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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2204537

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2204537

mardi 12 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2204537
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantSELARL TERRASSE-ROVER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires enregistrés le 4 août 2022, le 28 mars 2023, le 27 avril 2023, et un mémoire du 27 avril 2023, M. et Mme D E représentés par Me Terrasse, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite de rejet née le 11 juin 2022, par laquelle le maire de la commune de Villematier à refuser de dresser procès-verbal d'infractions au code de l'urbanisme et de faire usage des pouvoirs de police qu'il tient de l'article L. 541-3 du code de l'environnement ;

2°) d'enjoindre au maire de la commune de Villematier de faire dresser un procès-verbal d'infraction sur le fondement de l'article L. 480-1 du code l'urbanisme et d'en adresser copie au ministère public dans un délai de dix jours à compter de la notification du jugement, et de mettre en œuvre les pouvoirs de police qu'il tient de l'article L. 541-3 du code de l'environnement pour obtenir l'évacuation des déchets entreposés illégalement sur le terrain de M. B et de Mme C dans le même délai, enfin d'assortir ces injonctions d'une astreinte de 100 euros par jour de retard passé ce délai.

Ils soutiennent que :

- la décision par laquelle le maire de la commune a refusé de dresser un procès-verbal d'infraction est entachée d'erreur de droit en raison du caractère certain des infractions qu'ils invoquent ;

- la décision attaquée méconnaît les dispositions de l'article L. 541-3 du code de l'environnement ;

Par un mémoire en défense, enregistré le 23 février 2023, la commune de Villematier, représentée par Me Faure-Tronche, conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 2 000 euros soit mise à la charge des requérants sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'action publique est prescrite ;

- la matérialité des infractions n'est pas établie ;

- à la supposée établie, dresser un procès-verbal porterait atteinte à la protection du domicile telle que garantie par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par des mémoires en défense enregistrés le 13 mars 2023, le 15 mars 2023 et le 27 mars 2023, M. A B, représenté par Me Gautier, conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 2 000 euros soit mise à la charge des requérants sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'action publique est prescrite ;

- la matérialité des infractions n'est pas établie.

La procédure a été communiquée au préfet de la Haute-Garonne qui n'a pas produit d'observations.

Par ordonnance du 28 avril 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au 15 mai 2023.

Des pièces complémentaires présentées pour M. et Mme D E ont été enregistrées le 18 octobre 2023 et n'ont pas été communiquées.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de procédure pénale ;

- le code de l'urbanisme ;

- le code de l'environnement ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Lequeux, rapporteure,

- les conclusions de Mme Rousseau, rapporteure publique,

- et les observations de Me Terrasse, représentant les requérants, et de Me Faure-Tronche, représentant la commune de Villematier.

Considérant ce qui suit :

1. M. et Mme E sont propriétaires de deux parcelles contiguës cadastrées A 180 et A 116, sur le territoire de la commune de Villematier, sur lesquelles est érigée leur maison d'habitation, acquises le 3 mai 2007. Par courrier reçu en mairie de Villematier le 11 avril 2022, et également adressé au préfet de la Haute-Garonne, ils ont demandé au maire de la commune de dresser procès-verbal d'infractions au code de l'urbanisme et de faire usage des pouvoirs qu'il tient de l'article L. 541-3 du code de l'environnement pour constater les infractions commises par leur voisin, M. B, propriétaire de la parcelle A 115. Ces demandes ont été rejetées implicitement.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision implicite de refus de dresser procès-verbal au titre de l'article L.480-1 du code de l'urbanisme :

S'agissant de la matérialité des infractions :

