité ;

- la décision est insuffisamment motivée ;

Sur la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est dépourvue de base légale puisqu'elle se fonde sur une obligation de quitter le territoire français entachée d'illégalité ;

- la décision est insuffisamment motivée ;

- elle est également entachée d'erreur d'appréciation quant aux circonstances humanitaires ;

Par un mémoire en défense, enregistré le 5 janvier 2024, la préfète de Vaucluse conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- l'article 3-1 de la convention contre la torture et autres traitements cruels et dégradants ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Parisien en application de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Parisien,

- les observations de Me Aguilar pour M. E, assisté de M. B, interprète en langue arabe.

Il soutient :

- qu'il se sent menacé en Syrie qui est un pays en état de guerre ;

- que la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est disproportionnée alors qu'il ne représente pas une menace pour l'ordre public et qu'il ne pourra plus demander l'asile en France.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. E, ressortissant syrien né le 23 février 2000, a fait l'objet de décisions datées du 31 décembre 2023, par lesquelles la préfète de Vaucluse lui a fait obligation de quitter sans délai le territoire français, lui a fait interdiction d'y retourner pour une durée de deux ans et a fixé le pays de destination.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, l'arrêté en litige a été signé par M. D C, sous-préfet directeur de cabinet, qui bénéficiait pour ce faire, en cas d'empêchement de Sabine Roussely, secrétaire générale, d'une délégation de signature accordée par la préfète de Vaucluse à l'article 2 de l'arrêté du 17 novembre 2023 régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial N° 84-2023-150 du 20 novembre 2023. L'incompétence alléguée du signataire de cet arrêté manque en fait et ne peut, dès lors, qu'être écartée.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

3. En deuxième lieu, la décision attaquée vise les stipulations de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont il fait application, notamment l'article L. 611-1, 1° et 3°. Elle précise notamment que le requérant est entré de manière irrégulière sur le territoire français, qu'il n'a pas effectué de démarches pour régulariser sa situation administrative et que son comportement constitue une menace pour l'ordre public. Si dans sa requête, M. E fait état de la situation de guerre dans son pays, lors de son audition par les services de police le 31 décembre 2023, il n'a fait aucunement référence à des risques particuliers pour son intégrité liés à cette situation. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de la décision attaquée doit être écarté. Il ne ressort ni de la décision attaquée, ni d'aucune autre pièce du dossier que la situation personnelle de M. E n'ait été dûment prise en compte. Par suite, le moyen tiré du défaut d'examen de cette dernière doit être écarté.

4. En troisième lieu, aux termes de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " 1. Toute personne a le droit de voir ses affaires réglées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union. / 2. Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre () ". Aux termes du paragraphe 1 de l'article 51 de la Charte : " Les dispositions de la présente Charte s'adressent aux institutions, organes et organismes de l'Union dans le respect du principe de subsidiarité, ainsi qu'aux États membres uniquement lorsqu'ils mettent en œuvre le droit de l'Union. () ". Il résulte de la jurisprudence de la cour de justice de l'Union européenne que le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Ce droit se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Il ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente est tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause.

5. Il ressort des pièces du dossier que lors de son audition par les services de police du 31 décembre 2023, M. E a été entendu au sujet de la circonstance qu'il pourrait faire l'objet d'une mesure d'éloignement et qu'il a notamment formulé des observations sur les motifs de son arrivée en France. Par suite, l'intéressé n'est pas fondé à soutenir que la décision litigieuse est intervenue en méconnaissance du droit d'être entendu garanti par les principes généraux du droit de l'Union européenne.

6. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de M. E tendant à l'annulation de la décision attaquée portant obligation de quitter le territoire français doivent être rejetées.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

7. L'arrêté attaqué vise les textes applicables, à savoir notamment l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et la circonstance que M. E n'établit pas être exposé à des risques en cas de retour dans son pays d'origine. La décision est dès lors régulièrement motivée.

8. Il résulte de ce qui a été dit aux points 2 à 5 que M. E n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision fixant le pays de destination par exception d'illégalité de la mesure d'éloignement sur laquelle elle se fonde.

9. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Aux termes de l'article 3 de la convention contre la torture et autres traitements cruels et inhumains : " 1. Aucun État partie n'expulsera, ne refoulera, ni n'extradera une personne vers un autre État où il y a des motifs sérieux de croire qu'elle risque d'être soumise à la torture. () ".

10. Le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3.1 de la convention contre la torture et autres traitements cruels et inhumains est inopérant dès lors que le requérant n'est pas l'objet d'une décision d'expulsion, ni de refoulement ni d'extradition.

11. En se bornant à soutenir qu'il serait exposé, en cas de retour en Syrie, à des traitements inhumains et dégradants du fait de la guerre sévissant de ce pays, alors qu'il lui appartient d'établir par lui-même la réalité du risque qui le concerne, et qu'au demeurant, la décision en litige indique avoir examiné sa situation au regard de ces stipulations, le requérant ne produit aucun élément sérieux de nature à démontrer que cette décision méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il est au surplus observé, ainsi qu'il a été dit au point 3 du présent jugement, que M. E n'a fait aucune mention, lors de son audition par les services de police le 31 décembre 2023, de risques particuliers pour son intégrité liés à cette situation.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans :

12. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. ". Aux termes de l'article L. 613-2 du même code : " Les décisions relatives au refus et à la fin du délai de départ volontaire prévues aux articles L. 612-2 et L. 612-5 et les décisions d'interdiction de retour et de prolongation d'interdiction de retour prévues aux articles L. 612-6, L. 612-7, L. 612-8 et L. 612-11 sont distinctes de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Elles sont motivées. ".

13. La décision portant interdiction de retour sur le territoire français mentionne de manière suffisamment précise l'ensemble des circonstances de fait, propres à la situation du requérant, et de droit qui en constituent le fondement. La double circonstance que ne soient notamment pas indiquées les raisons pour lesquelles la préfète de Vaucluse n'a pas considéré que des circonstances humanitaires pouvaient faire obstacle au prononcé de l'interdiction de retour et qu'il ne soit pas mentionné l'absence d'une précédente mesure d'éloignement n'est pas de nature à caractériser un défaut de motivation.

14. La préfète de Vaucluse mentionne dans sa décision le fait que l'intéressé indique sans le démontrer être entré en France en novembre 2023, que M. E n'a aucune famille en France et qu'il a été interpellé suite à un refus d'obtempérer à une injonction de s'arrêter alors qu'il conduisait sous l'emprise de produits stupéfiants et sous l'empire d'un état alcoolique en étant démuni de permis de conduire. Dans ces conditions, l'ensemble des circonstances propres à sa situation personnelle justifie légalement dans son principe et sa durée la décision d'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans, qui n'est pas en l'espèce disproportionnée. Si M. E fait valoir que l'interdiction de retour qui lui a été notifiée l'empêcherait de demander l'asile, il ressort des pièces du dossier, ainsi qu'il a été dit au point 3 du présent jugement, que M. E n'a fait aucune mention, lors de son audition par les services de police le 31 décembre 2023, de risques particuliers pour son intégrité liés à la situation de guerre dans son pays et qu'il n'a formé aucune demande d'asile alors qu'il en avait la possibilité. En l'absence de circonstances humanitaires particulières, le moyen tiré de l'erreur d'appréciation doit donc être écarté.

15. Il résulte enfin de ce qui a été exposé aux points 2 à 5 que M. E n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français à l'appui de ses conclusions dirigées contre la décision portant interdiction de retour.

Sur les autres conclusions :

16. Les conclusions aux fins d'annulation étant rejetées, celles présentées à fin d'injonction comme celles tendant à l'application des dispositions des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative doivent également, par voie de conséquence, être rejetées.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. E est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A E et à la préfète de Vaucluse.

Lu en audience publique le 5 janvier 2024.

Le magistrat désigné,

P. PARISIEN

La greffière,

M-E. KREMER

La République mande et ordonne à la préfète de Vaucluse en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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