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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2104853

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2104853

jeudi 24 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2104853
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème Chambre
Avocat requérantVAZQUEZ-VESPOLI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 12 août 2021 et un mémoire, enregistré le 6 octobre 2024, M. B A, représenté par Me Chotel, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite née le 14 juin 2021 à la suite du rejet de sa demande d'indemnisation des préjudices subis du fait de ses conditions de détention au centre pénitentiaire de Toulouse-Seysses ;

2°) de condamner l'État à lui verser la somme de 203 000 euros en réparation de ces mêmes préjudices ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 000 euros au titre des dispositions combinées du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que son conseil renonce à la part contributive de l'État.

Il soutient que :

- la décision implicite de rejet du 14 juin 2021 est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- ses conditions d'incarcération pendant près de sept mois ont porté une atteinte grave à son droit au respect de la dignité de la personne humaine, au regard de l'article 22 de la loi du 24 novembre 2009, de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et des règles pénitentiaires européennes, en ce qu'il a disposé d'une superficie insuffisante de sa cellule, qu'elle est surpeuplée, que les conditions d'hygiène, de salubrité, de ventilation, de chauffage et d'aération des cellules et des parties communes sont défaillantes ;

- les surveillants du centre pénitentiaire ont manqué de vigilance et ne l'ont pas pris en charge lors de sa crise d'épilepsie du 24 juillet 2019 ;

- il a été placé illégalement en cellule disciplinaire pour une durée de 12 jours à la suite d'une décision de la commission de discipline du centre pénitentiaire du 30 septembre 2019, décision annulée le 4 novembre 2020 par le directeur interrégional des services pénitentiaires de Toulouse ; cette décision irrégulière lui a causé un préjudice moral ; ce placement en cellule disciplinaire l'a soumis à des conditions de traitement dégradantes et humiliantes, alors qu'il a souffert d'une crise d'épilepsie non prise en charge ;

- il a été placé illégalement en cellule disciplinaire pour une durée de 8 jours à la suite d'une décision de la commission de discipline du centre pénitentiaire du 6 janvier 2020, décision annulée le 22 janvier 2020 par le directeur interrégional des services pénitentiaires de Toulouse ;

- il a subi une agression le 13 décembre 2019 par un surveillant du centre pénitentiaire qui n'a pas été prise en charge médicalement, en dépit de ses demandes ;

- ces manquements sont constitutifs d'une faute de nature à engager la responsabilité de l'État ;

- il existe un lien de causalité entre la faute commise par l'État et le préjudice qu'il a subi du fait de ses conditions de détention ;

- il sera fait une juste réparation de son préjudice moral en lui allouant la somme de 50 000 euros ;

- il sera fait une juste réparation de son préjudice médical et d'angoisse résultant de l'absence de prise en charge de sa crise d'épilepsie du 24 juillet 2019, en lui allouant la somme de 50 000 euros ;

- il sera fait une juste réparation de son placement illégal en quartier disciplinaire pour une durée de douze jours le 30 septembre 2019, durant lequel il a subi une crise d'épilepsie dans la nuit du 3 octobre 2019, en lui allouant la somme de 75 000 euros ;

- il sera fait une juste réparation de son placement illégal en quartier disciplinaire pour une durée de huit jours le 6 janvier 2020, en lui allouant la somme de 8 000 euros ;

- il sera fait une juste réparation de son agression par un agent pénitentiaire le 13 décembre 2019 et de l'absence de prise en charge médicale, en lui allouant la somme de 20 000 euros.

Par un mémoire en défense enregistré le 29 août 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête de M. A.

Il fait valoir que les demandes du requérant ne sont pas fondées.

Un mémoire a été enregistré pour M. A le 6 octobre 2024 et n'a pas été communiqué.

Par une ordonnance en date du 22 novembre 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 23 décembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code pénitentiaire ;

- le code de procédure pénale ;

- la loi n° 2019-222 du 23 mars 2019 de programmation 2018-2022 et de réforme pour la justice ;

- la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Quessette, rapporteur,

- les conclusions de M. Déderen, rapporteur public,

- et les observations de Me Chotel, représentant M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, incarcéré au centre pénitentiaire de Toulouse-Seysses du 17 juin 2019 au 15 janvier 2020, a déposé une demande préalable indemnitaire au titre de préjudices subis du fait de ses conditions de détention auprès du ministère de la justice qui a implicitement été rejetée le 14 juin 2021. Par la présente requête, il sollicite la condamnation de l'État à lui verser la somme de 203 000 euros à ce titre.

