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AccueilJurisprudence administrativeN° TA30-2402190

Tribunal Administratif de Nîmes — Décision N° TA30-2402190

mercredi 12 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nîmes
SectionTribunal Administratif de Nîmes
N° DossierTA30-2402190
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantROSELLO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 8 juin 2024, M. E A, représenté par Me Rosello, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 7 juin 2024 par lequel le préfet du Var l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans ;

2°) d'enjoindre au préfet du Var de lui délivrer, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, une autorisation provisoire de séjour, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 2 000 euros, à verser à son conseil sous réserve qu'il renonce au bénéfice de l'aide juridictionnelle, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 sur l'aide juridique.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

- la décision attaquée a été prise par une personne non habilitée ;

- elle est entachée d'une erreur de fait dès lors qu'il est le père de deux enfants et non d'un seul comme le mentionne le préfet dans la décision attaquée ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

- la décision est insuffisamment motivée ;

- elle est illégale par voie d'exception d'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

En ce qui concerne l'interdiction de retour :

- la décision est insuffisamment motivée ;

- elle est illégale par voie d'exception d'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation de la durée de l'interdiction de retour ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Un mémoire a été produit par le préfet du Var le 12 juin 2024 après la clôture de l'instruction et n'a pas été communiqué.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a délégué à M. Chevillard les pouvoirs qui lui sont attribués par l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ayant été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 12 juin 2024, à 14 heures :

- le rapport de M. Chevillard,

- et les observations de Me Rosello représentant M. A, et de ce dernier, assisté de Mme C, interprète en langue turque, qui concluent aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens.

- le préfet du Var n'étant ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant Turc né le 22 novembre 1986, demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 7 juin 2024 par lequel le préfet du Var l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans.

Sur l'obligation de quitter le territoire :

2. En premier lieu, par un arrêté du 12 avril 2024, publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du même jour, le préfet du Var a donné délégation à M. Lucien Giudicelli, secrétaire général de la préfecture du Var, à l'effet de signer tous les actes et décisions notamment en matière de police des étrangers dans le département du Var. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'acte doit, par suite, être écarté.

3. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier, et notamment du procès-verbal d'audition du 7 juin 2024, que le requérant a uniquement déclaré être le père d'un enfant se prénommant Mohamed Aras. Ainsi, l'intéressé qui ne fait état d'aucun élément de nature à remettre en cause la matérialité de ces faits, corroborée par ses déclarations, n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée serait entachée d'erreur de fait. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de fait doit être écarté.

4. En troisième en dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. (). Pour l'application de ces stipulations, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

5. En l'espèce, le requérant fait valoir qu'il est le père de deux enfants, respectivement âgés d'un et six ans, résidant sur le territoire national où l'un d'eux est scolarisé. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que, sans que le requérant ne fasse état d'élément de nature à le contester, M. A a uniquement déclaré être le père d'un enfant d'un an, sans pour autant démontrer qu'il participe à l'entretien ou à l'éducation de celui-ci ou de l'autre enfant dont il déclare, dans sa requête, être le père. Par ailleurs, si M. A déclare également être marié avec Mme D B, avec laquelle il réside à Villeneuve-Saint-Georges, il ne produit aucun élément relatif à cette relation, alors qu'il a déclaré lui-même ne pas connaitre son adresse, ou à la situation administrative de sa conjointe. En outre, il ressort des termes même de la décision attaquée que M. A a été signalé pour des faits de violences sur conjoint avec incapacité temporaire de travail de moins de huit jours et menace de mort réitérée sur conjoint commis le 20 août 2023. Enfin, il ressort des pièces du dossier, et notamment du procès-verbal précité, que les parents et les frères et sœurs de l'intéressé résident en Turquie. Dans ces circonstances, M. A n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée aurait porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels elle a été prise et aurait ainsi méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. M. A n'est pas non plus fondé à soutenir que la décision attaquée serait entachée d'erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle.

6. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de M. A, en ce qu'elles concernent l'obligation de quitter le territoire français, doivent être rejetées.

Sur la décision fixant le pays de renvoi :

7. L'arrêté en litige fait mention des motifs utiles de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision fixant le pays à destination duquel M. A peut être éloigné et mentionne notamment que l'intéressé ne justifie pas être exposé à des peines ou traitements contraires à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans pays dont il a la nationalité. Le requérant n'est donc pas fondé à soutenir que cette décision serait insuffisamment motivée.

8. En second lieu, compte tenu de ce qui a été dit aux points 2 à 6, le moyen tiré, par la voie de l'exception, de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire prise à l'encontre de M. A doit être écarté.

