Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés le 21 septembre 2022 et le 24 septembre 2024, Mme D... et M. B... E..., représentés par la SCP Tertian-Bagnoli, demandent au tribunal :
1°) d’annuler la décision du 1er août 2022 par laquelle le maire de la commune de Dégagnac ne s’est pas opposé à la déclaration préalable présentée par la société Totem France pour l’installation d’un pylône de radiotéléphonie sur un terrain cadastré section B n°1488 situé à Dégagnac (Lot) ;
2°) de mettre à la charge de la commune de Dégagnac ou de toute partie perdante la somme de 2 500 euros au titre des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Ils soutiennent que :
- leur requête est recevable compte tenu de leur intérêt à agir ;
- l’arrêté en litige a été pris au vu d’un dossier incomplet, en méconnaissance du décret n° 2002-775 du 3 mai 2002 fixant les valeurs limites d’exposition du public aux champs électromagnétiques utilisés dans réseaux de télécommunication ou par les installations radioélectriques ;
- il méconnaît les dispositions de l’article D. 98-6-1 du code des postes et des communications électroniques ;
- il est entaché d’une erreur manifeste d’appréciation dans l’application des dispositions de l’article R. 111-27 du code de l’urbanisme ;
- il porte atteinte au principe de précaution posé par l’article 5 de la Charte de l’environnement ainsi qu’aux dispositions des articles R. 111-26 du code de l’urbanisme et R. 181-43 du code de l’environnement.
Par un mémoire en défense, enregistré le 18 septembre 2023, la commune de Dégagnac, représentée par Me Mazars, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 2 000 euros soit mise à la charge des requérants sur le fondement des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle fait valoir que :
- les requérants ne justifient pas de leur intérêt pour agir contre la décision en litige ;
- en tout état de cause, les moyens invoqués ne sont pas fondés.
Par un mémoire en défense enregistré le 29 février 2024, les sociétés Totem France et Orange, représentées par Me Gentilhomme, concluent au rejet de la requête et à ce que la somme de 5 500 euros soit mise à la charge des requérantes sur le fondement des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elles font valoir que :
- à titre principal, les requérants n’ont pas intérêt pour agir contre la décision en litige ;
- à titre subsidiaire, les moyens soulevés ne sont pas fondés.
Par une ordonnance du 23 février 2024, la clôture de l’instruction a été fixée au 25 mars 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la Charte de l’environnement ;
- le code de l’urbanisme ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Bouisset, rapporteure,
- les conclusions de Mme Lucas, rapporteure publique,
Considérant ce qui suit :
1. Le 16 juin 2022, la SAS Totem France a déposé une déclaration préalable portant sur la construction d’une antenne-relais de radiotéléphonie sur un terrain cadastré section B n°1488 à Dégagnac (Lot), appartenant à M. A... C.... Elle a complété son dossier le 15 juillet 2022.Par un arrêté du 1er août 2022, le maire de la commune de Dégagnac ne s’est pas opposé à cette déclaration préalable.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
2. En premier lieu, aux termes de l’article 5 du décret n° 2002-775 du 3 mai 2002 pris en application du 12° de l'article L. 32 du code des postes et télécommunications et relatif aux valeurs limites d’exposition du public aux champs électromagnétiques utilisés dans réseaux de télécommunication ou par les installations radioélectriques : « Les personnes mentionnées à l'article 1er communiquent aux administrations ou autorités affectataires des fréquences concernées, à leur demande, un dossier contenant soit une déclaration selon laquelle l'équipement ou l'installation est conforme aux normes ou spécifications mentionnées à l'article 4, soit les documents justifiant du respect des valeurs limites d'exposition ou, le cas échéant, des niveaux de référence. Cette justification peut notamment être apportée en utilisant, dans les limites de son champ d'application, un protocole de mesure in situ du niveau d'exposition du public aux champs électromagnétiques, dont les références sont publiées au Journal officiel des Communautés européennes ou au Journal officiel de la République française. Le dossier mentionné à l'alinéa précédent précise également les actions engagées pour assurer qu'au sein des établissements scolaires, crèches ou établissements de soins qui sont situés dans un rayon de cent mètres de l'équipement ou de l'installation, l'exposition du public au champ électromagnétique émis par l'équipement ou l'installation est aussi faible que possible tout en préservant la qualité du service rendu. Le dossier mentionné au premier alinéa est communiqué à l'Agence nationale des fréquences, à sa demande, lorsqu'elle procède à des contrôles en application du 10° de l'article R. 52-2-1 du code des postes et télécommunications, par les administrations ou autorités affectataires des fréquences concernées ou, si celles-ci en sont d'accord, directement par les personnes mentionnées à l'article 1er. L'agence informe les administrations ou autorités affectataires des fréquences concernées des résultats de ces contrôles ».