Sur la demande d'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Il résulte de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 modifiée relative à l'aide juridique que : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président () ". Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " L'admission provisoire peut être accordée dans une situation d'urgence, notamment lorsque la procédure met en péril les conditions essentielles de vie de l'intéressé () / L'admission provisoire est accordée par () le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle () sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

3. Il y a lieu dans les circonstances de l'espèce d'admettre M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. La requête de M. A ayant le caractère d'un recours de plein contentieux, les vices propres dont serait, le cas échéant, entachée la décision qui a lié le contentieux indemnitaire sont sans incidence sur la solution du litige. Par suite, les moyens tirés du défaut de motivation et de l'erreur manifeste d'appréciation de la décision implicite du 14 juin 2021 rejetant sa demande indemnitaire sont inopérants.

Sur les conclusions à fin d'indemnisation :

En ce qui concerne le cadre juridique applicable au litige :

5. Aux termes des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Et aux termes des stipulations de son article 8 : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

6. Aux termes des dispositions de l'article 22 de la loi du 24 novembre 2009 pénitentiaire, dans sa rédaction alors applicable : " L'administration pénitentiaire garantit à toute personne détenue le respect de sa dignité et de ses droits. L'exercice de ceux-ci ne peut faire l'objet d'autres restrictions que celles résultant des contraintes inhérentes à la détention, du maintien de la sécurité et du bon ordre des établissements, de la prévention de la récidive et de la protection de l'intérêt des victimes. Ces restrictions tiennent compte de l'âge, de l'état de santé, du handicap et de la personnalité de la personne détenue ". Et aux termes de son article 100, applicable au présent litige : " Jusqu'au 31 décembre 2022, il peut être dérogé au placement en cellule individuelle dans les maisons d'arrêt au motif tiré de ce que la distribution intérieure des locaux ou le nombre de personnes détenues présentes ne permet pas son application. Au dernier trimestre de l'année 2019, puis au troisième trimestre de l'année 2022, le Gouvernement présente au Parlement un rapport sur l'encellulement individuel, qui comprend, en particulier, une information financière et budgétaire relative à l'exécution des programmes immobiliers pénitentiaires depuis la promulgation de la présente loi et à leur impact quant au respect de l'objectif de placement en cellule individuelle. / Cependant, la personne condamnée ou, sous réserve de l'accord du magistrat chargé de l'information, la personne prévenue peut demander son transfert dans la maison d'arrêt la plus proche permettant un placement en cellule individuelle ".

7. Aux termes de la règle 39 de la recommandation du 11 janvier 2006 modifiée sur les règles pénitentiaires européennes : " Les autorités pénitentiaires doivent protéger la santé de tous les détenus dont elles ont la garde ". Les recommandations du comité des ministres du Conseil de l'Europe poursuivent un objectif d'uniformisation des systèmes pénitentiaires européens et n'ont pas de portée juridique contraignante. Par suite, le moyen tiré de leur méconnaissance est inopérant et ne peut être utilement soulevé à l'appui des prétentions indemnitaires du requérant.

8. Enfin, aux termes des dispositions de l'article D. 349 du code de procédure pénale, dans sa rédaction applicable au litige : " L'incarcération doit être subie dans des conditions satisfaisantes d'hygiène et de salubrité, tant en ce qui concerne l'aménagement et l'entretien des bâtiments, le fonctionnement des services économiques et l'organisation du travail, que l'application des règles de propreté individuelle et la pratique des exercices physiques ". Aux termes de l'article D. 350 de ce code, dans sa rédaction applicable au litige : " Les locaux de détention et, en particulier, ceux qui sont destinés au logement, doivent répondre aux exigences de l'hygiène, compte tenu du climat, notamment en ce qui concerne le cubage d'air, l'éclairage, le chauffage et l'aération ". Et selon son article D. 351, dans sa rédaction applicable au litige : " Dans tout local où les détenus séjournent, les fenêtres doivent être suffisamment grandes pour que ceux-ci puissent lire et travailler à la lumière naturelle. L'agencement de ces fenêtres doit permettre l'entrée d'air frais. La lumière artificielle doit être suffisante pour permettre aux détenus de lire ou de travailler sans altérer leur vue. / Les installations sanitaires doivent être propres et décentes. Elles doivent être réparties d'une façon convenable et leur nombre proportionné à l'effectif des détenus ".

