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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2200602

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2200602

mercredi 7 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2200602
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème Chambre
Avocat requérantCOHEN-TAPIA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une requête, enregistrée le 3 février 2022, M. D E, représenté par Me Cohen-Tapia, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite par laquelle le préfet de la Haute-Garonne lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Garonne de lui délivrer un titre de séjour, sous astreinte de 300 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État le paiement à son conseil de la somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 ;

4°) de condamner l'administration à lui rembourser les droits de plaidoiries prévus par l'article L. 723-3 du code de la sécurité sociale.

Il soutient que :

- la décision attaquée n'est pas motivée ;

- elle méconnaît le principe du contradictoire ;

- elle méconnaît l'article 6 (5°) de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;

- elle méconnaît les articles 7 et 24 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- elle méconnaît l'article 9-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme.

Par un mémoire en défense, enregistré le 11 avril 2022, le préfet de la Haute-Garonne demande au tribunal de prononcer un non-lieu à statuer.

Il fait valoir qu'il a pris une décision portant refus de séjour le 2 février 2022, régulièrement notifiée le 4 février 2022, qui remplace la décision implicite de rejet née le 10 décembre 2021.

II. Par une requête, enregistrée le 15 février 2022, M. D E, représenté par Me Cohen-Tapia, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 2 février 2022 par laquelle le préfet de la Haute-Garonne lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Garonne de lui délivrer un titre de séjour, sous astreinte de 300 euros par jour de retard ;

3°) de lui allouer l'aide juridictionnelle provisoire ;

4°) de mettre à la charge de l'État le paiement à son conseil de la somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 ;

5°) de condamner l'administration à lui rembourser les droits de plaidoiries prévus par l'article L. 723-3 du code de la sécurité sociale.

Il soutient que :

- la décision attaquée n'est pas motivée ;

- elle méconnaît le principe du contradictoire ;

- elle méconnaît l'article 6 (5°) de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;

- elle méconnaît les articles 7 et 24 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- elle méconnaît l'article 9-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme.

Par un mémoire en défense, enregistré le 11 avril 2022, le préfet de la Haute-Garonne conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

M. E a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par deux décisions du 28 juin et du 5 juillet 2022.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Hecht a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. E, ressortissant algérien né le 21 novembre 1994 déclare être entré en France le 8 juillet 2018. Le 10 août 2021, il a sollicité la délivrance d'un titre de séjour en faisant valoir, d'une part, la présence sur le territoire national de son épouse, de son enfant mineur, de son beau-fils et de son frère et, d'autre part, une promesse d'embauche assortie d'une demande d'autorisation de travail. Une décision implicite de rejet de sa demande est née le 10 décembre 2021, contestée dans une première requête, enregistrée le 3 février 2022 sous le numéro 2200602. Par une décision du 2 février 2022 le préfet de la Haute-Garonne a expressément refusé de lui délivrer le titre demandé. Par une seconde requête, enregistrée le 15 février 2022 sous le numéro 2200855, l'intéressé demande l'annulation de ce cette dernière décision.

Sur la jonction :

2. Les requêtes susvisées n° 2200602 et n° 2200855, présentées par M. E présentent à juger les mêmes questions et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur l'instance n° 2200602 :

3. Ainsi qu'il a été exposé au point 1, il est constant que le préfet de la Haute-Garonne a refusé à M. E de lui délivrer le titre de séjour sollicité par une décision expresse du 2 février 2022, notifiée le 4 février 2022. Cette décision expresse a retiré la décision implicite de rejet née le 10 décembre 2021 du silence gardé sur la demande de titre de séjour émise le 10 août 2021. Par suite, ce retrait étant antérieur à l'introduction de la requête de M. E, il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions de la requête n° 2200602.

Sur l'instance n° 2200855 :

En ce qui concerne la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

4. M. E a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle du 5 juillet 2022. Par suite, les conclusions tendant à son admission à l'aide juridictionnelle provisoire sont devenues sans objet. Il n'y a donc plus lieu d'y statuer.