3. En vertu du principe de l’indépendance des législations, il n’appartient pas à l’autorité en charge de la délivrance des autorisations d’urbanisme de veiller au respect de la réglementation des valeurs limites d’exposition du public aux champs électromagnétiques utilisés dans réseaux de télécommunication ou par les installations radioélectriques, mais seulement de se prononcer sur la conformité du projet aux règles d’urbanisme en vigueur. Dès lors, les requérants ne peuvent utilement soutenir que l’arrêté en litige est entaché d’un vice de procédure, en l’absence de transmission à la commune de Dégagnac d’un dossier d’information sur le projet d’implantation d’antenne de radiotéléphonie en litige. Ce moyen ne peut, par suite, qu’être écarté.
4. En deuxième lieu, aux termes de l’article D. 98-6-1 du code des postes et communications électroniques : « (…) II. - L'opérateur fait en sorte, dans la mesure du possible, de partager les sites radioélectriques avec les autres utilisateurs de ces sites. / Lorsque l'opérateur envisage d'établir un site ou un pylône et sous réserve de faisabilité technique, il doit à la fois : - privilégier toute solution de partage avec un site ou un pylône existant ; - veiller à ce que les conditions d'établissement de chacun des sites ou pylônes rendent possible, sur ces mêmes sites et sous réserve de compatibilité technique, l'accueil ultérieur d'infrastructures d'autres opérateurs ; - répondre aux demandes raisonnables de partage de ses sites ou pylônes émanant d'autres opérateurs ».
5. Lorsque l’autorité d’urbanisme est saisie d’une déclaration préalable, elle est seulement tenue de se prononcer sur la conformité du projet aux règles d’urbanisme en vigueur et il ne lui appartient dès lors pas d’apprécier l’opportunité du choix d’implantation de celui-ci. Dès lors, les requérantes ne peuvent utilement, pour critiquer l’emplacement du projet, se prévaloir des dispositions précitées de l’article D. 98-6-1, lesquelles en tout état de cause n’imposent aucune obligation de partage des sites ou des pylônes entre les opérateurs. Par suite, ce moyen doit être écarté.
6. En troisième lieu, aux termes de l’article R. 111-27 du code de l’urbanisme : « Le projet peut être refusé ou n'être accepté que sous réserve de l'observation de prescriptions spéciales si les constructions, par leur situation, leur architecture, leurs dimensions ou l'aspect extérieur des bâtiments ou ouvrages à édifier ou à modifier, sont de nature à porter atteinte au caractère ou à l'intérêt des lieux avoisinants, aux sites, aux paysages naturels ou urbains ainsi qu'à la conservation des perspectives monumentales ». Pour apprécier si un projet de construction porte atteinte, en méconnaissance des dispositions précitées, au caractère ou à l’intérêt des lieux avoisinants, aux sites, aux paysages naturels ou urbains ainsi qu’à la conservation des perspectives monumentales, il appartient à l’autorité administrative d’apprécier, dans un premier temps, la qualité du site sur lequel la construction est projetée et d’évaluer, dans un second temps, l’impact que cette construction, compte tenu de sa nature et de ses effets, pourrait avoir sur ce site.
7. Il ressort des pièces du dossier que le projet en litige est implanté dans un espace boisé, dans un secteur majoritairement composé de parcelles agricoles. Il ne bénéficie d’aucune protection patrimoniale ou environnementale et ne présente pas d’intérêt paysager particulier ni de caractère remarquable. Au demeurant, l’installation envisagée concerne un pylône de 24,20 mètres de hauteur, support d’antenne de téléphonie mobile, dont l’impact visuel sera atténué par le choix d’une structure en treillis métallique. Dans ces conditions, et alors même que ledit pylône serait visible depuis la propriété des requérants, ces derniers ne sont pas fondés à soutenir qu’en ne s’opposant pas à la déclaration préalable en litige, le maire de Dégagnac aurait entaché sa décision d’une erreur manifeste d’appréciation au regard de l’article R. 111-27 du code de l’urbanisme. Le moyen soulevé à cet égard doit donc être écarté.