9. En raison de la situation d'entière dépendance des personnes détenues vis-à-vis de l'administration pénitentiaire, l'appréciation du caractère attentatoire à la dignité des conditions de détention dépend notamment de leur vulnérabilité, appréciée compte tenu de leur âge, de leur état de santé, de leur personnalité et, le cas échéant, de leur handicap, ainsi que de la nature et de la durée des manquements constatés et eu égard aux contraintes qu'implique le maintien de la sécurité et du bon ordre dans les établissements pénitentiaires. Les conditions de détention s'apprécient au regard de l'espace de vie individuel réservé aux personnes détenues, de la promiscuité engendrée, le cas échéant, par la suroccupation des cellules, du respect de l'intimité à laquelle peut prétendre tout détenu, dans les limites inhérentes à la détention, de la configuration des locaux, de l'accès à la lumière, de l'hygiène et de la qualité des installations sanitaires et de chauffage. Seules des conditions de détention qui porteraient atteinte à la dignité humaine, appréciées à l'aune de ces critères et des dispositions précitées du code de procédure pénale, révèlent l'existence d'une faute de nature à engager la responsabilité de la puissance publique. Une telle atteinte, si elle est caractérisée, est de nature à engendrer, par elle-même, un préjudice moral pour la personne qui en est la victime qu'il incombe à l'État de réparer. À conditions de détention constantes, le seul écoulement du temps aggrave l'intensité du préjudice subi.

En ce qui concerne la responsabilité de l'État :

S'agissant des conditions d'incarcération de M. A :

10. En premier lieu, pour déterminer si les conditions de détention sont contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, il appartient au juge, conformément d'ailleurs à la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l'homme, de fonder notamment son appréciation sur le calcul de la superficie totale disponible dont dispose la personne placée en détention. Pour ce faire, il convient de diviser la superficie de la cellule, dont il faut déduire l'espace sanitaire mais pas l'emprise au sol occupée par l'ameublement, par le nombre d'occupants.

11. En l'espèce, si le requérant allègue qu'il a été incarcéré avec deux autres détenus dans trois cellules différentes d'une superficie chacune de 10,2 m2, il n'apporte pas la preuve de la superficie de l'espace sanitaire. M. A n'établit pas la suroccupation de sa cellule autrement que par la référence aux recommandations en urgence du 28 juin 2021 du contrôleur général des lieux de privation de liberté relatives au centre pénitentiaire de Toulouse-Seysses et à des jurisprudences, ne produisant au soutien de ses griefs que le questionnaire relatif aux conditions de détention de l'Observatoire international des prisons. Au demeurant, il ne résulte pas de l'instruction que M. A aurait bénéficié d'un espace vital inférieur à 3 m2, en dehors des périodes réduites d'encellulement, du 21 juin 2019 au 30 septembre 2019 et du 11 octobre 2019 au 6 janvier 2020, ainsi que le reconnaît l'administration pénitentiaire en défense. Par ailleurs, l'intéressé ne démontre pas, ni même n'allègue, avoir sollicité son transfert comme le permet le 2nd alinéa de l'article 100 de la loi du 24 novembre 2009 susmentionnée. Par suite, le moyen est écarté.

