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AccueilJurisprudence administrativeN° TA30-2400436

Tribunal Administratif de Nîmes — Décision N° TA30-2400436

vendredi 9 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nîmes
SectionTribunal Administratif de Nîmes
N° DossierTA30-2400436
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantCHABBERT-MASSON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire enregistrés les 5 et 8 février 2024, M. B D, représenté par Me Chabbert-Masson, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 4 février 2024 par lequel le préfet des Pyrénées-Orientales l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros, à verser à son conseil, au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'arrêté a été pris par une autorité incompétente ;

- il est insuffisamment motivé en droit et en fait ;

En ce qui l'obligation de quitter le territoire français sans délai :

- cette décision est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences sur sa situation personnelle ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation au regard de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

- cette décision est illégale par la voie de l'exception de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

En ce qui concerne l'interdiction de retour :

- cette décision est illégale par la voie de l'exception de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense, enregistré le 9 février 2024, le préfet des Pyrénées-Orientales conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens invoqués par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a délégué à Mme Vosgien les pouvoirs qui lui sont attribués par l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ayant été régulièrement averties du jour de l'audience ;

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Vosgien,

- les observations de Me Chabbert-Masson, représentant M. D, en présence de ce dernier, assisté de M. M'halla interprète en langue arabe, qui conclut aux mêmes fins que dans ses écritures par les mêmes moyens et précise qu'il est arrivé en France en 2017 avec un visa touristique, s'est maintenu sur le territoire depuis, il vit en colocation en région parisienne et travaille dans le secteur du bâtiment (étanchéité), il a des cousins en France et a été interpellé lors d'un trajet en bus pour se rendre en Espagne voir de la famille, il avait laissé son passeport à son domicile car celui-ci était expiré depuis deux ans, la décision lui refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire n'est pas fondée car il dispose des justificatifs qu'il aurait pu récupérer si un tel délai lui avait été accordé, la décision fixant la durée de l'interdiction de retour à trois ans n'est pas non plus fondée compte tenu de son ancienneté sur le territoire, son intégration et ses liens avec la France depuis 2017 alors qu'il ne représente pas une menace à l'ordre public.

- le préfet des Pyrénées-Orientales n'étant ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant marocain né le 7 septembre 1990, a été remis aux services de la police aux frontières par les autorités espagnoles le 3 février 2024 suite à un contrôle d'identité des passagers d'un bus effectuant la ligne Bercy-Barcelone à défaut de document de voyage en cours de validité. Par l'arrêté contesté du 4 février 2024, le préfet des Pyrénées-Orientales l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans.

2. Par un arrêté du 18 décembre 2023, régulièrement publié au recueil des actes de la préfecture le lendemain, le préfet des Pyrénées-Orientales a accordé à Mme A C, en sa qualité de sous-préfète de Céret, délégation à l'effet de signer les décisions contestées. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte manque en fait et doit être écarté.

3. En l'espèce l'arrêté mentionne de façon suffisamment précise les motifs de droit et de fait qui constituent le fondement des décisions contestées. La circonstance que le préfet ait indiqué qu'il ne justifiait pas être exposé à des peines ou traitements contraires à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dans la mesure où il n'a pas fait état de risques en cas de retour dans son pays d'origine n'est pas de nature à caractériser un défaut de motivation. Il en est de même de celle tirée de ce que le préfet n'a pas précisé les raisons pour lesquelles il n'a pas considéré que des circonstances humanitaires pouvaient faire obstacle au prononcé de l'interdiction de retour alors que l'intéressé ne fait état d'aucune circonstance particulière qu'il aurait porté à la connaissance de l'administration. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation de l'arrêté contesté manque en fait et doit être rejeté.

