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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2105789

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2105789

vendredi 29 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2105789
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation6ème Chambre
Avocat requérantTERRASSE

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I. Par une requête, enregistrée le 4 octobre 2021 sous le n° 2105789, l'association le Comité écologique ariégeois, représentée par Me Terrasse, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 1er octobre 2021 par lequel la préfète de l'Ariège a fixé les quotas de prélèvements de galliformes de montagne pour la campagne cynégétique 2021/2022, en tant qu'il fixe les quotas de prélèvements maximums pour le lagopède alpin et la perdrix grise de montagne ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat le paiement d'une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'arrêté attaqué méconnaît les stipulations de la directive 2009/147/CE du Parlement européen et du Conseil du 30 novembre 2009 ;

- il méconnaît le principe de précaution prévu à l'article L. 110-1 du code de l'environnement.

Par une intervention, enregistrée le 12 octobre 2021, la Fédération départementale des chasseurs de l'Ariège, représentée par Me Lagier, conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que :

- la requête est irrecevable dès lors que l'autorisation d'ester en justice n'a pas été délivrée par l'organe compétent pour ce faire ;

- aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Par un mémoire en défense, enregistré le 23 mai 2022, la préfète de l'Ariège conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Par une ordonnance du 7 juin 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 8 août 2022.

II. Par une requête et un mémoire, enregistrés le 11 octobre 2021 et le 8 septembre 2022 sous le n° 2105940, l'association One Voice, représentée par Me Gossement, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 1er octobre 2021 par lequel la préfète de l'Ariège a fixé les quotas de prélèvements de galliformes de montagne pour la campagne cynégétique 2021/2022, en tant qu'il fixe les quotas de prélèvements maximums pour le lagopède alpin et la perdrix grise de montagne ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'arrêté attaqué a été pris au terme d'une procédure irrégulière au regard de l'article L. 123-19-1 du code de l'environnement, en raison de l'insuffisance de la note de présentation, de l'insuffisante durée de la consultation et de l'insuffisance de la synthèse des observations ;

- il méconnaît les stipulations de la directive 2009/147/CE du Parlement européen et du Conseil du 30 novembre 2009 ;

- il méconnaît le principe de précaution prévu à l'article L. 110-1 du code de l'environnement.

Par une intervention, enregistrée le 18 octobre 2021, la Fédération départementale des chasseurs de l'Ariège, représentée par Me Lagier, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de l'association One Voice la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 juillet 2022, la préfète de l'Ariège conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Par une ordonnance du 27 septembre 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 18 octobre 2022.

Vu

- l'ordonnance du juge des référés n° 2105780 du 13 octobre 2021 ;

- l'ordonnance du juge des référés n° 2105930 du 18 octobre 2021 ;

- les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la directive 2009/147/CE du Parlement européen et du Conseil du 30 novembre 2009 concernant la conservation des oiseaux sauvages ;

- le code de l'environnement ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Poupineau,

- les conclusions de M. Leymarie, rapporteur public,

- et les observations de Me Terrasse, représentant l'association le Comité écologique ariégeois.

Considérant ce qui suit :

1. Par un arrêté du 10 mai 2021, la préfète de l'Ariège a fixé les dates d'ouverture et de clôture de la chasse pour la campagne 2021-2022. Par arrêté du 1er octobre 2021, elle a instauré un prélèvement maximal autorisé par chasseur et par espèces et fixé les quotas de prélèvements par unité de gestion pour les galliformes de montagne pour la campagne cynégétique 2021-2022. Par leurs requêtes, l'association le Comité écologique ariégeois et l'association One Voice demandent au tribunal d'annuler l'arrêté du 1er octobre 2021 en tant qu'il fixe les quotas de prélèvements maximums pour le lagopède alpin et la perdrix grise. Ces requêtes, qui sont dirigées contre le même arrêté, ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour y statuer par un seul jugement.