En ce qui concerne les conclusions aux fins d'annulation :

5. En premier lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; () / 6° Refusent un avantage dont l'attribution constitue un droit pour les personnes qui remplissent les conditions légales pour l'obtenir ; () ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision. "

6. Il résulte des termes mêmes de la décision en litige qu'elle comporte les considérations de droit et de fait sur lesquelles elles se fondent et dont le préfet avait connaissance à la date de son édiction, en particulier relatives à la situation familiale de l'intéressé et à sa promesse d'embauche. Le moyen tiré de l'insuffisance de motivation, laquelle ne se confond pas avec le bien-fondé des motifs, ne peut donc qu'être écarté.

7. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Exception faite des cas où il est statué sur une demande, les décisions individuelles qui doivent être motivées en application de l'article L. 211-2, ainsi que les décisions qui, bien que non mentionnées à cet article, sont prises en considération de la personne, sont soumises au respect d'une procédure contradictoire préalable. "

8. La procédure contradictoire prévue par ces dispositions n'est pas applicable aux décisions statuant sur une demande. Ainsi, M. E ne peut utilement les invoquer à l'encontre de la décision rejetant sa demande de titre de séjour pour soutenir qu'elle serait irrégulière.

9. En troisième lieu, d'abord, aux termes de l'article 6 de l'accord franco-algérien susvisé : " Les dispositions du présent article ainsi que celles des deux articles suivants, fixent les conditions de délivrance et de renouvellement du certificat de résidence aux ressortissants algériens établis en France ainsi qu'à ceux qui s'y établissent, sous réserve que leur situation matrimoniale soit conforme à la législation française. / Le certificat de résidence d'un an portant la mention " vie privée et familiale " est délivré de plein droit : () 5) au ressortissant algérien, qui n'entre pas dans les catégories précédentes ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, dont les liens personnels et familiaux en France sont tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus ; () ".

10. Ensuite, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

11. Enfin, aux termes de l'article 7 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de ses communications ".

12. Pour l'application de ces stipulations, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

13. En l'espèce, premièrement, si M. E se prévaut de son ancienneté de séjour en France, en déclarant être entré sur le territoire français le 8 juillet 2018, en tout état de cause de manière irrégulière, toutefois il ne l'établit pas. En outre, ni la commande opérée auprès de " Cdiscount ", ni la facture d'Amazon pour un montant de zéro euro, ni les factures téléphoniques de Free, ni les relevés bancaires produits entre décembre 2018 et février 2020 ne sauraient démontrer sa présence effective sur le territoire français à cette période alors que certains mois ne présentent aucun mouvement bancaire, que d'autres mois ne présentent que des virements entre des comptes bancaires, parfois à somme nulle, et alors que le préfet fait valoir, sans être contesté, que les comptes de la banque " N26 " peuvent être partagés par plusieurs bénéficiaires. Deuxièmement, il ressort des pièces du dossier que M. E a épousé Mme B, ressortissante algérienne titulaire d'un titre de séjour valable jusqu'en 2030, le 2 juillet 2021, et qu'ils ont une fille, A, ressortissante algérienne née le 4 novembre 2018 et reconnue par l'intéressé. Toutefois, si M. E fait valoir sa situation familiale, il se borne à produire une attestation de son épouse, ainsi que quatre témoignages peu circonstanciés et établis pour les besoins de la cause par sa belle-sœur, une amie et deux voisins, qui ne sauraient, à eux seuls, démontrer la réalité, la stabilité ni l'effectivité des liens familiaux dont il se prévaut. Troisièmement, M. E ne peut se prévaloir utilement de la situation familiale et professionnelle de Mme B, son épouse, pour contester le refus de titre de séjour opposé par le préfet sur le fondement des stipulations susmentionnées. Par suite, M. E n'est pas fondé à soutenir que le préfet de la Haute-Garonne aurait méconnu ni l'article 6 (5) de l'accord franco-algérien susvisé, ni l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme, ni l'article 7 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne.

14. En quatrième lieu, d'une part, aux termes de l'article 24 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " () / 2. Dans tous les actes relatifs aux enfants, qu'ils soient accomplis par des autorités publiques ou des institutions privées, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. / 3. Tout enfant a le droit d'entretenir régulièrement des relations personnelles et des contacts directs avec ses deux parents, sauf si cela est contraire à son intérêt ".

