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AccueilJurisprudence administrativeN° TA30-2402699

Tribunal Administratif de Nîmes — Décision N° TA30-2402699

mardi 15 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nîmes
SectionTribunal Administratif de Nîmes
N° DossierTA30-2402699
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère Chambre

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Nîmes a annulé l'arrêté du 21 juin 2024 par lequel le préfet du Gard refusait un titre de séjour à Mme B, ressortissante marocaine, et l'obligeait à quitter le territoire français. La juridiction a jugé que cette décision méconnaissait l'article 3-1 de la Convention internationale des droits de l'enfant, en raison de l'intérêt supérieur de sa fille de neuf ans, atteinte de trisomie 21, à ne pas être séparée de l'un de ses parents. Le tribunal a considéré que le père, en situation régulière et inséré professionnellement, n'avait pas vocation à retourner au Maroc, rendant l'éloignement de la mère contraire aux stipulations conventionnelles.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 10 juillet 2024, Mme D B, représentée par Me Chabbert-Masson, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 21 juin 2024 par lequel le préfet du Gard a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français, lui a accordé un délai de départ volontaire de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourra être éloignée ;

2°) d'enjoindre au préfet du Gard de lui délivrer un titre de séjour dans le délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à venir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à verser à son conseil sous réserve qu'il renonce à percevoir la part contributive de l'Etat : si demande d'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

- l'arrêté contesté a été signé par une autorité incompétente.

En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :

- elle méconnaît l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de ses conséquences sur sa situation.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est illégale, dès lors qu'elle a été prise sur le fondement d'une décision de refus de séjour elle-même illégale ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 2 août 2024, le préfet du Gard conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens invoqués par la requérante ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le code d'entrée et du séjour des étrangers et droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Hoenen,

- et les observations de Me Chabbert-Masson, représentant Mme B.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante marocaine née le 4 février 1976, déclare être entrée en France en 2003. Le 5 mars 2024, elle a sollicité le renouvellement de son titre de séjour " vie privée et familiale " en qualité de " bénéficiaire d'une ordonnance de protection ". Par un arrêté du 21 juin 2024, le préfet du Gard a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. Mme B demande l'annulation pour excès de pouvoir de cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant du 26 janvier 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant. Elles sont applicables non seulement aux décisions qui ont pour objet de régler la situation personnelle d'enfants mineurs mais aussi à celles qui ont pour effet d'affecter, de manière suffisamment directe et certaine, leur situation.

3. Il ressort des pièces du dossier que Mme B a épousé en France, le 2 juin 2014, un compatriote en situation régulière avec lequel elle a eu un enfant, A, née le 2 octobre 2015 atteinte de trisomie 21. Si les époux ont divorcé le 9 juin 2022 et que la résidence habituelle de A a été fixée chez sa mère, le jugement de divorce prévoie un droit de visite et d'hébergement au bénéfice du père de A qui doit également s'acquitter d'une somme de cent euros mensuellement au titre de la contribution due à l'entretien de l'enfant. Il n'est pas contesté que M. C, père de A, s'occupe de l'enfant et respecte les dispositions du jugement de divorce. Or ce dernier qui bénéficie d'un titre de séjour valable jusqu'en 2032 et exerce une activité professionnelle en tant qu'ouvrier étancheur, n'a pas vocation, eu égard notamment à la durée de sa présence en France et à son insertion au sein de la société française, à retourner au Maroc. L'intérêt supérieur de l'enfant de M. C et Mme B, âgée de neuf ans et présentant un handicap nécessitant une prise en charge adaptée, est d'avoir ses deux parents auprès d'elle. Par suite, l'arrêté contesté, qui a nécessairement pour conséquence la séparation de l'enfant d'avec un de ses deux parents, méconnaît les stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant du 26 janvier 1990

4. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, la décision de refus de titre de séjour doit être annulée ainsi que, par voie de conséquence, les décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de destination.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

5. Eu égard aux motifs du présent jugement et sous réserve que la situation de Mme B se soit modifiée, en droit ou en fait, depuis l'intervention de l'arrêté attaqué, l'exécution de ce jugement implique nécessairement la délivrance d'un titre de séjour " vie privée et familiale ". Il y a lieu, en conséquence, d'enjoindre au préfet du Gard de procéder à cette délivrance dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais de l'instance :

6. Il y a lieu de faire application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de mettre à la charge de l'État une somme de 1 000 euros à verser à la requérante.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 21 juin 2024 du préfet du Gard est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Gard de délivrer à Mme B un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'État versera à Mme B une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme D B et au préfet du Gard.

Délibéré après l'audience du 1er octobre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Boyer, présidente,

Mme Lahmar, conseillère,

Mme Hoenen, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 octobre 2024.

La rapporteure,

A-S. HOENEN

La présidente,

C. BOYERLa greffière,

N. LASNIER

La République mande et ordonne au préfet du Gard en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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