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AccueilJurisprudence administrativeN° TA30-2401078

Tribunal Administratif de Nîmes — Décision N° TA30-2401078

vendredi 14 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nîmes
SectionTribunal Administratif de Nîmes
N° DossierTA30-2401078
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation3ème chambre

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 21 mars 2024, M. D B, représenté par Me Chabbert Masson, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 20 mars 2024 par lequel le préfet de Vaucluse lui a fait obligation de quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office, et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans ;

2°) d'enjoindre au préfet de Vaucluse de réexaminer sa situation dans le délai d'un mois, et dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'arrêté pris dans son ensemble :

- il est entaché d'incompétence, dès lors qu'il n'est pas justifié de la délégation consentie à son auteur, M. C A.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale, garanti par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; pour la même raison elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle porte atteinte à l'intérêt supérieur de ses enfants, en méconnaissance de stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation des conséquences de sa décision sur sa situation personnelle.

En ce qui concerne la décision de refus de délai de départ volontaire :

- le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation des conséquences de sa décision sur sa situation personnelle.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation des conséquences de sa décision sur sa situation personnelle.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Un mémoire présenté pour le préfet de Vaucluse a été enregistré le 30 mai 2024, postérieurement à la clôture de l'instruction.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Baccati,

- et les observations de Me Chabbert Masson, représentant M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant albanais né le 10 novembre 1985, a été interpelé le 20 mars 2024 par les services de la gendarmerie, dans le cadre d'une opération de lutte contre le travail dissimulé. Le même jour, le préfet de Vaucluse a pris à son encontre un arrêté lui faisant obligation de quitter sans délai le territoire français, fixant le pays de destination et lui faisant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans. M. B demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur les conclusions présentées à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'arrêté pris dans son ensemble :

2. L'arrêté attaqué a été signé par M. C A, sous-préfet, secrétaire général adjoint de la préfecture de Vaucluse. M. A disposait, aux termes de l'arrêté n° 84-2024-03-04-00005 du 4 mars 2024 régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture du même jour, et librement accessible tant au juge qu'aux parties, d'une délégation à l'effet de signer, en cas d'absence ou d'empêchement de Mme Sabine Roussely, secrétaire générale de la préfecture de Vaucluse, notamment tous arrêtés, décisions, circulaires, relevant des attributions de l'Etat dans le département de Vaucluse, y compris les mesures de restriction de libertés destinées à mettre en œuvre l'éloignement d'un étranger en situation irrégulière sur le territoire à l'exception des arrêtés et décisions de désaffectation des lieux cultuels et des arrêtés de conflit. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance () ". Aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. ". Pour l'application de ces stipulations et dispositions, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

4. En l'espèce, si M. B fait valoir son entré en France en 2016, il n'en justifie pas. De plus, l'office français de protection des réfugiés et apatrides a refusé sa demande de protection internationale par une décision du 11 juillet 2017, et le recours dirigé contre cette décision a été rejeté par la cour nationale du droit d'asile le 7 décembre 2017. L'intéressé a fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement, dont la contestation a été rejetée, le 22 mars 2023, par un jugement n° 2300414 du tribunal administratif de Nîmes, devenu définitif. Son épouse, qui a la même nationalité, se trouve dans la même situation administrative irrégulière que lui que lui. Rien ne fait obstacle à ce que la cellule familiale, composée de M. et Mme B, ainsi que de leurs deux enfants nées en 2009 et en 2013, se reconstitue dans leur pays d'origine qu'ils avaient vocation à rejoindre dès la décision de la CNDA, et où les enfants peuvent poursuivre leur scolarité. Les justificatifs d'emploi et de logement, ainsi que de scolarisation des enfants, sont insuffisants pour démontrer que la décision d'éloignement porte une atteinte disproportionnée au droit de M. B au respect de sa vie privée et familiale. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit donc être écarté. Doit également être écarté le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui est au demeurant inopérant dès lors que M. B n'a pas présenté de demande d'autorisation de séjour sur ce fondement.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant. Elles sont applicables non seulement aux décisions qui ont pour objet de régler la situation personnelle d'enfants mineurs mais aussi à celles qui ont pour effet d'affecter, de manière suffisamment directe et certaine, leur situation.

6. Eu égard à la circonstance que la cellule familiale pourra se reconstituer en Albanie où les enfants pourront poursuivre leur scolarité, la décision d'éloignement ne porte pas atteinte à leur intérêt supérieur. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant doit donc être écarté.

7. En troisième et dernier lieu, aucune des circonstances mentionnées ci-dessus et invoquées par M. B n'est de nature à établir qu'en lui faisant obligation de quitter le territoire français, le préfet de Vaucluse aurait commis une erreur manifeste d'appréciation des conséquences de sa décision sur sa situation personnelle.

En ce qui concerne la décision de refus de délai de départ volontaire :

8. Les circonstances invoquées par M. B, et notamment celle qu'il n'a pas cherché à se cacher des autorités après la précédente mesure d'éloignement au titre de laquelle il n'avait pas été placé en rétention ni assigné à résidence, ne permettent pas de considérer qu'en lui faisant obligation de quitter le territoire français, le préfet de Vaucluse aurait commis une erreur manifeste d'appréciation des conséquences de sa décision de refus de délai de départ volontaire sur sa situation personnelle.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

9. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. (). ". Selon l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ".

10. Ainsi qu'il a été exposé au point 4, M. B ne justifie pas l'ancienneté de son séjour en France. Il a fait l'objet d'une précédente décision portant obligation de quitter le territoire français. L'ensemble de ces circonstances, propres à sa situation personnelle, est de nature à justifier légalement dans son principe et sa durée la décision d'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans, qui ne présente pas en l'espèce un caractère disproportionné alors même que l'intéressé ne présente pas une menace pour l'ordre public, qu'il exerce un emploi, qu'il dispose d'un logement et que ses enfants sont scolarisés. Le moyen tiré de l'erreur d'appréciation doit donc être écarté.

11. Il résulte de ce qui a été exposé aux points 2 à 10 qui précèdent que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 20 mars 2024 du préfet de Vaucluse.

Sur les conclusions accessoires :

12. Le présent jugement n'impliquant aucune mesure d'exécution, les conclusions présentées à fin d'injonction doivent être rejetées.

13. L'Etat n'étant pas la partie perdante dans la présente instance, les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'une quelconque somme soit mise à la charge de l'Etat sur leur fondement.

14. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de la requête de M. B doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1 er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. D B et au préfet de Vaucluse.

Délibéré après l'audience du 31 mai 2024, à laquelle siégeaient :

M. Peretti, président,

M. Baccati, premier conseiller,

M. Parisien, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 juin 2024.

Le rapporteur,

J. BACCATI

Le président,

P. PERETTI

Le greffier,

D. BERTHOD

La République mande et ordonne au préfet de de Vaucluse en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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