Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2300725

lundi 5 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2300725
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et deux mémoires, enregistrés les 9 février, 31 mars et 11 avril 2023, Mme A B, représentée par Me Francos, demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article R. 541-1 du code de justice administrative :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) de condamner l'Etat à lui verser une indemnité provisionnelle d'un montant de 20 703,89 euros en réparation des préjudices résultant du refus du préfet de renouveler son titre de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros à verser à son conseil, sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 alinéa 2ème de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridictionnelle et, dans l'hypothèse où elle ne serait pas admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale, condamner l'Etat à lui verser cette même somme au seul visa de l'article L. 761-1 précité.

Elle soutient que :

- sa requête est recevable ;

- le 4 juillet 2014, elle a été mise en possession d'une carte de séjour vie privée et familiale du fait de son état de santé, titre qui a été renouvelé jusqu'au 27 novembre 2018, soit durant plus de quatre années ;

- le 24 septembre 2018, elle a sollicité le renouvellement de son titre de séjour et le préfet de la Haute-Garonne lui a opposé un refus par arrêté du 31 janvier 2020, assorti d'une obligation de quitter le territoire ;

- par un jugement n°2002881 du 16 février 2021, le tribunal administratif de Toulouse, estimant que le préfet avait entaché sa décision d'erreur manifeste d'appréciation, a annulé son arrêté et a enjoint au préfet de lui délivrer un titre de séjour dans un délai de deux mois ;

- par un arrêt n°2101072-2101073 du 12 juillet 2021, la cour administrative d'appel de Bordeaux a rejeté l'appel du préfet ;

- le 2 février 2023 elle a demandé au préfet l'indemnisation du préjudice résultant de son refus de renouveler son titre de séjour ;

- la décision illégale du préfet l'a privée du bénéfice de l'allocation aux adultes handicapés, de la majoration pour la vie autonome et de l'APL dont elle bénéficiait antérieurement ;

- à ce titre, elle aurait perçu une somme de 10 703,89 euros, si le préfet avait renouvelé son titre de séjour ;

- elle a également subi des troubles dans ses conditions d'existence qu'elle chiffre à 5 000 euros et un préjudice moral qu'elle chiffre également à 5 000 euros.

Par deux mémoires en défense, enregistrés les 9 mars et 12 avril 2023, le préfet de la Haute-Garonne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la requête est irrecevable ;

- elle n'est pas fondée.

Par ordonnance en date du 17 avril 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au 20 avril 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de la sécurité sociale ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative ;

La présidente du tribunal a désigné Mme Wolf, présidente honoraire, pour statuer sur les demandes de référé.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, née le 23 mai 1959, de nationalité géorgienne, est entrée en France en mars 2014 et elle a bénéficié, pour raisons de santé, d'un titre de séjour " vie privée et familiale " du 4 juillet 2014 au 27 novembre 2018. Le 24 septembre 2018, elle a demandé le renouvellement de ce titre de séjour et le préfet de la Haute-Garonne lui a opposé un refus le 31 janvier 2020. Par jugement du tribunal administratif de Toulouse, en date du 16 février 2021, confirmé par la cour administrative d'appel de Bordeaux le 12 juillet 2021, l'arrêté du préfet a été annulé et la juridiction a enjoint au préfet de la Haute-Garonne de délivrer à Mme B un titre de séjour, dans un délai de deux mois. En exécution du jugement, le préfet de la Haute-Garonne a délivré à la requérante un récépissé de demande de renouvellement de son titre de séjour le 5 août 2021, puis une carte de séjour temporaire le 16 septembre 2021. Par la présente requête, Mme B demande au juge des référés de condamner l'Etat à lui verser une indemnité provisionnelle en réparation des préjudices subis par suite de la décision du 31 janvier 2020.

Sur la demande d'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. () ". En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre Mme B au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur la recevabilité de la requête :

3. Il résulte de l'instruction que Mme B a saisi le préfet de la Haute-Garonne le 2 février 2023 d'une réclamation tendant à l'indemnisation des préjudices que lui avait causés la décision du 31 janvier 2020 et que le préfet lui a opposé un refus le 6 avril 2023. Par suite, contrairement à ce que soutient le préfet de la Haute-Garonne, la requête de Mme B est recevable.

Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article R. 541-1 du code de justice administrative :

4. Aux termes de l'article R. 541-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, même en l'absence d'une demande au fond, accorder une provision au créancier qui l'a saisi lorsque l'existence de l'obligation n'est pas sérieusement contestable () ". Pour regarder une obligation comme non sérieusement contestable, il appartient au juge des référés de s'assurer que les éléments qui lui sont soumis par les parties sont de nature à en établir l'existence avec un degré suffisant de certitude. Dans ce cas, le montant de la provision que peut allouer le juge des référés n'a d'autre limite que celle résultant du caractère non sérieusement contestable de l'obligation dont les parties font état. Dans l'hypothèse où l'évaluation du montant de la provision résultant de cette obligation est incertaine, le juge des référés ne doit allouer de provision, le cas échéant assortie d'une garantie, que pour la fraction de ce montant qui lui parait revêtir un caractère de certitude suffisant.

