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AccueilJurisprudence administrativeN° TA30-2401376

Tribunal Administratif de Nîmes — Décision N° TA30-2401376

mardi 18 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nîmes
SectionTribunal Administratif de Nîmes
N° DossierTA30-2401376
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère Chambre
Avocat requérantGIRONDON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 27 mars et 24 mai 2024, M. B A, représenté par Me Girondon, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 6 décembre 2023 par lequel le préfet du Gard a retiré le certificat de résidence de dix ans dont il était titulaire, lui a fait obligation de quitter le territoire français, lui a accordé un délai de départ volontaire de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné ;

2°) d'enjoindre au préfet du Gard de lui restituer son certificat de résidence de dix ans dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à venir ou, subsidiairement, de procéder au réexamen de sa demande et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour durant ce réexamen ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement, à son conseil, de la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision de retrait en litige a été signée par une autorité incompétente ;

- elle n'a pas été précédée d'une procédure contradictoire ;

- elle est entachée d'une erreur de droit dès lors que la rupture de la communauté de vie est intervenue postérieurement à la délivrance du certificat de résidence de dix ans et qu'il n'a commis aucune fraude ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français a été signée par une autorité incompétente ;

- elle est illégale du fait de l'illégalité de la décision de retrait en litige.

Par un mémoire en défense enregistré le 6 mai 2024, le préfet du Gard conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens invoqués par M. A ne sont pas fondés.

Par lettres du 29 mai 2024, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 27 février 2024.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Mouret,

- les conclusions de Mme Bourjade, rapporteure publique,

- et les observations de Me Girondon, représentant M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant algérien né le 24 novembre 1960, est entré régulièrement en France le 20 février 2019. Un certificat de résidence d'un an lui a été délivré en sa qualité de conjoint d'une ressortissante française. Il a ensuite bénéficié, en application des stipulations du a) de l'article 7 bis de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968, d'un certificat de résidence de dix ans, valable du 9 juin 2022 au 8 juin 2032. Par un arrêté du 6 décembre 2023, le préfet du Gard a retiré ce certificat de résidence de dix ans, a fait obligation à l'intéressé de quitter le territoire français, lui a accordé un délai de départ volontaire de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné. M. A demande l'annulation pour excès de pouvoir de cet arrêté.

2. Pour retirer le certificat de résidence valable dix ans dont M. A était titulaire, le préfet du Gard a d'abord relevé, après avoir cité les stipulations de l'article 7 bis de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968, que l'épouse de l'intéressé avait déposé une main courante le 15 février 2023 en raison d'un " abandon du domicile conjugal " par M. A qu'elle soupçonnait de " s'être servi d'elle pour l'obtention d'un titre de séjour ". Il a ensuite estimé que ce certificat de résidence pouvait être retiré en application des dispositions du 3° de l'article R. 432-3 et de celles du 7° de l'article R. 432-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

3. En premier lieu, aux termes de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 relatif à la circulation, à l'emploi et au séjour en France des ressortissants algériens et de leurs familles : " () Le certificat de résidence d'un an portant la mention " vie privée et familiale " est délivré de plein droit : / () / 2) au ressortissant algérien, marié avec un ressortissant de nationalité française, à condition que son entrée sur le territoire français ait été régulière, que le conjoint ait conservé la nationalité française et, lorsque le mariage a été célébré à l'étranger, qu'il ait été transcrit préalablement sur les registres de l'état civil français ; () / Le premier renouvellement du certificat de résidence délivré au titre du 2) ci-dessus est subordonné à une communauté de vie effective entre les époux. ". L'article 7 bis du même accord stipule que : " () Le certificat de résidence valable dix ans est délivré de plein droit sous réserve de la régularité du séjour pour ce qui concerne les catégories visées au a), au b), au c) et au g) : / a) Au ressortissant algérien, marié depuis au moins un an avec un ressortissant de nationalité française, dans les mêmes conditions que celles prévues à l'article 6 nouveau 2) et au dernier alinéa de ce même article () ".

4. Aucune des stipulations de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ne prévoit le retrait d'un certificat de résidence de dix ans légalement délivré sur le fondement des stipulations du a) de l'article 7 bis de cet accord en cas de modification de la situation familiale de l'intéressé, et notamment en cas de rupture de la communauté de vie entre les époux. Toutefois, en l'absence de stipulations expresses sur ce point prévues par l'accord franco-algérien, le préfet peut légalement faire usage du pouvoir général qu'il détient, même en l'absence de texte, pour retirer une décision individuelle créatrice de droits obtenue par fraude. L'administration doit cependant rapporter la preuve de la fraude, et non l'intéressé, dont la bonne foi se présume.