2. Aux termes des dispositions de l'article L. 480-1 du code de l'urbanisme : " Les infractions aux dispositions des titres Ier, II, III, IV et VI du présent livre sont constatées par tous officiers ou agents de police judiciaire ainsi que par tous les fonctionnaires et agents de l'Etat et des collectivités publiques commissionnés à cet effet par le maire ou le ministre chargé de l'urbanisme suivant l'autorité dont ils relèvent et assermentés. Les procès-verbaux dressés par ces agents font foi jusqu'à preuve du contraire. () Lorsque l'autorité administrative et, au cas où il est compétent pour délivrer les autorisations, le maire ou le président de l'établissement public de coopération intercommunale compétent ont connaissance d'une infraction de la nature de celles que prévoient les articles L. 480-4 et L. 610-1, ils sont tenus d'en faire dresser procès-verbal ". Il résulte de ces dispositions que le maire est tenu de dresser un procès-verbal en application de l'article L. 480-1 du code de l'urbanisme lorsqu'il a connaissance d'une infraction mentionnée à l'article L. 480-4, résultant soit de l'exécution de travaux sans les autorisations prescrites par le livre IV du code, soit de la méconnaissance des autorisations délivrées.

3. Il ressort des pièces du dossier, et notamment des photographies du procès-verbal du constat d'huissier dressé le 20 janvier 2022 à la demande des requérants qu'étaient présents sur le terrain de M. B deux modules de type " Algéco " dont l'emprise au sol est supérieure à 5 m², un mobil-home, des caravanes et de nombreux véhicules. Il ressort également des photographies produites par les requérants, datées du 8 mai 2022 que cinq modules de type " Algéco " supplémentaires ont été déposés sur la parcelle, et que les caravanes et véhicules étaient toujours stationnés, quatre mois après le premier constat d'huissier.

4. En premier lieu, aux termes de l'article R. 421-2 du code de l'urbanisme : " Sont dispensées de toute formalité au titre du présent code, en raison de leur nature ou de leur très faible importance, sauf lorsqu'ils sont implantés dans le périmètre d'un site patrimonial remarquable, dans les abords des monuments historiques ou dans un site classé ou en instance de classement : / a) Les constructions nouvelles répondant aux critères cumulatifs suivants : / -une hauteur au-dessus du sol inférieure ou égale à douze mètres ; / - une emprise au sol inférieure ou égale à cinq mètres carrés ; / - une surface de plancher inférieure ou égale à cinq mètres carrés ; / b) Les habitations légères de loisirs implantées dans les emplacements mentionnés à l'article R. 111-38 et dont la surface de plancher est inférieure ou égale à trente-cinq mètres carrés ; / () ". Aux termes de l'article R. 111-38 du même code : " Les habitations légères de loisirs peuvent être implantées : / 1° Dans les parcs résidentiels de loisirs spécialement aménagés à cet effet ; / 2° Dans les villages de vacances classés en hébergement léger en application du code du tourisme ; / 3° Dans les dépendances des maisons familiales de vacances agréées en application du code du tourisme ; / 4° Dans les terrains de camping régulièrement créés, () / ".

5. D'une part, il n'est pas contesté que les propriétaires n'ont sollicité aucune autorisation permettant l'installation des sept modules de type " Algéco " présents sur la parcelle.

6. D'autre part, il n'est pas contesté que la parcelle située en zone A du plan local d'urbanisme est située en dehors d'un parc résidentiel ou de loisirs.

7. Dans ces conditions, il ressort des pièces du dossier que les infractions aux dispositions précitées sont constituées en raison de la présence établie des dits modules et d'un mobilhome sur la parcelle.

8. En deuxième lieu, aux termes de l'article R. 421-23 du code de l'urbanisme : " Doivent être précédés d'une déclaration préalable les travaux, installations et aménagements suivants : / () / d) L'installation, pour une durée supérieure à trois mois par an, d'une caravane autre qu'une résidence mobile mentionnée au j ci-dessous :/ -sur un terrain situé en dehors d'un parc résidentiel de loisirs, d'un terrain de camping, d'un village de vacances classé en hébergement léger au sens du code du tourisme ou d'une dépendance de maison familiale de vacances agréée au sens du code du tourisme ; / -sur un emplacement d'un terrain de camping, d'un village de vacances classé en hébergement léger au sens du code du tourisme ou d'une dépendance de maison familiale de vacances agréée au sens du code du tourisme qui a fait l'objet d'une cession en pleine propriété, de la cession de droits sociaux donnant vocation à sa propriété en attribution ou en jouissance ou d'une location d'une durée supérieure à deux ans. / Pour le calcul de la durée de trois mois par an mentionnée au cinquième alinéa, toutes les périodes de stationnement, consécutives ou non, sont prises en compte ; / () ".

