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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2205753

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2205753

jeudi 14 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2205753
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantZEMIHI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire en réplique, enregistrés respectivement les 30 septembre 2022 et 31 mai 2023, Mme A E, représentée par Me Zemihi, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler la décision du 8 septembre 2022 par laquelle le préfet de la Haute-Garonne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Garonne, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard à compter de la notification du jugement à intervenir et dans l'attente de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour d'une durée minimale de trois mois assortie d'une autorisation de travail, et, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros sur le fondement des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, et, dans l'hypothèse où elle ne serait pas admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle, sur le seul fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

En ce qui concerne l'arrêté pris dans son ensemble :

- il a été signé par une autorité incompétente ;

En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnait les dispositions de l'article L. 425-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard de sa situation personnelle ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est dépourvue de base légale ;

- elle porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale tel que protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

- elle est insuffisamment motivée et révèle un défaut d'examen de sa situation ;

- elle est dépourvue de base légale ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire en défense, enregistré le 27 janvier 2023, le préfet de la Haute-Garonne conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens invoqués par Mme E n'est fondé.

Par une ordonnance du 16 août 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au 15 septembre 2023 à 12 heures.

Par décision du 5 avril 2023, Mme E a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Péan,

- et les observations de Me Bachet, représentant Mme E.

Considérant ce qui suit :

1. Mme E, ressortissante nigériane, née le 1er janvier 1992 à Benin City, est entrée sur le territoire français au cours de l'année 2015, selon ses déclarations. Elle a sollicité son admission au bénéfice de l'asile le 24 avril 2017. Sa demande a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides le 11 janvier 2018, puis par la Cour nationale du droit d'asile le 27 août 2018. Elle a fait l'objet d'un premier arrêté portant obligation de quitter le territoire français du préfet de la Haute-Garonne, le 25 juin 2019. Elle a ensuite sollicité le réexamen de sa demande d'asile, laquelle a été rejetée par une décision d'irrecevabilité de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 16 octobre 2019, confirmée par une décision de la Cour nationale du droit d'asile du 30 janvier 2020. Elle a alors sollicité son admission exceptionnelle au séjour au titre de la vie privée et familiale, le 17 novembre 2020. Le 13 juillet 2021, le préfet de la Haute-Garonne a pris à son encontre un arrêté rejetant sa demande d'admission exceptionnelle au séjour, lui faisant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et l'interdisant de retour sur le territoire français pour une durée d'un an, dont la légalité a été confirmée par un jugement n° 2104527 du 2 novembre 2021. Mme E a enfin sollicité son admission au séjour sur le fondement de l'article L. 425-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, pour motif humanitaire, en qualité de victime de proxénétisme. Par une décision du 8 septembre 2022, le préfet de la Haute-Garonne a rejeté sa demande, lui a fait obligation de quitter le territoire dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi. Mme E demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président () ".

3. Mme E a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 5 avril 2023. Par suite, sa demande d'admission à l'aide juridictionnelle provisoire est devenue sans objet et il n'y a pas lieu d'y statuer.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'arrêté dans son ensemble :

3. Par un arrêté n°31-2022-04-06-00001 du 6 avril 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture de la Haute-Garonne n°31-2022-137 du même jour, le préfet de la Haute-Garonne a donné délégation de signature à Mme D C, directrice des migrations et de l'intégration, à l'effet de signer les décisions se rapportant à la police des étrangers. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteure de l'arrêté attaqué doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :

3. En premier lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police () ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ".

4. Il ressort des termes de la décision attaquée qu'elle comporte, de façon suffisamment circonstanciée, l'indication des motifs de droit et de fait qui en constituent le fondement. Elle vise notamment l'article L. 425-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, fait état de la demande de titre de séjour en qualité de victime de proxénétisme de Mme E et expose les motifs pour lesquels il n'y est pas fait droit. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation ne peut qu'être écarté.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 425-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui dépose plainte contre une personne qu'il accuse d'avoir commis à son encontre des faits constitutifs des infractions de traite des êtres humains ou de proxénétisme, visées aux articles 225-4-1 à 225-4-6 et 225-5 à 225-10 du code pénal, ou témoigne dans une procédure pénale concernant une personne poursuivie pour ces mêmes infractions, se voit délivrer, sous réserve qu'il ait rompu tout lien avec cette personne, une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. / Elle est renouvelée pendant toute la durée de la procédure pénale, sous réserve que les conditions prévues pour sa délivrance continuent d'être satisfaites. ".