15. D'autre part, aux termes de l'article 9-1 de la convention internationale des droits de l'enfant : " Les États parties veillent à ce que l'enfant ne soit pas séparé de ses parents contre leur gré, à moins que les autorités compétentes ne décident, sous réserve de révision judiciaire et conformément aux lois et procédures applicables, que cette séparation est nécessaire dans l'intérêt supérieur de l'enfant. Une décision en ce sens peut être nécessaire dans certains cas particuliers, par exemple lorsque les parents maltraitent ou négligent l'enfant, ou lorsqu'ils vivent séparément et qu'une décision doit être prise au sujet du lieu de résidence de l'enfant. "

16. M. E allègue que la décision contestée priverait son enfant de sa présence. Toutefois, le refus de titre de séjour opposé par le préfet de la Haute-Garonne, qui ne constitue pas une mesure d'éloignement, n'a pas pour effet de séparer M. E de son enfant. En outre, il ne peut pas davantage se prévaloir des stipulations de l'article 9-1 précité dès lors que celles-ci créent seulement des obligations entre États sans ouvrir de droits aux intéressés. Par suite, le moyen fondé sur la méconnaissance des stipulations susmentionnées est inopérant. Au demeurant, si M. E fournit un certificat " médical " du 14 juin 2021 et un certificat de consultation du 10 juillet 2021, ainsi que les témoignages peu circonstanciés mentionnés au point 13, ces seules pièces ne sauraient, à elles seules, justifier de sa contribution effective à l'entretien et à l'éducation de sa fille.

17. En cinquième lieu, aux termes de l'article 7 (b) de l'accord franco-algérien susvisé : " Les dispositions du présent article et celles de l'article 7 bis fixent les conditions de délivrance du certificat de résidence aux ressortissants algériens autres que ceux visés à l'article 6 nouveau, ainsi qu'à ceux qui s'établissent en France après la signature du premier avenant à l'accord () b) Les ressortissants algériens désireux d'exercer une activité professionnelle salariée reçoivent après le contrôle médical d'usage et sur présentation d'un contrat de travail visé par les services du ministre chargé de l'emploi, un certificat de résidence valable un an pour toutes professions et toutes régions, renouvelable et portant la mention " salarié " : cette mention constitue l'autorisation de travail exigée par la législation française () ".

18. Si M. E bénéficie d'une promesse d'embauche de l'entreprise France Ceramic du 25 juin 2021, entreprise qui a également déposé une demande d'autorisation de travail ce même jour, toutefois, ainsi que le lui oppose le préfet de la Haute-Garonne, il ne dispose pas du visa long séjour nécessaire. En outre, il n'établit, ni même n'allègue détenir aucune qualification, diplôme ou expérience particuliers qui justifierait une régularisation exceptionnelle, s'agissant d'un emploi de " préparateur de commande " dont il n'est au demeurant pas soutenu qu'il relèverait d'une qualification particulière, ni qu'il relèverait d'un secteur en tension. Par suite, M. E n'est pas fondé à soutenir que le préfet de la Haute-Garonne aurait irrégulièrement refusé de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " salarié ".

19. Pour les mêmes motifs et compte tenu de ce qui a été exposé aux points 13, 16 et 18, M. E n'est pas fondé à soutenir que le préfet aurait entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle et familiale.

20. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de M. E tendant à l'annulation de l'arrêté du préfet de la Haute-Garonne en date du 2 février 2022 doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et celles présentées sur le fondement des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, de même que celles tendant au remboursement des droits de plaidoirie prévus par l'article L. 723-3 du code de la sécurité sociale, lesquels ne sont au demeurant pas au nombre des dépens énumérés par les dispositions de l'article R. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions de M. E présentées dans la requête n° 2200602.

Article 2 : Il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions de M. E tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête n° 2200855 est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. D E et au préfet de la Haute-Garonne.

Délibéré après l'audience du 17 mai 2023, à laquelle siégeaient :

M. Sorin, président,

M. Hecht, premier conseiller,

Mme Pétri, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 juin 2023.

Le rapporteur,

S. HECHT

Le président,

T. SORINLa greffière,

M. C

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Garonne, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme :

La greffière en chef,

2, 2200855

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