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AccueilJurisprudence administrativeN° TA30-2403493

Tribunal Administratif de Nîmes — Décision N° TA30-2403493

mardi 24 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nîmes
SectionTribunal Administratif de Nîmes
N° DossierTA30-2403493
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduites à la frontière

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Nîmes a annulé les arrêtés du 2 septembre 2024 par lesquels le préfet de Lozère avait obligé M. A, ressortissant marocain, à quitter le territoire français sans délai, fixé le pays de renvoi, prononcé une interdiction de retour de deux ans et une assignation à résidence. La solution retenue repose sur l'absence de base légale de l'obligation de quitter le territoire français, celle-ci étant fondée sur un refus de titre de séjour dont la légalité était contestée et qui n'était pas définitif. Le tribunal a notamment relevé que le requérant justifiait d'une présence ancienne en France, d'attaches familiales et d'une insertion professionnelle, et que la menace à l'ordre public n'était pas établie. Les décisions attaquées ont été annulées sur le fondement des articles 8 de la Convention européenne des droits de l'homme et L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par cette requête et des mémoires, enregistrés les 7, 12, 18 et 19 septembre 2024, M. B A, représenté par Me Chambaret, demande au tribunal :

1°) d'annuler les arrêtés du 2 septembre 2024 par lesquels le préfet de Lozère l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi, lui a interdit de retourner sur le territoire français pour une durée de deux ans et l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

- cette décision est insuffisamment motivée en droit et en fait, révélant un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les articles 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- cette décision est dépourvue de base légale du fait de l'illégalité du refus de titre de séjour sur lequel elle se fonde et lui-même pris à l'issue d'une procédure irrégulière du fait de l'avis non motivé de la commission du titre de séjour ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

- cette décision est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît les articles 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

En ce qui concerne l'interdiction de retour :

- cette décision est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît les articles 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

Par un mémoire en défense, enregistré le 19 septembre 2024, le préfet de Lozère conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens invoqués par M. A ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a délégué à Mme Vosgien les pouvoirs qui lui sont attribués par l'article L. 922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ayant été régulièrement averties du jour de l'audience ;

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Vosgien qui informe les parties, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce la décision à intervenir est susceptible d'être fondée sur un moyen relevé d'office tiré de l'usage de son pouvoir d'injonction d'office en cas d'annulation des décisions contestées,

- les observations de Me Chambaret, représentant M. A, présent, qui conclut aux mêmes fins que dans ses écritures par les mêmes moyens et précise que le requérant était titulaire d'un titre de séjour portant la mention " salarié " depuis 2009 et régulièrement renouvelé jusqu'en 2016, le préfet ne pouvait légalement fonder l'obligation de quitter le territoire français sur l'existence d'un refus de titre de séjour au motif que sa demande était manifestement infondée ou frauduleuse alors que celui-ci a fait l'objet d'un recours en annulation sur lequel il n'a pas encore été statué, il est fondé à exciper de l'illégalité de ce refus de titre de séjour qui n'est pas devenu définitif compte tenu de l'absence de motivation de l'avis de la commission du titre de séjour et de l'absence de menace à l'ordre public, sa seule condamnation remonte à 2021 pour des faits datant de 2016, aucune récidive n'a été constatée depuis sa sortie d'incarcération en 2022 et il s'est vu délivrer depuis des autorisations provisoires de séjour régulièrement renouvelées jusqu'en août 2024 démontrant que le préfet ne considérait pas sa présence comme une menace à l'ordre public, il a été expertisé par un médecin durant cette procédure judiciaire concluant à un quotient intellectuel de 70 relevant de la débilité légère ce qui interroge sur son niveau de responsabilité, outre la durée de son séjour il dispose d'attaches familiales importantes en France où résident ses trois frères en situation régulière tandis que ses deux parents sont décédés en 2013 et 2023, il est titulaire d'un contrat à durée indéterminée depuis 2023, contrairement à ce qu'indique le préfet en défense il n'a pas d'enfant vivant au Maroc, son comportement général manifesté par le fait qu'il récupère ses courriers en recommandé et se rend aux rendez-vous en préfecture ne révèle pas son intention de se soustraire à la mesure d'éloignement.