8. En quatrième et dernier lieu, aux termes de l’article 5 de la Charte de l’environnement : « Lorsque la réalisation d’un dommage, bien qu’incertaine en l’état des connaissances scientifiques, pourrait affecter de manière grave et irréversible l’environnement, les autorités publiques veillent, par application du principe de précaution et dans leurs domaines d’attributions, à la mise en œuvre de procédures d’évaluation des risques et à l’adoption de mesures provisoires et proportionnées afin de parer à la réalisation du dommage ». Aux termes de l’article R. 111-26 du code de l’urbanisme : « Le permis ou la décision prise sur la déclaration préalable doit respecter les préoccupations d'environnement définies aux articles L. 110-1 et L. 110-2 du code de l'environnement. Le projet peut n'être accepté que sous réserve de l'observation de prescriptions spéciales si, par son importance, sa situation ou sa destination, il est de nature à avoir des conséquences dommageables pour l'environnement. Ces prescriptions spéciales tiennent compte, le cas échéant, des mesures mentionnées à l'article R. 181-43 du code de l'environnement ». Aux termes des dispositions de l’article R. 181-43 du code de l’environnement : « L'arrêté d'autorisation environnementale fixe les prescriptions nécessaires au respect des dispositions des articles L. 181-3 et L. 181-4. Il comporte notamment les mesures d'évitement, de réduction et de compensation et leurs modalités de suivi qui, le cas échéant, sont établies en tenant compte des prescriptions spéciales dont est assorti le permis de construire, le permis d'aménager, le permis de démolir ou la décision prise sur la déclaration préalable en application de l'article R. 111-26 du code de l'urbanisme ».
9. Il appartient à l’autorité administrative compétente pour se prononcer sur l’octroi d’une autorisation en application de la législation sur l’urbanisme, de prendre en compte le principe de précaution énoncé à l’article 5 de la Charte de l’environnement et rappelé par l’article L. 110‑1 du code de l’environnement, auquel renvoie l’article R. 111-26 du code de l’urbanisme. Toutefois ces dispositions ne lui permettent pas, indépendamment des procédures d’évaluation des risques et des mesures provisoires et proportionnées susceptibles, le cas échéant, d’être mises en œuvre par les autres autorités publiques dans leur domaine de compétence, de refuser légalement la délivrance d’une autorisation d’urbanisme en l’absence d’éléments circonstanciés sur l’existence, en l’état des connaissances scientifiques, de risques, même incertains, de nature à justifier un tel refus d’autorisation.
10. Si les requérants soutiennent que l’antenne de radiotéléphonie que le projet en litige prévoit d’implanter à proximité de leur maison d’habitation engendrera des rayonnements électromagnétiques susceptibles de représenter un danger pour la santé humaine, ils ne produisent aucun élément de nature à établir l’existence, en l’état des connaissances scientifiques, d’un risque pouvant résulter, pour le public, de son exposition aux champs électromagnétiques émis par les antennes-relais de téléphonie mobile et justifiant que, indépendamment des procédures d'évaluation des risques et des mesures provisoires et proportionnées susceptibles, le cas échéant, d’être mises en œuvre par les autorités compétentes, le maire de Dégagnac s’oppose aux travaux déclarés par la société Totem France. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance du principe de précaution et des dispositions des articles R. 111-26 du code de l’urbanisme et R. 181-43 du code de l’environnement doivent être écartés.
11. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu’il soit besoin d’examiner les fins de non-recevoir opposées par la commune de Dégagnac et les sociétés Totem France et Orange, que les requérants ne sont pas fondés à demander l’annulation de la décision du 1er août 2022. Leur requête doit donc être rejetée.
Sur les dépens et les frais liés au litige :
12. Les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que la somme demandée par les requérants soit mise à la charge de la commune de Dégagnac, qui n’est pas la partie perdante dans la présente instance. Il n’y a pas lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge des requérants les sommes demandées par la commune de Dégagnac et les sociétés Totem France et Orange sur le fondement de ces dispositions.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. et Mme E... est rejetée.
Article 2 : Les conclusions présentées par la commune de Dégagnac et les sociétés Totem France et Orange sur le fondement des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme D... et M. B... E..., à la commune de Dégagnac et aux sociétés Totem France et Orange.
-Copie en sera adressée à M. A... C....
Délibéré après l'audience du 2 octobre 2025, à laquelle siégeaient :
M. Grimaud, président,
Mme Bouisset, première conseillère,
Mme Méreau, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 octobre 2025.
La rapporteure,
K. BOUISSET
Le président,
P. GRIMAUD
La greffière,
M.-E. LATIF
La République mande et ordonne à la préfète du Lot, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme :
La greffière en chef,