5. D'une part, il ressort des pièces du dossier, et il n'est d'ailleurs pas contesté, que la rupture de la communauté de vie entre M. A et son épouse est intervenue postérieurement à la délivrance à l'intéressé du certificat de résidence valable dix ans, objet du retrait contesté. Eu égard à ce qui vient d'être dit au point précédent, le préfet du Gard ne pouvait, sans commettre une erreur de droit, se fonder sur cette modification de la situation familiale de M. A pour retirer ce certificat.

6. D'autre part, il n'est pas contesté que M. A remplissait, tant lors du dépôt de sa demande qu'à la date de l'obtention du certificat de résidence de dix ans, les conditions de mariage et de communauté de vie requises pour l'attribution de ce certificat prévu par les stipulations citées ci-dessus de l'accord franco-algérien. Le préfet du Gard n'établit pas, par les seules pièces qu'il verse aux débats, que l'intéressé aurait intentionnellement dissimulé à l'administration la circonstance qu'il avait cessé de remplir ces conditions par la suite. Le fait pour M. A d'avoir voulu conserver le bénéfice de son certificat alors que sa situation familiale avait changé ne pouvait lui être reproché, dès lors qu'aucun dispositif de retrait du certificat de résidence légalement délivré n'est prévu en cas de modification de la situation familiale. Dans ces conditions, le préfet du Gard, qui se borne à faire valoir que l'épouse de l'intéressé affirme que ce dernier " s'est servi d'elle pour obtenir un titre de séjour en France ", n'apporte pas la preuve du caractère frauduleux de l'obtention, par M. A, du certificat de résidence mentionné au a) de l'article 7 bis de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968.

7. En second lieu, aux termes de l'article L. 432-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa rédaction applicable au présent litige : " Si l'étranger cesse de remplir l'une des conditions exigées pour la délivrance de la carte de séjour dont il est titulaire, fait obstacle aux contrôles ou ne défère pas aux convocations, la carte de séjour peut lui être retirée () ". L'article R. 432-3 du même code dispose que : " Sans préjudice des dispositions des articles R. 421-36, R. 421-37, R. 421-40 et R. 424-4, le titre de séjour est retiré dans les cas suivants : () / 3° L'étranger titulaire de la carte de séjour temporaire ou de la carte de séjour pluriannuelle cesse de remplir l'une des conditions exigées pour sa délivrance ". Selon l'article R. 432-4 de ce code : " Sans préjudice des dispositions des articles R. 421-41, R. 422-7, R. 423-2 et R. 426-1, le titre de séjour peut être retiré dans les cas suivants : () / 7° L'étranger titulaire du titre de séjour fait obstacle aux contrôles nécessaires à la vérification du maintien des conditions de délivrance de son titre de séjour ou ne défère pas aux convocations () ".

8. La situation de M. A est régie par les stipulations de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968. En se fondant sur les dispositions citées ci-dessus des articles R. 432-3 et R. 432-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour procéder au retrait du certificat de résidence de dix dont l'intéressé était titulaire, alors que ces dispositions réglementaires ne visent pas le cas du retrait d'un tel certificat de résidence, le préfet du Gard a méconnu le champ d'application de la loi.

9. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens qu'il invoque, que M. A est fondé à demander l'annulation de la décision de retrait en litige. Par voie de conséquence, les autres décisions contenues dans l'arrêté du préfet du Gard du 6 décembre 2023 doivent également être annulées.

10. L'exécution du présent jugement, qui prononce notamment l'annulation de la décision de retrait en litige, implique nécessairement que le certificat de résidence de dix ans dont M. A était titulaire lui soit restitué. Il y a lieu d'enjoindre au préfet du Gard de restituer ce certificat de résidence à l'intéressé dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

11. M. A ayant obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Girondon, avocate de M. A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle qui lui a été confiée, de mettre à la charge de l'Etat le versement à cette avocate d'une somme de 1 000 euros.

D É C I D E :

Article 1er : L'arrêté du préfet du Gard du 6 décembre 2023 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Gard de restituer à M. A son certificat de résidence de dix ans dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Girondon, avocate de M. A, une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Girondon renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à sa mission d'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, au préfet du Gard et à Me Girondon.

Délibéré après l'audience du 4 juin 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Boyer, présidente,

M. Mouret, premier conseiller,

Mme Lahmar, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 juin 2024.

Le rapporteur,

R. MOURETLa présidente,

C. BOYER

La greffière,

N. LASNIER

La République mande et ordonne au préfet du Gard en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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