12. En second lieu, M. A indique dans le questionnaire relatif aux conditions de détention de l'Observatoire international des prisons que l'état du mur et des sols de sa cellule est convenable. Toutefois, le requérant invoque une absence totale de la ventilation dans la cellule mais ne la justifie pas. M. A n'établit pas davantage l'absence alléguée du dispositif d'aération et l'insuffisance du chauffage de la cellule, pas plus qu'il ne précise l'état des parties communes. Il résulte de l'instruction d'une part, que les cellules du centre pénitentiaire sont équipées d'une fenêtre d'une dimension de 70 cm par 104 cm, qu'il est loisible aux détenus d'ouvrir et de fermer, et d'autre part, qu'un système d'aération permanente est installé dans les cellules. Certes, lorsqu'une cellule est occupée par plus d'une personne, l'absence de séparation des sanitaires par une cloison ou par des rideaux permettant de protéger suffisamment l'intimité est de nature tant à porter atteinte à la vie privée des détenus, dans une mesure excédant les restrictions inhérentes à la détention, qu'à les exposer à un traitement inhumain ou dégradant, portant une atteinte grave à ces deux libertés fondamentales. Toutefois, M. A n'apporte pas la preuve de l'absence de porte ou de l'impossibilité de mise en œuvre par les détenus eux-mêmes de dispositifs artisanaux permettant d'assurer provisoirement une séparation des sanitaires des cellules du reste de l'espace de la cellule. Les cellules sont équipées d'une douche et qu'une cloison et des portes battantes séparent les sanitaires du reste de l'espace de la cellule. Si l'administration reconnaît que dans la cellule B 008 occupé par M. A du 11 octobre 2019 au 6 janvier 2020 les portes battantes sont manquantes, cette période réduite d'encellulement dans ces conditions ne caractérise pas en soi une situation de détention indigne. Quant à son couchage sur un matelas posé sur le sol, il ne caractérise pas davantage une situation de détention indigne. Enfin, le requérant n'établit pas l'infiltration alléguée de la cellule par l'eau de pluie qui mouillerait son matelas, ni la mise à disposition de seulement deux chaises pour trois détenus. Quant à la présence alléguée d'insectes, des campagnes de désinsectisation et de dératisation ont été mises en œuvre pendant la période d'incarcération de M. A. Dès lors, les griefs du requérant sont formulés en des termes généraux et insuffisamment circonstanciés alors que les recommandations en urgence du 28 juin 2021 du contrôleur général des lieux de privation de liberté ne sauraient suffire à établir la réalité d'une faute de l'administration pénitentiaire à l'égard de M. A. Le moyen tiré de conditions d'hygiène et de salubrité défaillantes doit donc être écarté.

13. Il résulte de ce qui précède que les conditions de détention de M. A, nonobstant son handicap, ne révèlent pas de manquements qui ne soient justifiés par les exigences carcérales et, par conséquent, n'ont pas porté une atteinte à sa dignité constitutive d'une faute de l'administration pénitentiaire. Par suite, les conclusions indemnitaires présentées par M. A au titre de ce chef de préjudice doivent être rejetées.

S'agissant de sa crise d'épilepsie du 24 juillet 2019 :

14. Aux termes de l'article 46 de la loi du 24 novembre 2009 pénitentiaire, en sa rédaction à la date de l'accident du 14 juillet 2019 : " La prise en charge de la santé des personnes détenues est assurée par les établissements de santé dans les conditions prévues par le code de la santé publique. / La qualité et la continuité des soins sont garanties aux personnes détenues dans des conditions équivalentes à celles dont bénéficie l'ensemble de la population. () ". Aux termes de l'article D. 368 du code de procédure pénale, dans sa rédaction applicable au litige : " Les missions de diagnostic et de soins en milieu pénitentiaire et la coordination des actions de prévention et d'éducation pour la santé sont assurées par une équipe hospitalière placée sous l'autorité médicale d'un praticien hospitalier, dans le cadre d'une unité de consultations et de soins ambulatoires, conformément aux dispositions des articles R. 711-7 à R. 711-18 du code de la santé publique. () ". Aux termes de l'article D. 370 de ce code, dans sa rédaction applicable au litige : " En application de l'article R. 711-15 (2°) du code de la santé publique, l'administration pénitentiaire met à disposition de l'unité de consultations et de soins ambulatoires des locaux spécialisés destinés aux consultations, aux examens et, le cas échéant, à une implantation de la pharmacie à usage intérieur. / Des cellules situées à proximité de l'unité de consultations et de soins ambulatoires peuvent être réservées à l'hébergement momentané des détenus malades dont l'état de santé exige des soins fréquents ou un suivi médical particulier, sans toutefois nécessiter une hospitalisation. L'affectation des détenus dans ces cellules est décidée par le chef de l'établissement pénitentiaire, sur proposition du praticien responsable de l'unité de consultations et de soins ambulatoires ".

