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AccueilJurisprudence administrativeN° TA30-2400043

Tribunal Administratif de Nîmes — Décision N° TA30-2400043

mercredi 10 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nîmes
SectionTribunal Administratif de Nîmes
N° DossierTA30-2400043
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduites à la frontière

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces complémentaires enregistrées les 5 et 9 janvier 2024, M. G C, représenté par Me Belaïche, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté en date du 28 décembre 2023 par lequel le préfet de la Lozère l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement et l'a assortie d'une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Lozère de procéder à un nouvel examen de sa situation et de lui délivrer, dans l'attente de sa décision, une autorisation provisoire de séjour sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre une somme de 1 500 euros à la charge de l'Etat en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

- elle est entachée de l'incompétence de son signataire ;

- elle n'est pas suffisamment motivée et n'a pas été précédée d'un examen particulier de sa situation personnelle ;

- elle n'a pas été précédée d'un débat contradictoire ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît les 2° et 5° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle porte atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale en méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne le refus d'accorder un délai de départ volontaire :

- elle est illégale du fait de l'exception d'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français et entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

En ce qui concerne l'interdiction de retour :

- elle est illégale du fait de l'exception d'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français et entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

- elle est illégale du fait de l'exception d'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

Par un mémoire en défense enregistré le 9 janvier 2024, le préfet de la Lozère conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens invoqués ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridictionnelle ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. A pour statuer sur les requêtes relevant de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Aucune partie n'étant présente, a été entendu au cours de l'audience publique du 10 janvier 2024 le rapport de M. A.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, de nationalité marocaine, demande au tribunal de prononcer l'annulation de l'arrêté en date du 28 décembre 2023 par lequel le préfet de la Lozère l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement et l'a assortie d'une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans ;

Sur l'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. En raison de l'urgence résultant de l'application des dispositions de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il y a lieu d'admettre M. C au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, sur le fondement de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 précédemment visée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En premier lieu, l'arrêté en litige a été signé par Mme B D, sous-préfète de Mende, secrétaire générale de la préfecture de la Lozère, qui bénéficiait pour ce faire d'une délégation accordée par le préfet de la Lozère par arrêté du 28 décembre 2022 régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial n° 1 du 6 janvier 2023 produit à l'instance.

4. En deuxième lieu, l'arrêté contesté vise les dispositions légales et règlementaires applicables ainsi que les éléments relatifs à la situation personnelle de M. C, notamment les condamnations dont il a fait l'objet et l'état de ses attaches privées et familiales. Il énonce ainsi les considérations de droit et de fait qui le fondent et est suffisamment motivé.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " 1. Toute personne a le droit de voir ses affaires réglées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union. / 2. Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre () ". Aux termes du paragraphe 1 de l'article 51 de la Charte : " Les dispositions de la présente Charte s'adressent aux institutions, organes et organismes de l'Union dans le respect du principe de subsidiarité, ainsi qu'aux États membres uniquement lorsqu'ils mettent en œuvre le droit de l'Union. () ". Une atteinte au droit d'être entendu n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle une décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision. En l'espèce, l'intéressé, qui a été entendu lors de son interpellation et avait déjà présenté des observations écrites le 5 décembre 2023, à l'occasion du précédente mesure d'éloignement, ne précise pas en quoi il disposait d'informations pertinentes tenant à sa situation personnelle qu'il a été empêché de porter à la connaissance de l'administration avant que ne soit prise la mesure d'éloignement et les décisions subséquentes et qui, si elles avaient pu être communiquées à temps, auraient été de nature à faire obstacle à l'édiction de l'arrêté en litige. Par suite, le moyen tiré de ce que l'arrêté contesté méconnaîtrait les stipulations de l'article 41 de la charte susvisée et le principe général des droits de la défense, qui est au nombre des principes fondamentaux du droit de l'Union européenne, ne peut qu'être écarté.

6. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale (). Pour l'application de ces stipulations, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

7. Il ressort des pièces du dossier que M. C, né le 28 mars 1991, a fait l'objet d'une mesure d'adoption par kafala judiciaire le 14 mai 1991 au bénéfice de M. et Mme F, de nationalité marocaine, qui résidaient alors sur le territoire français où il est immédiatement entrée. Il justifie notamment avoir été placé en 2005 en centre d'action éducative puis avoir suivi sa scolarité au collège Gustave Violet de Prades jusqu'en 2004 puis au collège Saint-Exupéry de Perpignan jusqu'en 2007. Il a rompu les liens avec sa famille adoptive et a bénéficié d'une prise en charge par les services des unités éducatives d'activités de jour, du 1er mai au 1er juin 2008, puis s'est vu délivrer un document de circulation pour étranger mineur valable jusqu'au 28 mars 2009. Depuis l'âge de sa majorité, atteinte en mai 2009, il a fait l'objet d'au moins cinq condamnations pénales, la première le 4 mars 2010, à une peine de deux ans d'emprisonnement pour escroquerie et recel, le 10 mars 2011 à 4 mois d'emprisonnement pour vol aggravé par deux circonstances, le 4 avril 2013 à deux ans d'emprisonnement pour récidive de vol par effraction, le 10 octobre 2013 à trois ans d'emprisonnement pour récidive de vol par effraction, le 15 octobre 2019 à un an et six mois d'emprisonnement dont huit mois avec sursis pour récidive de conduite sans permis, rébellion, refus d'obtempérer à une sommation d'arrêter alors qu'il conduisait un véhicule, et pour récidive de conduite d'un véhicule sous l'empire d'un état alcoolique et usage de stupéfiant, puis le 10 septembre 2020, le juge d'application des peines a procédé à la révocation du sursis dont M. C bénéficiait. Il résulte de l'attestation qu'elle a établie le 5 janvier 2023 que M. C vivait jusqu'à cette date en concubinage avec Mme E, de nationalité française, et depuis mars 2018. De leur union est né un enfant de nationalité française, le 24 décembre 2019. M. C a déposé une demande de titre de séjour qui a été refusée par arrêté du préfet des Pyrénées Orientales en date du 9 mars 2021, assortie d'une mesure d'éloignement à laquelle il s'est soustrait. Le tribunal administratif de Montpellier a rejeté le recours qu'il a dirigé contre cet arrêté par jugement du 27 mai 2021 écartant notamment le moyen tiré de ce que cet arrêté porterait une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale. Tel que l'indique le préfet de la Lozère, M. C, incarcéré à la Maison d'arrêt de Mende, n'établit pas avoir reçu des visites de Mme E ou de leur enfant né après sa dernière condamnation, avec lequel il n'établit pas avoir vécu et à l'entretien et l'éducation duquel il ne démontre pas avoir jamais participé. Il ne justifie de la présence en France d'aucune autre famille ni d'attaches privée. Au regard de l'ensemble de ces éléments, des conditions particulières de son séjour en France qu'il a passé, depuis qu'il a atteint sa majorité, pour l'essentiel en détention et des conséquences de cette situation sur son intégration et les liens qu'il a pu entretenir avec Mme E et leur enfant, l'obligation de quitter le territoire français prise à son encontre par le préfet de la Lozère ne porte pas une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale en méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, cette décision n'apparait pas davantage entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de la situation personnelle de M. C.

8. En cinquième et dernier lieu, aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : () / 2° L'étranger qui justifie par tous moyens résider habituellement en France depuis qu'il a atteint au plus l'âge de treize ans ; () / 5° L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France, à condition qu'il établisse contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 37-2 du code civil depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans ; ".

9. D'une part, M. C, par les pièces qu'il produit, n'établit pas avoir habituellement résidé en France depuis l'année 2002 où il a atteint l'âge de treize ans et notamment durant la période postérieure à l'année 2009, entre ses périodes d'incarcération. D'autre part, tel qu'il a été dit, il ne justifie pas contribuer effectivement à l'entretien et l'éducation de son fils de nationalité française. Il ne saurait donc, par suite, se prévaloir des dispositions des 2° et 5° des dispositions précitées de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour soutenir que l'arrêté en litige serait entaché d'une erreur de droit.

10. Il s'ensuit que M. C n'est pas fondé à soutenir que l'obligation de quitter le territoire français prise à son encontre par le préfet de la Lozère serait illégale. Le moyen tiré de l'exception d'illégalité de cette décision, invoqué au soutien des conclusions dirigées contre le refus de lui accorder un délai de départ volontaire, la décision fixant le pays de destination et l'interdiction de retour sur le territoire français, doit, par suite, être écarté.

11. Il résulte de tout ce qui précède que M. C n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du préfet de la Lozère en date du 28 décembre 2023 et que les conclusions qu'il a présentées à cette fin doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

12. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation de M. C n'appelle aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions susvisées doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

13. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et celles de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante à la présente instance, la somme que demande M. C au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : M. C est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête de M. C est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. G C et au préfet de la Lozère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 janvier 2024.

Le magistrat désigné,

G. ALa greffière,

M-E. KREMER

La République mande et ordonne au préfet de la Lozère, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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