Sur l'intervention de la fédération départementale des chasseurs de l'Ariège :

2. La fédération départementale des chasseurs de l'Ariège justifie d'un intérêt suffisant au maintien de la décision attaquée. Ainsi, son intervention doit être admise dans les deux instances.

Sur la recevabilité de la requête n° 2105789 :

3. Il ressort des statuts de l'association le Comité écologique ariégeois que l'organe compétent pour décider d'une action en justice est le " conseil d'administration en collégial ", appelé " conseil collégial ", qui est composé de trois membres au moins et de quinze membres au plus. En l'espèce, la délibération du 15 septembre 2021 autorisant le recours dirigé contre l'arrêté du 1er octobre 2021 a été adoptée par le conseil collégial, dont huit membres étaient présents et ont pris part au vote. Par suite, la fin de non-recevoir tirée du défaut de compétence du conseil d'administration pour autoriser l'association à saisir le tribunal du présent recours ne peut qu'être écartée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. D'une part, aux termes de l'article 1er de la directive du Parlement européen et du Conseil du 30 novembre 2009 susvisée : " La présente directive concerne la conservation de toutes les espèces d'oiseaux vivant naturellement à l'état sauvage sur le territoire européen des États membres auquel le traité est applicable. Elle a pour objet la protection, la gestion et la régulation de ces espèces et en réglemente l'exploitation. " Aux termes de l'article 2 de cette directive : " Les États membres prennent toutes les mesures nécessaires pour maintenir ou adapter la population de toutes les espèces d'oiseaux visées à l'article 1er à un niveau qui corresponde notamment aux exigences écologiques, scientifiques et culturelles, compte tenu des exigences économiques et récréationnelles. ". En vertu de son article 7 : " 1. En raison de leur niveau de population, de leur distribution géographique et de leur taux de reproductivité dans l'ensemble de la Communauté, les espèces énumérées à l'annexe II peuvent faire l'objet d'actes de chasse dans le cadre de la législation nationale. Les États membres veillent à ce que la chasse de ces espèces ne compromette pas les efforts de conservation entrepris dans leur aire de distribution. / 2. Les espèces énumérées à l'annexe II, partie A, peuvent être chassées dans la zone géographique maritime et terrestre d'application de la présente directive. / 3. Les espèces énumérées à l'annexe II, partie B, peuvent être chassées seulement dans les États membres pour lesquels elles sont mentionnées. / 4. Les États membres s'assurent que la pratique de la chasse () respecte les principes d'une utilisation raisonnée et d'une régulation équilibrée du point de vue écologique des espèces d'oiseaux concernées, et que cette pratique soit compatible, en ce qui concerne la population de ces espèces, notamment des espèces migratrices, avec les dispositions découlant de l'article 2. / () ".

5. D'autre part, l'article L. 425-14 du code de l'environnement dispose : " () Le préfet peut, sur proposition de la fédération départementale ou interdépartementale des chasseurs, fixer le nombre maximal d'animaux qu'un chasseur ou un groupe de chasseurs est autorisé à prélever dans une période déterminée sur un territoire donné. () ". L'article R. 425-20 du même code dispose : " I. - L'arrêté par lequel le ministre chargé de la chasse ou le préfet fixe le nombre maximal qu'un chasseur est autorisé à prélever précise, outrela ou les espèces d'animaux concernées, le territoire et la période considérés ainsi que, le cas échéant, les limites quotidienne et hebdomadaire de ce prélèvement, et le ou les objectifs poursuivis par l'instauration de cette mesure. / Il définit également, dans le respect des dispositions des II et IV: / - les modalités de contrôle du respect du prélèvement maximal autorisé prévues pour cette ou ces espèces, notamment les caractéristiques du carnet de prélèvement et du dispositif de marquage lorsqu'ils sont obligatoires; / - les informations retirées de l'exploitation des moyens de contrôle qui seront collectées par chaque fédération départementale ou interdépartementale des chasseurs; / - la périodicité et les conditions dans lesquelles il sera procédé à l'évaluation de l'arrêté. / II. - Les modalités de contrôle du prélèvement maximal autorisé sont définies par l'arrêté ministériel ou préfectoral qui l'instaure de façon à garantir le respect de l'ensemble des dispositions de cet arrêté et à assurer la réalisation des objectifs qu'il poursuit. / Lorsque ce contrôle comprend la tenue d'un carnet de prélèvement et un dispositif de marquage, ce carnet et ce dispositif sont délivrés gratuitement au chasseur par la fédération départementale ou interdépartementale des chasseurs et sont valables sur l'ensemble du territoire concerné. Le carnet doit être rempli au moment du prélèvement, présenté à toute réquisition des agents mentionnés au 1o du I de l'article L. 428-20 et retourné, utilisé ou non, à la date fixée par l'arrêté, au président de la fédération départementale ou interdépartementale des chasseurs qui l'a délivré. La non-restitution du carnet de prélèvement par son titulaire fait obstacle à ce qu'il lui en soit délivré un autre pour la campagne cynégétique suivante. "