15. M. A, qui a levé le secret médical, souffre d'épilepsie et que lors d'une crise le 24 juillet 2019, il a été victime dans sa cellule d'une chute lui causant une plaie d'environ quatre centimètres sous l'œil gauche, selon un courrier de son conseil adressé au chef d'établissement, avec des tuméfactions dans la zone orbitale gauche. Par courrier du 26 juillet 2019 adressé à son conseil, le chef d'établissement confirme la prise en charge médicale de M. A le lendemain, soit le 25 juillet 2019, avec la pose de pansements. Si le chef d'établissement assure que le détenu fait l'objet d'une surveillance particulière en raison de son état de santé, il ne résulte pas de l'instruction que le requérant aurait été pris en charge dans un délai plus rapproché, alors que ses codétenus ont alerté les surveillants et qu'il est constant que M. A est handicapé avec un taux d'incapacité supérieur ou égal à 50 % et inférieur à 80 %, selon les termes de la décision de la maison départementale des personnes handicapées du 22 mai 2017, et qu'il prend un traitement médicamenteux. Par suite, M. A est fondé à soutenir que l'administration pénitentiaire a commis une carence fautive en ne prenant pas au sérieux son état de santé et sa vulnérabilité d'épileptique que le lendemain de sa crise d'épilepsie.

16. Dans les circonstances de l'espèce, il sera fait une juste appréciation du préjudice moral subi du fait de cette carence fautive, en le fixant à la somme de 500 euros.

S'agissant de son placement en cellule disciplinaire :

17. Aux termes de l'article R. 57-7-2 du code de procédure pénale, dans sa rédaction applicable au litige : " Constitue une faute disciplinaire du deuxième degré le fait, pour une personne détenue : / () 9° De causer délibérément un dommage aux locaux ou au matériel affecté à l'établissement, hors le cas prévu au 9° de l'article R. 57-7-1 ; () ". Aux termes de l'article R. 57-7-33 du même code, dans sa rédaction applicable au litige : " Lorsque la personne détenue est majeure, peuvent être prononcées les sanctions disciplinaires suivantes : () / 8° La mise en cellule disciplinaire ".

18. D'une part, il résulte de l'instruction que M. A a été placé en cellule disciplinaire pour une durée de 12 jours, à la suite d'une décision de la commission de discipline du centre pénitentiaire du 30 septembre 2019, pour avoir écrit au crayon à papier sur un mur de la salle d'attente de l'unité de consultations et de soins ambulatoires et sifflé La Marseillaise en se rhabillant après une fouille intégrale. Consécutivement à un recours administratif préalable obligatoire, cette décision a été annulée le 4 novembre 2020 par le directeur interrégional des services pénitentiaires de Toulouse pour erreur manifeste d'appréciation et erreur de droit. M. A a effectué sa sanction le 30 septembre 2019 et a eu une crise d'épilepsie dans la nuit du mercredi 2 au jeudi 3 octobre 2019. Il s'est réveillé le lendemain matin, après s'être uriné dessus, et a demandé un change. Il allègue qu'il a été humilié par les surveillants qui ne lui aurait remis que douze feuilles de papier toilette. Le requérant a consulté un médecin le lundi 7 octobre 2019 et a pu alors changer de vêtements, soit cinq jours après sa crise d'épilepsie. Toutefois, le requérant ne prouve pas la soumission à des traitements inhumains et dégradants et n'établit pas la dégradation alléguée de son état de santé qui serait en lien direct et certain avec une perte de chance d'être soigné correctement.

19. Une illégalité fautive est susceptible de donner lieu à indemnisation s'il est établi un lien de causalité suffisant entre cette illégalité et le préjudice invoqué. Par une décision du 4 novembre 2020, le directeur interrégional des services pénitentiaires de Toulouse a annulé la sanction prononcée à l'encontre de M. A au motif qu'elle était entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de la nature et de la gravité des faits reprochés et d'une erreur de droit, le fait de siffler l'hymne national ne constituant pas une faute au sens du règlement intérieur dudit établissement pénitentiaire. Dans les circonstances de l'espèce, il sera fait une juste appréciation du préjudice moral subi du fait du placement en cellule disciplinaire d'une durée de douze jours en le fixant à la somme de 720 euros.

20. D'autre part, M. A a été placé en cellule disciplinaire pour une durée de huit jours à la suite d'une décision de la commission de discipline du centre pénitentiaire du 6 janvier 2020. Cette décision a également été annulée le 22 janvier 2020 par le directeur interrégional des services pénitentiaires de Toulouse, au motif que la faute retenue relative à des propos sexistes tenus envers la directrice dans un courrier n'a pas été débattue contradictoirement, entachant ainsi la décision de la commission d'un vice de procédure, et que le fondement textuel de la qualification de la faute retenue est différent de la qualification de la faute poursuivie, entachant la décision d'une erreur de droit.