5. Il résulte de l'instruction que la décision du 31 janvier 2020, annulée pour erreur manifeste d'appréciation, est entachée d'une illégalité fautive. Par suite, Mme B détient à l'encontre de l'Etat une créance non sérieusement contestable, correspondant aux préjudices en lien direct avec cette décision.

En ce qui concerne les prestations sociales dont bénéficiait Mme B :

6. Aux termes de l'article L. 821-1 du code de la sécurité sociale : " les personnes de nationalité étrangère, hors les ressortissants des Etats membres de l'Union européenne ou parties à l'accord sur l'Espace économique européen, ne peuvent bénéficier de l'allocation aux adultes handicapés que si elles sont en situation régulière au regard de la législation sur le séjour ou si elles sont titulaires d'un récépissé de demande de renouvellement de titre de séjour. Un décret fixe la liste des titres ou documents attestant la régularité de leur situation ". Aux termes de l'article L. 821-1-2 du même code : " Une majoration pour la vie autonome dont le montant est fixé par décret est versée aux bénéficiaires de l'allocation aux adultes handicapés au titre de l'article L. 821-1 qui : - disposent d'un logement indépendant pour lequel ils reçoivent une aide personnelle au logement ; - perçoivent l'allocation aux adultes handicapés à taux plein ou en complément d'un avantage de vieillesse ou d'invalidité ou d'une rente d'accident du travail ". Enfin aux termes de l'article D. 512-1 dudit code : " L'étranger qui demande à bénéficier de prestations familiales justifie la régularité de son séjour par la production d'un des titres de séjour ou documents suivants en cours de validité : 1° Carte de résident ; 2° Carte de séjour temporaire ;..4° Récépissé de demande de renouvellement de l'un des titres ci-dessus ". Par ailleurs, ces prestations sont versées à compter du 1er jour qui suit le mois de la demande.

7. Il résulte de l'instruction que Mme B a bénéficié mensuellement de l'allocation aux adultes handicapés (902,70 euros) et de la majoration pour la vie autonome (104,77 euros) jusqu'au mois de novembre 2020, inclus, puis de l'aide personnalisée au logement (242,02 euros), directement versé au bailleur social, jusqu'au mois de décembre inclus. Ces trois prestations sociales lui ont été à nouveau versées à compter du mois de septembre 2021.

8. La cessation du versement des prestations sociales dont bénéficiait Mme B est en lien direct avec la perte de son droit au séjour à compter du mois de novembre 2020, et jusqu'au mois d'août 2021 inclus, dès lors que la requérante a rempli à nouveau les conditions pour percevoir ces prestations de la caisse d'allocations familiales, seulement à compter du mois suivant celui au cours duquel le préfet lui a délivré un récépissé de demande de renouvellement de son titre de séjour, soit le 5 août 2021.

9. Par suite, Mme B détient à l'encontre de l'Etat une créance non sérieusement contestable d'un montant de 10 703,89 euros.

En ce qui concerne les autres préjudices :

10. Dans les circonstances de l'espèce, compte tenu des périodes pendant lesquelles Mme B a été privée d'un titre de séjour et de prestations sociales, mais, alors qu'il résulte de l'instruction qu'ayant introduit un recours contre l'arrêté du 31 janvier 2020, elle ne pouvait être d'office renvoyée dans son pays, qu'elle a toujours pu accéder aux soins et a conservé son logement, il y a lieu de fixer à une somme de 1 500 euros la créance non sérieusement que Mme B détient à l'encontre de l'Etat au titre du préjudice moral et des troubles dans les conditions d'existence qu'elle a subis du fait de l'illégalité de la décision du 31 janvier 2020.

11. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu de condamner l'Etat à verser à Mme B une somme provisionnelle de 12 203,89 euros.

Sur les frais liés au litige :

12. La requérante a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire. Par suite, son conseil peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Francos, de la somme de 1 200 euros, sous réserve de sa renonciation à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle qui lui a été confiée.

ORDONNE :

Article 1er : Mme B est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : L'Etat est condamné à verser à Mme B une indemnité provisionnelle de 12 203,89 euros.

Article 3 : L'État versera la somme de 1 200 euros à Me Francos, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve de l'admission définitive du requérant à l'aide juridictionnelle, et sous réserve que Me Francos renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme A B, au préfet de la Haute-Garonne et à Me Francos.

Fait à Toulouse, le 5 juin 2023.

La juge des référés,

A. Wolf

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Garonne en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

la greffière en chef,

ou par délégation la greffière.