9. Il est établi par les deux procès-verbaux versés au dossier, rédigés à plus de trois mois d'intervalle, que les caravanes installées sur le terrain de M. B sont demeurées stationnées plus de trois mois sans autorisation. L'infraction aux dispositions précitées du code de l'urbanisme est donc également établie.

10. En dernier lieu, aux termes de l'article L. 610-1 du code de l'urbanisme : " En cas d'infraction aux dispositions des plans locaux d'urbanisme, les articles L. 480-1 à L. 480-9 sont applicables, les obligations mentionnées à l'article L. 480-4 s'entendant également de celles résultant des plans locaux d'urbanisme ". Aux termes de l'article A1 du plan local d'urbanisme de la commune, sont interdites : " les constructions ou installations ou les extensions des constructions existantes non liées à une activité agricole à l'exception des constructions ou installations nécessaires aux services publics ou d'intérêt collectif. / - Les dépôts permanents de véhicule, de ferraille et de déchets non organiques. / () ".

11. Il est établi par les deux procès-verbaux de constatation que des véhicules étaient stationnés en permanence sur la parcelle. Il résulte des dispositions précitées qu'un tel stationnement permanent est interdit par le plan local d'urbanisme de la commune sur la parcelle. Dans ces conditions, une infraction au code de l'urbanisme est également établie pour ce motif.

12. Il résulte de tout ce qui précède que le maire de la commune de Villematier était tenu de dresser un procès-verbal des infractions relevées aux points 7, 9 et 11 du présent jugement.

S'agissant de la prescription :

13. Aux termes de l'article 8 du code de procédure pénale, dans sa rédaction antérieure à l'entrée en vigueur de la loi du 27 février 2017 portant réforme de la prescription en matière pénale : " En matière de délit, la prescription de l'action publique est de trois années révolues ; elle s'accomplit selon les distinctions spécifiées à l'article précédent () ". Selon le premier alinéa de ce même article 8, dans sa rédaction issue de cette loi : " L'action publique des délits se prescrit par six années révolues à compter du jour où l'infraction a été commise ". En application du 4° de l'article 112-2 du code pénal, ce délai de prescription s'applique immédiatement à la répression des infractions commises avant son entrée en vigueur, lorsque les prescriptions ne sont pas acquises à cette date.

14. Il résulte des dispositions citées au point 6 que l'autorité administrative est tenue de dresser un procès-verbal en application de l'article L. 480-1 du code de l'urbanisme lorsqu'elle a connaissance d'une infraction de la nature de celles que prévoient les articles L. 480-4 et L. 610-1 du même code. Toutefois, lorsque l'action publique ne peut plus être engagée en raison de l'expiration du délai de prescription, l'autorité administrative ne saurait être tenue de dresser un procès-verbal des infractions qui ne peuvent plus être poursuivies. Le maire, agissant au nom de l'Etat, ne peut pas davantage ordonner légalement, après l'expiration du délai de prescription de l'action publique, l'interruption de travaux sur le fondement de l'article L. 480-2 du code de l'urbanisme. Ce délai de prescription ne commence à courir, le cas échéant, qu'à compter de l'achèvement de l'ensemble des travaux qui, bien qu'exécutés successivement, relèvent d'une entreprise unique.

15. Si le maire de la commune et le propriétaire de la parcelle A 115 se prévalent de la prescription de l'action publique dès lors que les requérants se plaignent depuis plus de six ans des infractions dont la matérialité est établie par le présent jugement, , la prescription de l'action publique ne court toutefois qu'à compter du jour où la situation illicite a pris fin, l'infraction s'accomplissant pendant toute la durée de l'utilisation du sol en méconnaissance des dispositions du code de l'urbanisme. Ni la commune ni le propriétaire de la parcelle n'établissent qu'à la date de la décision de refus de dresser procès-verbal les infractions auraient pris fin depuis un délai supérieur à celui prévu par l'article 8 du code de procédure pénale, de sorte que l'action publique pourrait être prescrite. Dans ces conditions, ils ne sont pas fondés à se prévaloir de ces dispositions.