Sur l'interdiction de retour sur le territoire français :

9. En premier lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Selon l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11 ". Enfin, aux termes de l'article L. 613-2 du même code : " () les décisions d'interdiction de retour et de prolongation d'interdiction de retour prévues aux articles L. 612-6, L. 612-7, L. 612-8 et L. 612-11 sont distinctes de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Elles sont motivées ".

10. Il ressort des termes mêmes de ces dispositions que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux. La décision d'interdiction de retour doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte que son destinataire puisse à sa seule lecture en connaître les motifs. Si cette motivation doit attester de la prise en compte par l'autorité compétente, au vu de la situation de l'intéressé, de l'ensemble des critères prévus par la loi, aucune règle n'impose que le principe et la durée de l'interdiction de retour fassent l'objet de motivations distinctes, ni que soit indiquée l'importance accordée à chaque critère.

11. Il incombe ainsi à l'autorité compétente qui prend une décision d'interdiction de retour d'indiquer dans quel cas susceptible de justifier une telle mesure se trouve l'étranger. Elle doit par ailleurs faire état des éléments de la situation de l'intéressé au vu desquels elle a arrêté, dans son principe et dans sa durée, sa décision, eu égard notamment à la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, à la nature et à l'ancienneté de ses liens avec la France et, le cas échéant, aux précédentes mesures d'éloignement dont il a fait l'objet. Elle doit aussi, si elle estime que figure au nombre des motifs qui justifie sa décision une menace pour l'ordre public, indiquer les raisons pour lesquelles la présence de l'intéressé sur le territoire français doit, selon elle, être regardée comme une telle menace. En revanche, si, après prise en compte de ce critère, elle ne retient pas cette circonstance au nombre des motifs de sa décision, elle n'est pas tenue, à peine d'irrégularité, de le préciser expressément.

12. En premier lieu, la décision en litige vise les textes applicables, et notamment les articles L.612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et mentionne les motifs utiles de fait qui constituent le fondement de l'interdiction de retour sur le territoire français prise à l'encontre de M. A. Par suite, le requérant n'est donc pas fondé à soutenir que cette décision serait insuffisamment motivée.

13. En second lieu, il résulte de ce qui a été dit aux point 2 à 6 que M. A n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée serait entachée d'illégalité par voie d'exception en raison de l'illégalité de l'obligation de quitter de territoire dont il fait l'objet.

14. En troisième lieu, il ressort des termes même de l'arrêté en litige que M. A est entré irrégulièrement en France à une date indéterminée, que l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a rejeté ses trois demandes d'asile présentées le 18 août 2009, le 14 février 2020 et le 5 avril 2023, qu'il a été signalé pour les faits mentionnés au point 5, qu'il a fait l'objet d'un mesure d'éloignement l 2 août 2023, qu'il est célibataire et sans charge de famille et n'est pas dépourvu d'attaches familiale dans son pays d'origine. Il ressort également des pièces du dossier que le requérant a déclaré ne pas envisager retourner dans ce dernier et qu'il existe un risque qu'il se soustrait à la présente mesure d'éloignement. En l'espèce, le requérant, qui se prévaut uniquement de l'entretien et de l'éduction de ses deux enfants, sans les démontrer ainsi qu'il a été dit, n'est pas fondé à soutenir que la décision en litige aurait été entachée d'erreur d'appréciation.

15. En quatrième et dernier lieu, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

16. Si le requérant soutient qu'il est le père de deux enfants dont l'un est scolarisé en France, il n'est pas établi par les pièces du dossier, ainsi qu'il a été dit aux point 4 et 5 que la décision en litige serait intervenue en méconnaissance de l'intérêt supérieur du ou des enfants du requérant, au sens des stipulations précitées, et que la vie de l'ensemble de la famille ne pourrait pas se reconstituer dans son pays d'origine. Dans ces conditions, M. A n'est pas fondé à invoquer la méconnaissance des stipulations précitées.

17. Il résulte de tout ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 7 juin 2024 par lequel le préfet du Var l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans.

Sur les autres conclusions :

18. Les conclusions aux fins d'annulation étant rejetées, celles présentées à fin d'injonction sous astreinte comme celles tendant à l'application des dispositions des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative doivent également, par voie de conséquence, être rejetées.

DECIDE :

Article 1er : La requête présentée par M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. E A, au préfet du Var et à Me Rosello.

Fait à Nîmes le 12 juin 2024.

Le magistrat désigné,

F. CHEVILLARD

La greffière,

A. NOGUEROLa République mande et ordonne au préfet du Var en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2402190

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