21. Une illégalité fautive est susceptible de donner lieu à indemnisation s'il est établi un lien de causalité suffisant entre cette illégalité et le préjudice invoqué. Il résulte de l'instruction que M. A a accompli la sanction qui lui a causé un préjudice moral, lui rappelant les conditions de son premier encellulement disciplinaire. Dans les circonstances de l'espèce, il sera fait une juste appréciation du préjudice moral subi du fait du placement en cellule disciplinaire d'une durée de douze jours, en le fixant à la somme de 480 euros.

S'agissant de son agression du 13 décembre 2019 :

22. Aux termes de l'article 12 de la loi pénitentiaire du 24 novembre 2009, dans sa rédaction applicable au litige : " Les personnels de surveillance de l'administration pénitentiaire constituent, sous l'autorité des personnels de direction, l'une des forces dont dispose l'Etat pour assurer la sécurité intérieure. Dans le cadre de leur mission de sécurité, ils veillent au respect de l'intégrité physique des personnes privées de liberté et participent à l'individualisation de leur peine ainsi qu'à leur réinsertion. Ils ne doivent utiliser la force, le cas échéant en faisant usage d'une arme à feu, qu'en cas de légitime défense, de tentative d'évasion ou de résistance par la violence ou par inertie physique aux ordres donnés. Lorsqu'ils y recourent, ils ne peuvent le faire qu'en se limitant à ce qui est strictement nécessaire ".

23. En l'espèce, le requérant soutient qu'il a été victime, le 13 décembre 2019, d'une agression de la part d'un surveillant de l'établissement pénitentiaire. M. A verse au débat un compte-rendu d'imagerie médicale et un certificat médical établis du 6 février 2020 à sa sortie de la maison d'arrêt indiquant qu'il souffrait d'une fracture de l'extrémité antérieure de la quatrième côte et de la cinquième côte droites et d'un cal osseux au niveau de la cinquième côte droite, avec une interruption temporaire de travail de trente jours. M. A a déposé une plainte le 13 octobre 2020. Toutefois, l'intéressé a été pris en charge le 18 décembre 2019 par l'unité de consultations et de soins ambulatoires du centre pénitentiaire. En outre, le rapport d'incident du 13 décembre 2019 établi par l'administration ne corrobore pas ces faits, ainsi qu'il ressort des termes d'un courrier du chef d'établissement du 27 décembre 2019. Par suite, les faits allégués d'une agression par un surveillant pénitentiaire ne sont pas établis. Ce chef de préjudice, non établi, doit être écarté.

Sur les intérêts :

24. Lorsqu'ils ont été demandés, et quelle que soit la date de cette demande, les intérêts moratoires dus en application de l'article 1231-6 du code civil courent à compter du jour où la demande de paiement du principal est parvenue au débiteur ou, en l'absence d'une telle demande préalablement à la saisine du juge, à compter du jour de cette saisine. Par suite, M. A a droit aux intérêts au taux légal sur l'indemnité allouée à compter du 14 avril 2021, date de réception par l'administration de sa demande préalable adressée par télécopie.

Sur les frais du litige :

25. Aux termes des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Les parties peuvent produire les justificatifs des sommes qu'elles demandent et le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation ".

26. M. A a été admis à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Chotel, avocate de M. A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État et sous réserve de l'admission définitive de son client à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Chotel d'une somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D É C I D E :

Article 1er : L'État est condamné à verser la somme de 1 700 (mille sept cents) euros à M. A. Cette somme portera intérêts au taux légal à compter du 14 avril 2021.

Article 2 : L'État versera à Me Chotel, avocate de M. A, une somme de 1 500 euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Chotel renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle et sous réserve de l'admission définitive de M. A à l'aide juridictionnelle.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 10 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Clen, président,

M. Quessette, premier conseiller,

Mme Lejeune, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 octobre 2024.

Le rapporteur,

L. QUESSETTE

Le président,

H. CLEN La greffière,

F. LE GUIELLAN

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme :

La greffière en chef,

No 2104853

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