6. Il résulte de ces dispositions que, si la chasse aux galliformes de montagne que sont le lagopède alpin et la perdrix grise de montagne, espèces mentionnées aux annexes I et II de la directive du 30 novembre 2009, n'est pas interdite de manière générale et absolue sur l'ensemble du territoire national, elle doit être réglementée de manière à ce que le nombre maximal d'oiseaux chassés ne compromette pas les efforts de conservation de cette espèce dans son aire de distribution. Il s'ensuit que la préfète de l'Ariège pouvait autoriser la chasse de ces deux espèces dans la mesure seulement où le nombre maximal des oiseaux chassables permettait de ne pas compromettre les efforts de conservation entrepris dans l'aire de distribution de ces espèces, à savoir les Pyrénées. Tel n'est pas le cas lorsque ces efforts ne suffisent pas à empêcher une diminution sensible des effectifs, dès lors qu'une telle diminution est susceptible de conduire, à terme, à la disparition des espèces concernées.

7. Par son arrêté du 1er octobre 2021, la préfète de l'Ariège a fixé à 10 le quota de prélèvement maximum autorisé pour les lagopèdes alpins, selon une répartition de 3 pour le Haut-Salat et de 7 sur la Haute-Ariège ouest, et a fixé à 20 par chasseur le prélèvement maximal autorisé de perdrix grise de montagne.

8. S'agissant des lagopèdes alpins, il ressort des pièces du dossier que l'espèce bénéficie, à l'échelle nationale et depuis de nombreuses années, d'un état de conservation très défavorable auquel pourrait encore préjudicier l'augmentation prévisible des températures. Les données statistiques que fournit l'observatoire des galliformes de montagne en 2021 sont, pour cette espèce, largement lacunaires, eu égard à ce que, faute de sites de référence suffisants, aucun indice d'abondance ni indicateur de tendance n'a pu être estimé. Si le taux de reproduction a pu être établi sur la base d'un échantillon de quinze adultes pour la région géographique de la Haute chaîne centrale, comprenant les deux unités de gestion au sein desquelles les prélèvements de Lagopède sont autorisés, ce taux, de 0,4 jeune par adulte, est qualifié de mauvais. Ainsi, les efforts de conservation menés jusqu'à présent ne suffisent pas à empêcher une diminution sensible de la population de lagopèdes alpins dans l'unité naturelle des Pyrénées, susceptible de conduire, à terme, à la disparition de l'espèce. Dans ces conditions, les associations requérantes sont fondées à soutenir que le quota de prélèvement fixé par l'arrêté du 1er octobre 2021 pour les lagopèdes alpins est de nature à compromettre l'objectif de conservation de cette espèce dans son aire de distribution. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'objectif de conservation posé par les stipulations précitées de la directive européenne du 30 novembre 2009 doit être accueilli.