- le préfet de Lozère n'étant ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Une note en délibéré présentée pour M. A a été enregistrée le 21 septembre 2024.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant marocain né le 16 mai 1971, a fait l'objet de deux arrêtés du 24 juin 2024 par lesquels le préfet de Lozère a rejeté sa demande de titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi, lui a interdit de retourner sur le territoire français pour une durée de deux ans et l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours. A l'exception des conclusions formées contre la décision de refus de séjour qui ont été renvoyées en formation collégiale, seule compétente pour en connaître, et sur lesquelles il n'a pas encore été statué à ce jour, l'ensemble des autres décisions contenues dans ces deux arrêtés ont été annulées par une décision n° 2402410 du 27 juin 2024 du magistrat désigné par le président du présent tribunal. Par sa requête M. A demande l'annulation des arrêtés du 2 septembre 2024 par lesquels le préfet de Lozère l'a de nouveau obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi, lui a interdit de retourner sur le territoire français pour une durée de deux ans et l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance () ". Pour l'application de ces stipulations, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

3. Il ressort des pièces du dossier que M. A réside en France depuis 2009, sous couvert d'un titre de séjour portant la mention " salarié " régulièrement renouvelé jusqu'en 2016. En octobre 2016, il a été mis en examen pour des faits d'agression sexuelle imposée à un mineur de quinze ans commis du 1er mai au 2 septembre 2016, dont il a été reconnu coupable par un jugement du tribunal correctionnel de Rodez du 24 mars 2021 le condamnant à deux ans d'emprisonnement dont un an avec sursis. Sur toute cette période il s'est vu délivrer par la préfecture une autorisation provisoire de séjour régulièrement renouvelée. Il a ensuite été placé sous contrôle judiciaire en novembre 2022 pour l'exécution de son sursis et s'est vu de nouveau délivrer une autorisation provisoire de séjour, régulièrement renouvelée, dont la dernière était valable jusqu'au 27 août 2024. Il a travaillé depuis son arrivée en France entre 2009 et 2016 puis à nouveau entre août 2019 et novembre 2021 et entre novembre 2022 et mai 2024, dans le cadre de plusieurs contrats à durée déterminée puis d'un contrat à durée indéterminée en tant qu'agent de production à temps plein conclu le 4 mars 2023, soit pendant près de sept ans. Il a également fait partie d'une association sportive en 2020 et 2021 et justifie de la présence en France d'une partie de sa fratrie, en situation régulière alors que ses deux parents sont décédés. Enfin, contrairement à ce qu'indique le préfet dans ses écritures, l'intéressé n'a pas d'enfant né d'une précédente union et résidant au Maroc tel que cela ressort du jugement de divorce du 22 août 2017 produit en défense. Par suite, compte tenu de la durée et des conditions de son séjour en France, le requérant, qui justifie de l'intensité et de la stabilité de ses liens privés et familiaux désormais fixés sur le territoire national et ne représente pas une menace à l'ordre public, eu égard au caractère ancien des faits qui lui sont reprochés, est fondé à soutenir que le préfet de Lozère, en l'obligeant à quitter le territoire français sans délai, a méconnu son droit au respect de sa vie privée et familiale consacré par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

4. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, M. A est fondé à demander l'annulation de la décision par laquelle le préfet de Vaucluse l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, et par voie de conséquence, celles fixant le pays de renvoi, lui interdisant de retourner sur le territoire français pour une durée de deux ans et l'assignant à résidence pour une durée de quarante-cinq jours.

Sur l'exécution du jugement :

5. Aux termes de l'article L. 614-16 du même code : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles L. 721-6, L. 721-7, L. 731-1, L. 731-3, L. 741-1 et L. 743-13, et l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas. ".

6. Le présent jugement, qui prononce l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français implique, en application des dispositions de l'article L. 614-16 du code précité, la délivrance à M. A d'une autorisation provisoire de séjour dans l'attente du réexamen de sa situation. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au préfet de Lozère ou toute autre autorité territorialement compétente de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans l'attente du réexamen de sa situation dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

7. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 000 euros au titre des frais exposés par M. A et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Les arrêtés du 2 septembre 2024 par lesquels le préfet de Lozère a obligé M. A à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi, lui a interdit de retourner sur le territoire français pour une durée de deux ans et l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours sont annulés.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de Lozère ou toute autre autorité territorialement compétente de délivrer à M. A une autorisation provisoire de séjour dans l'attente du réexamen de sa situation dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à M. A la somme de 1 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet de Lozère.

Fait à Nîmes le 24 septembre 2024.

La magistrate désignée,

S. VOSGIEN

La greffière,

A. NOGUEROLa République mande et ordonne au préfet de Lozère en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2403493

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