mercredi 19 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Nîmes |
| Section | Tribunal Administratif de Nîmes |
| N° Dossier | TA30-2402114 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | Reconduites à la frontière |
| Avocat requérant | FOUGHAR |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 31 mai 2024 et un mémoire reçu le 18 juin 2024, M. D A, représenté par Me Bataille, demande au tribunal :
- l'annulation de l'arrêté n° 24/84/374GD du 30 mai 2024, par lequel le préfet de Vaucluse l'oblige à quitter le territoire français sans délai de départ volontaire et fixe son pays de renvoi ;
- de condamner l'Etat à lui verser la somme de 1500 euros TTC sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- il n'est pas justifié de la compétence de la compétence de l'auteur de l'acte ;
- le motivation de l'acte est in suffisante et révèle un défaut d'examen sérieux ;
- son droit d'être entendu n'a pas été respecté ;
Sur l'obligation de quitter le territoire :
- il justifie être entré légalement en France via la Hongrie le 6 décembre 2019, et être entré en France par voie aérienne ;
- la décision est prise en violation des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; il justifie d'une présence continue depuis plus de dix ans, il est père de trois enfants nés en France, en 2018, 2020 et 2021, à sa charge, dont l'état de santé de la dernière requiert des soins réguliers ; son père a la nationalité française et que toutes ses attaches familiales sont en France, sa compagne résidant à Cannes.
- la décision est prise en violation des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;
- il est éligible à un titre de séjour de plein droit sur le fondement de l'article L 423-23 du CESEDA ;
Sur la décision refusant l'octroi d'un délai de départ :
- la décision est entachée d'un erreur manifeste d'appréciation, en violation des articles L. 612-1 à L. 612-6 du CESEDA ; il ne présente pas un risque de fuite ; il réside en France depuis plus de dix ans, assure la charge de ses trois filles nées en France, est titulaire d'un passeport en cours de validité, bénéficie d'un domicile stable et ne s'est jamais soustrait à une mesure d'éloignement ; il doit comparaître le 21 novembre 2024 devant la juridiction de proximité.
Sur l'illégalité de la décision fixant le pays de destination :
- il se prévaut des mêmes moyens qu'à l'égard de l'obligation de quitter le territoire ; il n'a plus de famille en Bosnie ; la décision est prise en violation de l'article 3-1 de la CIDE et de l'article 8 de la CEDH ;
Par un mémoire reçu le 19 juin 2024 le préfet de Vaucluse conclut au rejet de la requête. Il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention internationale des droits de l'enfant ;
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le président du tribunal a désigné M. Abauzit, président honoraire, pour statuer sur les requêtes instruites selon les dispositions des L. 614-5, L. 614-6 et L. 614-9, L. 352-4, L. 754-4 et L. 572-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 19 juin 2024 :
- le rapport de M. Abauzit,
- les observations de Me Bataille, pour M. A.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. D A, ressortissant bosnien, né le 16 août 1996 à Rome sous le nom de C, a été interpellé le 30 mai 2024 dans le cadre d'un contrôle routier. Par arrêté du 30 mai 2024, qui est l'acte attaqué, le préfet de Vaucluse a obligé M. A à quitter le territoire français sans délai de départ.
2. L'arrêté en litige a été signé pour le préfet de Vaucluse par Mme Sabine Roussely, secrétaire générale de la préfecture, qui disposait, en vertu d'un arrêté préfectoral du 4 mars 2024 régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du même jour, d'une délégation à l'effet de signer tout arrêté relevant des attributions de l'Etat dans le département, à l'exception de certains actes au nombre desquels ne figure pas la mesure d'éloignement en litige. Le moyen tiré de l'incompétence de son auteur manque en fait et doit, par suite, être écarté.
3. Aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. Elle est édictée après vérification du droit au séjour, en tenant notamment compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France et des considérations humanitaires pouvant justifier un tel droit. / (). " L'arrêté du 30 mai 2024 contesté comporte dans ses visas et ses motifs les considérations de droit et de fait sur lesquelles il se fonde et qui permettent de vérifier que l'administration préfectorale a procédé à un examen complet de la situation particulière de M. A au regard des stipulations et des dispositions législatives et réglementaires applicables. Il mentionne notamment, s'agissant de l'obligation de quitter le territoire, que M. A est démuni de toute autorisation de séjour et qu'il ne justifie pas d'une entrée régulière en France, et que, s'agissant de sa vie familiale, rien ne s'oppose à ce que la cellule familiale se reconstitue dans son pays. S'agissant de la décision privant M. A d'un délai de départ, l'arrêté mentionne l'absence d'entrée régulière, une absence de dépôt de demande de titre de séjour, l'absence de document d'identité ou de voyage en cours de validité et l'absence de résidence effective ou permanente. S'agissant de la décision fixant le pays de renvoi, le préfet indique que l'intéressé n'établit pas qu'il serait exposé à des traitements contraires à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Les moyens tirés, pour chaque décision attaquée, d'un défaut de motivation et d'examen de la situation du requérant ne peuvent être qu'écartés.