9. S'agissant des perdrix grises des Pyrénées, il ressort des pièces du dossier, en particulier du bilan démographique 2021 de l'observatoire des galliformes de montagne, d'une part, qu'il n'existe pas d'indice de reproduction ni de tendance disponible et, d'autre part, que si pour 2021, l'indice d'abondance, qui permet d'apprécier le nombre de perdrix grises de montagne pour 100 hectares, n'a pas pu être établi, faute de données, pour les aires du Comminges, du bassin du Salat et du bassin du Vicdessos, il est estimé à 18 perdrix pour 100 hectares dans le Piémont ariégeois, 15 dans le Haut-bassin de l'Ariège oriental, 31 dans le pays de Sault Occidental, 81 dans les Monts d'Olmes, 16 dans le Capcir-Querigut, 31 dans le pays de Sault Occidental, 34 dans le bassin de l'Ariège et 13 dans le bassin Conflent-Haut Vallespir, un indice supérieur à 25 étant qualifié de bon et un indice compris entre 10 et 25 de moyen. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier que, sur l'ensemble de la chaîne pyrénéenne, seuls 3 000 couples reproducteurs de perdrix grises de montagne sont présents, soit environ 6 000 individus. Alors que l'association le Comité écologique ariégeois soutient, sans être contestée sur ce point, que sur les 850 chasseurs s'étant vus remettre des carnets de prélèvements dans le département pour la saison 2021/2022, 750 environ ne sont en réalité intéressés que par la chasse à la perdrix grise, la décision attaquée, en ce qu'elle autorise chacun d'entre eux à chasser jusqu'à 20 perdrix grises de montagne, permet un prélèvement maximal de 15 000 oiseaux dans le département, soit un nombre nettement supérieur au nombre total de perdrix grises de montagne qui y sont présentes. Dans ces conditions, les associations requérantes sont fondées à soutenir que le niveau maximal de prélèvements fixé par l'arrêté du 1er octobre 2021 pour la perdrix grise des Pyrénées est de nature à compromettre l'objectif de conservation de cette espèce dans son aire de distribution. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'objectif de conservation posé par les stipulations précitées de la directive européenne du 30 novembre 2009 doit être accueilli.

10. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens des requêtes, que l'arrêté de la préfète de l'Ariège du 1er octobre 2021 doit être annulé en tant qu'il fixe les quotas de prélèvements maximums pour le lagopède alpin et la perdrix grise de montagne.

Sur les frais liés au litige :

11. La fédération départementale des chasseurs de l'Ariège, intervenant en défense, n'étant pas partie à la présente instance, ses conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ne peuvent, en tout état de cause, qu'être rejetées.

12. En revanche, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat le versement à chacune des associations requérantes de la somme de 1 500 euros, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : L'intervention de la fédération départementale des chasseurs de l'Ariège est admise.

Article 2 : L'arrêté de la préfète de l'Ariège du 1er octobre 2021 est annulé en tant qu'il fixe les quotas de prélèvements maximums pour le lagopède alpin et la perdrix grise de montagne.

Article 3 : L'Etat versera à l'association le Comité écologique ariégeois la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : L'Etat versera à l'association One Voice la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Les conclusions présentées par la fédération départementale des chasseurs de l'Ariège sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à l'association le Comité écologique ariégeois, à l'association One Voice, à la fédération départementale des chasseurs de l'Ariège et au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires.

Copie du présent jugement sera adressée au préfet de l'Ariège.

Délibéré après l'audience du 15 mars 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Poupineau, présidente,

M. Frindel, conseiller,

Mme Lucas, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 29 mars 2024.

La présidente-rapporteure,

V. POUPINEAU L'assesseur le plus ancien,

T. FRINDEL

La greffière,

B. RODRIGUEZ La République mande et ordonne au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme :

La greffière en chef,

Nos 2105789, 2105940

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