6. Il ressort des pièces du dossier que si Mme E a déposé plainte auprès du commissariat de police central de Toulouse, les 17 février et 15 mars 2022, pour des faits de menaces de mort avec ordre de remplir une condition et proxénétisme aggravé, l'intéressée se disant victime livrée à la prostitution à son arrivée sur le territoire de la République, ces plaintes ont fait l'objet d'un classement sans suite (auteur inconnu), ce que ne conteste pas la requérante. Par suite, la procédure pénale étant achevée à la date de la décision attaquée, Mme E n'est pas fondée à soutenir que la décision attaquée a été prise en méconnaissance des dispositions précitées de l'article L. 425-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

7. En troisième lieu, Mme E a déclaré être arrivée sur le territoire français au cours de l'année 2015, mais elle n'en justifie pas. En tout état de cause, elle n'a été autorisée à séjourner en France que pour l'examen de sa demande d'asile, laquelle n'a d'ailleurs été présentée que le 24 avril 2017. Si elle se prévaut de la présence sur le territoire national de son concubin, de même nationalité qu'elle, ainsi que de leur fils mineur, B, né en France le 3 juillet 2019, il ressort des pièces du dossier que son concubin fait également l'objet d'une mesure d'éloignement édictée le 13 juillet 2021 et il n'apparaît pas que la cellule familiale possèderait d'autres attaches personnelles sur le territoire français. L'intéressée n'est en outre pas dépourvue de liens familiaux au Nigéria, où résident ses parents et où elle a elle-même vécu jusqu'à l'âge de 23 ans. Dans ces conditions, le préfet n'a pas entaché la décision contestée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

8. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit précédemment que le refus de titre de séjour opposé à Mme E n'est pas entaché d'illégalité. Par suite, le moyen tiré de l'exception d'illégalité doit être écarté.

9. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1 - Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2 - Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

10. Pour les motifs exposés au point 7, la requérante n'est pas fondée à soutenir que cette décision porterait une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale tel que protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et serait entachées d'erreur manifeste d'appréciation.

11. En troisième lieu, aux termes des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale de New York relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ".

12. Il ressort des pièces du dossier que Mme E réside en France avec son concubin compatriote et leur enfant âgé de quatre ans. Toutefois, la décision attaquée n'a pas pour effet de séparer ce jeune enfant de sa mère dès lors qu'il a vocation à la suivre au Nigéria où ils pourront être rejoints par son père, lequel fait également l'objet d'une obligation de quitter le territoire français. En outre, il ne ressort pas des pièces du dossier que la scolarité de l'enfant du couple ne pourrait pas se poursuivre dans ce pays. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant doit être écarté.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

13. En premier lieu, la décision en litige, qui comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, est suffisamment motivée. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté.

14. En deuxième lieu, il ne ressort ni des termes de la décision attaquée ni des pièces du dossier que le préfet de la Haute-Garonne n'aurait pas n'aurait pas procédé à un examen réel et sérieux de la situation personnelle de la requérante.

15. En quatrième lieu, aux termes des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi : / 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; / 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ; / 3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible. / Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. ".

16. La demande d'asile de Mme E a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides et par la Cour nationale du droit d'asile. Si l'intéressée fait valoir qu'elle encourt des risques pour sa personne eu égard aux menaces dont elle pourrait faire l'objet dans le pays de renvoi fixé par le préfet, elle ne produit aucun élément de nature à circonstancier ses craintes ni aucun document nouveau qui tendrait à apporter la preuve d'autres faits que ceux qui étaient allégués dans ses plaintes et de nature à justifier une appréciation différente de celle déjà portée sur les conséquences qu'auraient pour sa situation personnelle le retour dans le pays de renvoi fixé par le préfet. Ainsi, elle ne démontre pas qu'elle serait personnellement et actuellement exposée à des risques réels et sérieux pour sa liberté ou son intégrité physique dans le cas d'un retour dans son pays d'origine. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et des dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

17. Il résulte de ce qui précède que la requête de Mme E doit être rejetée ainsi que, par voie de conséquences, l'ensemble de ses conclusions accessoires.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de se prononcer sur l'admission de Mme E, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme E est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A E, à Me Zemihi, et au préfet de la Haute-Garonne.

Délibéré après l'audience du 30 novembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Cherrier, présidente,

Mme Jorda, conseillère,

Mme Péan, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 décembre 2023.

La rapporteure,

C. PEAN

La présidente,

S. CHERRIER

La greffière,

F. DEGLOS

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des Outre-mer, et à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent arrêt.

Pour expédition conforme :

La greffière en chef,

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