Sur l'obligation de quitter le territoire français sans délai :

4. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; () ". Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance () ". Pour l'application de ces stipulations, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

5. D'une part, s'il ressort des pièces du dossier que M. D a déclaré être entré en France en 2017 sous couvert d'un visa Schengen, en l'absence de tout document de voyage produit, l'intéressé ne justifie pas de son entrée régulière sur le territoire français. Celui-ci a par ailleurs également déclaré s'être maintenu sur le territoire depuis 2017 sans avoir effectué de démarche en vue de sa régularisation. D'autre part, le requérant soutient avoir des cousins en région parisienne où il réside en colocation et travailler dans le secteur du bâtiment depuis son entrée en France. Toutefois, il est célibataire, sans enfant à charge et n'est pas dépourvu d'attache familiale dans son pays d'origine où résident ses parents et ses frères et sœurs et où il a vécu la majeure partie de sa vie. Il n'établit ainsi pas l'ancienneté et la stabilité de ses liens privés et familiaux en France et n'est, dès lors, pas fondé à soutenir que le préfet des Pyrénées-Orientales aurait méconnu son droit au respect de sa vie privée et familiale et entaché sa décision l'obligeant à quitter le territoire français sans délai d'une erreur d'appréciation au regard de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Cette décision n'est pas davantage entachée d'une erreur de de droit ou d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences sur sa situation personnelle.

Sur le refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :

6. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / () / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; / () / 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ; / () / 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité ".

7. Ainsi qu'il a été dit au point 5, M. D ne justifie pas être entré régulièrement sur le territoire français et s'y est maintenu sans solliciter de titre de séjour. Il ressort également des pièces du dossier que M. D a expressément déclaré s'opposer à tout retour dans son pays d'origine et n'a présenté aucun document d'identité ou de voyage en cours de validité. Par conséquent le préfet était fondé à considérer, pour l'ensemble de ces motifs, qu'il existait un risque que le requérant se soustraie à la mesure d'éloignement dont il a fait l'objet et à lui refuser, en application des dispositions précitées, l'octroi d'un délai de départ volontaire. La circonstance qu'il puisse aller récupérer son passeport à son domicile en région parisienne, si un tel délai lui avait été accordé, est sans incidence dès lors que la légalité de la décision attaquée s'apprécie à la date à laquelle elle a été prise, le seul passeport qu'il aurait conservé à son domicile étant, selon ses propres déclarations, expiré depuis deux ans.

Sur la décision fixant le pays de renvoi :

8. Il résulte de ce qui précède que M. D n'est pas fondé à soutenir que la décision fixant le pays de renvoi serait illégale par la voie de l'exception de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

Sur l'interdiction de retour :

9. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. ".

10. Il résulte de ce qui précède que M. D n'est pas davantage fondé à soutenir que la décision portant interdiction de retour serait illégale par la voie de l'exception de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français. En revanche, le requérant, dont il n'est pas contesté en défense, qu'il est présent sur le territoire français depuis 2017, soit depuis sept ans à la date de la décision attaquée, soutient qu'il travaille depuis son arrivée dans le secteur du bâtiment et vit en colocation avec un de ses cousins en région parisienne dans un logement dont il partage le loyer. Il n'a fait l'objet d'aucune précédente mesure d'éloignement. Enfin, s'il ressort de la consultation du fichier automatisé des empreintes digitales (FAED) que l'intéressé était connu pour des faits de violence aggravée par deux circonstances suivie d'incapacité n'excédant pas huit jours lors d'une manifestation sportive, commis le 25 mai 2019, le préfet ne pouvait légalement se fonder sur cette seule condamnation, eu égard à l'ancienneté des faits commis, pour considérer que M. D représentait une menace à l'ordre public. Dans ces conditions, le requérant est fondé à soutenir que la décision fixant la durée de l'interdiction de retour à trois ans est entachée d'une erreur d'appréciation au regard des dispositions susvisées.

11. Il résulte de ce qui précède que M. D est seulement fondé à demander l'annulation de l'arrêté contesté du 4 février 2024 en tant qu'il fixe la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français à trois ans. Le surplus de ses conclusions à fin d'annulation doit être rejetée, y compris ses conclusions présentées sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : La décision en date du 4 février 2024 par laquelle le préfet des Pyrénées-Orientales a fait interdiction à M. D de retourner sur le territoire français pour une durée de trois ans est annulée.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B D, au préfet des Pyrénées-Orientales et à Me Chabbert-Masson.

Fait à Nîmes le 9 février 2024.

La magistrate désignée,

S. VOSGIEN

La greffière,

E. PAQUIERLa République mande et ordonne au préfet des Pyrénées-Orientales en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2400436

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