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AccueilJurisprudence administrativeN° TA30-2402075

Tribunal Administratif de Nîmes — Décision N° TA30-2402075

jeudi 19 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nîmes
SectionTribunal Administratif de Nîmes
N° DossierTA30-2402075
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation4ème Chambre
Avocat requérantTURMEL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 21 mai et le 23 août 2024, Mme C, représentée par Me Turmel, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 5 mars 2024 par laquelle le préfet du Gard a refusé de lui délivrer un titre de séjour et l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours à destination de son pays d'origine ;

2°) d'enjoindre au préfet du Gard, à titre principal, de lui délivrer un droit au séjour et, à titre subsidiaire, de réexaminer sa demande ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle a été prise à l'issue d'une procédure irrégulière en l'absence de saisine de la commission du titre de séjour en méconnaissance de l'article L. 432-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur de droit en l'absence d'examen particulier de sa situation ;

- elle est entachée d'erreur de fait en l'absence de rupture de sa vie commune au cours de ses études ;

- elle méconnaît les dispositions des articles L. 423-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour les même motifs et dès lors qu'elle s'est mariée avec un ressortissant français en 2018 ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée, à cet égard, d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les stipulations des articles 3-1 et 9-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 24 juillet 2024, le préfet du Gard conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 23 avril 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Cambrezy, rapporteur ;

- les observations de Me Turmel, représentant Mme B.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante brésilienne, née le 4 mars 1995, est entrée en France le 26 janvier 2016 de façon régulière. Elle a vécu à Nîmes en concubinage avec un ressortissant français auquel elle s'est mariée le 2 juin 2018. Elle a bénéficié d'un titre de séjour " conjoint de français " délivré le 6 août 2019 renouvelé le 19 février 2021 et valable jusqu'au 18 février 2023. Le 5 janvier 2023, elle a sollicité son admission exceptionnelle au titre du travail puis, le 16 juin 2023, elle a demandé un changement de statut en sollicitant la délivrance d'un titre de séjour portant la mention " étudiant ". Par un arrêté du 5 mars 2024, dont la requérante demande au tribunal de prononcer l'annulation, le préfet du Gard a rejeté ses demandes, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourra être reconduite d'office.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, utilement invoqué en l'espèce tant à l'encontre du refus de séjour que de la mesure d'éloignement eu égard aux motifs de l'arrêté contesté: " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance / Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes de l'article 312 du code civil : " L'enfant conçu ou né pendant le mariage a pour père le mari ".

3. Il ressort des pièces du dossier que Mme B est entrée en France de manière régulière en janvier 2016 et qu'à la suite de son mariage, le 2 juin 2018, à un ressortissant français, elle a bénéficié d'un titre de séjour " conjoint de français " délivré le 6 août 2019, renouvelé le 19 février 2021 et valable jusqu'au 18 février 2023. S'il ressort de la deuxième page du formulaire de demande de titre de séjour " étudiant " du 5 janvier 2023 produit en défense que la requérante a mentionné une date de séparation ou de divorce au 1er août 2022, que l'intéressée explique par le suivi de son BTS en économie de la construction en alternance dans l'Aude, il ressort des pièces du dossier que la communauté de vie a, à tout le moins, repris entre les époux ainsi que le démontrent les multiples attestations de proches produites au soutien de la requête, lesquelles confirment de façon circonstanciée la permanence de la vie de couple au travers des activités menées conjointement. Ces éléments sont corroborés par la production de pièces, certes postérieures à la décision attaquée mais relatives à la situation de fait antérieure, constituées par une attestation de contrat de fourniture d'électricité du 20 mars 2024 au titre de l'adresse figurant sur l'ensemble des documents administratifs de la requérante, une déclaration sur l'honneur de communauté de vie du 6 mai 2024 signée des époux, ainsi que des comptes-rendus d'échographie obstétricale des 14 mai et 10 juillet 2024 lesquels indiquent que Mme B est enceinte, de sorte que l'enfant à naître est, en application de l'article 312 du code civil précité, présumé être celui de son époux. Il ressort également des pièces du dossier que la requérante justifie résider de manière habituelle sur le territoire français depuis 2016, où elle établit avoir suivi avec succès des études en 2020 et 2022, exercé une activité professionnelle de septembre 2021 à mars 2023 et développé un réseau relationnel important. Dans ces conditions, Mme B doit être regardée comme ayant, à la date de la décision attaquée, le centre de ses intérêts privés et familiaux en France.

4. Par suite, dans les circonstances de l'espèce, la décision portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire a porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts d'intérêt public en vue desquels cette mesure a été prise. Il suit de là que la requérante est fondée à soutenir que le refus de séjour et l'obligation de quitter le territoire contestés méconnaissent les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

5. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que l'arrêté préfectoral du 5 mars 2024 doit être annulé.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

6. Eu égard aux motifs d'annulation mentionnés au point 4, l'exécution du présent jugement implique nécessairement que le préfet du Gard délivre à Mme B un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. Il y lieu, dans les circonstances de l'espèce, de lui enjoindre d'y procéder dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

7. Mme B ayant été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle, par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Turmel, avocate de Mme B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle qui lui a été confiée, de mettre à la charge de l'Etat le versement à cette avocate, de la somme de 1 000 euros sous réserve que cette dernière renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

D É C I D E :

Article 1er :L'arrêté du préfet du Gard du 5 mars 2024 est annulé.

Article 2 :Il est enjoint au préfet du Gard de délivrer à Mme B une carte de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois suivant la notification du présent jugement.

Article 3 :L'État versera à Me Turmel la somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que cette dernière renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 :Le présent jugement sera notifié à Mme A B, au préfet du Gard et à Me Turmel.

Délibéré après l'audience du 4 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Chamot, présidente,

Mme Sarac-Deleigne, première conseillère,

M. Cambrezy, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 septembre 2024.

Le rapporteur,

G. CAMBREZY

La présidente,

C. CHAMOT

La greffière,

B. MAS-JAY

La République mande et ordonne au préfet du Gard, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2402075

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