S'agissant de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales :

16. Si la commune se prévaut des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales pour soutenir qu'à supposer les infractions établies, elle pouvait se soustraire à son obligation d'en dresser procès-verbal, les défendeurs n'établissent pas que le choix de construire ou d'installer des équipements ou encore de déposer des véhicules sur le terrain en cause en se sachant dépourvus d'autorisation d'urbanisme aurait été dicté par des motifs dont l'importance excèderait celle imposant aux administrés de se conformer aux règles d'urbanisme. Aucune atteinte au droit à mener une vie privée et familiale normale des requérants de nature à dispenser le maire de Villematier de dresser procès-verbal n'est donc ici caractérisée. .

En ce qui concerne la décision implicite de dresser procès-verbal au titre de l'article L. 541-3 du code de l'environnement :

17. Aux termes de l'article L. 541-3 du code de l'environnement : " I.- Lorsque des déchets sont abandonnés, déposés ou gérés contrairement aux prescriptions du présent chapitre et des règlements pris pour leur application, à l'exception des prescriptions prévues au I de l'article L. 541-21-2-3 et de celles prévues à la section 4 du présent chapitre, l'autorité titulaire du pouvoir de police compétente avise le producteur ou détenteur de déchets des faits qui lui sont reprochés ainsi que des sanctions qu'il encourt et, après l'avoir informé de la possibilité de présenter ses observations, écrites ou orales, dans un délai de dix jours, le cas échéant assisté par un conseil ou représenté par un mandataire de son choix, peut lui ordonner le paiement d'une amende au plus égale à 15 000 € et le mettre en demeure d'effectuer les opérations nécessaires au respect de cette réglementation dans un délai déterminé. / () ".

18. S'il ressort des pièces du dossier que l'huissier a constaté la présence de plusieurs véhicules dont certains ont l'apparence d'épaves, cette circonstance ne suffit pas à caractériser la présence de déchets sur le terrain au sens des dispositions précitées. Par suite, M. et Mme E ne sont pas fondés à soutenir que c'est à tort que le maire a refusé de faire usage de ses pouvoirs de police spéciale en matière de déchets.

19. Il résulte de tout ce qui précède que M. et Mme E sont seulement fondés à demander l'annulation de la décision implicite de rejet du 11 juin 2022 en tant que le maire de la commune a refusé de dresser un procès-verbal d'infractions au code de l'urbanisme sur la parcelle A 115.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

20. Le présent jugement implique nécessairement que le maire de la commune fasse dresser procès-verbal des infractions au code de l'urbanisme existantes sur la parcelle A 115 telles que décrites aux points 9 et 11 du présent jugement, sous réserve d'un changement de circonstances de fait ou de droit. Il n'implique par contre pas que l'infraction décrite au point 7, tirée de la méconnaissance de l'article A1 du plan local d'urbanisme résultant d'un dépôt permanent de véhicules, soit relevée par procès-verbal, dès lors qu'il résulte de l'instruction qu'au 27 mars 2023, le terrain était débarrassé de tout véhicule. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction de l'astreinte demandée.

Sur les frais liés au litige :

21. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que les sommes demandées par la commune et M. B soient mises à la charge des requérants qui ne sont pas partie perdante à la présente instance.

D E C I D E :

Article 1er : La décision implicite de rejet du 11 juin 2022 du maire de la commune de Villematier est annulée en tant qu'il a refusé de dresser un procès-verbal des infractions au code de l'urbanisme relevées par le présent jugement.

Article 2 : Il est enjoint au maire de la commune de Villematier de faire dresser procès-verbal des infractions au code de l'urbanisme existantes sur la parcelle cadastrée A 115 dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Les conclusions présentées par la commune de Villematier et M. B au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. et Mme D E, M. A B, à la commune de Villematier et au préfet de la Haute-Garonne.

Délibéré après l'audience du 17 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Grimaud, président,

Mme Lequeux, conseillère,

Mme Lucas, conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 novembre 2024.

La rapporteure,

A. LEQUEUX

Le président,

P. GRIMAUDLa greffière,

M.-E. LATIF

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Garonne en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme :

La greffière en chef,

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