4. M. A a été entendu sur sa situation administrative à l'occasion de son audition par la gendarmerie le 30 mai 2024. Il a pu alors présenter toutes observations utiles à sa cause dans le cadre du contradictoire. Par suite, doit être écarté le moyen tiré de la méconnaissance du droit d'être entendu.
Sur l'obligation de quitter le territoire :
5. La mesure d'éloignement a été prise sur le fondement de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, aux termes duquel : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; () ". Il ressort des pièces du dossier et des déclarations de l'intéressé, notamment lors de son audition, que M. A, sous le nom de C, qui est celui de sa mère, a séjourné de 2013 à 2016 en France, où vit son père, M. B A, de nationalité française, et sa mère, Mme C épouse A, de nationalité bosnienne, titulaire d'une carte de résident, puis qu'il a quitté la France et a vécu en Bosnie, puis l'a quittée fin décembre 2019 pour gagner la France via la Hongrie, puis est reparti en Bosnie, où il vit habituellement et exerce la profession de vendeur de voitures, et enfin qu'il est retourné en France en voiture il y a environ trois mois. Contrairement à ce qu'il soutient l'intéressé ne justifie pas d'une entrée régulière en France. Le requérant, qui ne peut justifier de son entrée sur le territoire français et qui est dépourvu de titre de séjour, pouvait dès lors être légalement éloigné sur le fondement précité. Le moyen tiré d'une erreur de droit quant à l'application du 1° précité ne peut être qu'écarté.
6. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui " et aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " . : " L'étranger ne vivant pas en état de polygamie, qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1./ Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine./L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ". Pour l'application de ces stipulations et dispositions, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.
7. Il ressort des déclarations de M. A qu'il fait des aller-retour entre la France et la Bosnie, où il exerce la profession de vendeur de voitures. Si M. D A fait valoir qu'il a trois enfants nés en France en 2018, 2020 et 2021, que son père a la nationalité française et que toutes ses attaches sont en France, il est constant que ses trois filles vivent chez leurs grands-parents, et que leur mère vit elle-aussi en situation irrégulière en France. M. A ne justifie d'aucune impossibilité à vivre hors de France avec sa famille. Dans ces conditions, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée aurait été prise en méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ni qu'elle serait entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.
8. Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant. Si le requérant soutient que les stipulations précitées ont été méconnues, il est constant que M. A ne vit pas habituellement avec ses filles, confiées à leurs grands-parents, alors que la décision d'éloignement n'est pas assortie d'une interdiction de retour qui empêcherait M. A de retrouver ses filles. Par suite, le moyen tiré d'une atteinte à l'intérêt supérieur des enfants doit être écarté.
Sur la décision privant M. A d'un délai de départ :
9. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". L'article L. 612-3 du même code dispose que : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5 " . M. A, qui déclare être en France depuis plus de trois mois, ne justifie pas d'une circonstance particulière en faisant valoir une convocation devant le tribunal de proximité, ne justifie pas d'une entrée régulière et n'a pas demandé de titre de séjour. Le préfet de Vaucluse était dès lors légalement fondé à lui refuser un délai de départ, sans qu'il soit besoin d'examiner le bien-fondé de l'application du 8° précité.
Sur la décision fixant le pays de destination :
10. Aux termes de l'article L. 721-3 " L'autorité administrative fixe, par une décision distincte de la décision d'éloignement, le pays à destination duquel l'étranger peut être renvoyé en cas d'exécution d'office d'une décision portant obligation de quitter le territoire français () et aux termes de L. 721-4 : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi :1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ;/2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ;/3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible ./ Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ". Le préfet de Vaucluse, en désignant la Bosnie, pays dont M. A a la nationalité, comme pays de destination, n'a pas commis d'erreur de droit et n'a pas pris une mesure contraire à l'article 3 de la convention européenne, M. A n'exprimant aucune crainte en cas de retour dans son pays d'origine. Résidant en Bosnie où il exerce une activité professionnelle le requérant n'est pas fondé à soutenir que la désignation de ce pays porterait une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale, ou serait entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.
11. Il résulte de ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté contesté du 30 mai 2024. Par suite ses conclusions présentées au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent elles-aussi être rejetées.
D E C I D E :
Article 1er: La requête de M. D A est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. D A, au préfet de Vaucluse et à Me Bataille.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 juin 2024.
Le magistrat désigné,
F. ABAUZIT
La greffière,
E. PAQUIER
La République mande et ordonne au préfet de Vaucluse en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
N°2402114
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2606201
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2600562
03/08/2026
Tribunal Administratif de MELUN — N° TA77-2611484
03/08/2026