Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2301302

mercredi 28 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2301302
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème Chambre

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 10 mars 2023, M. B A, représenté par Me Laspalles, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 8 mars 2023 par lequel la préfète de Vaucluse l'a obligé à quitter le territoire français sans délai et a fixé le pays de renvoi de la mesure d'éloignement ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le paiement des entiers dépens et de la somme de 2 000 euros, sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 alinéa 2 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

- la décision contestée est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation ;

- elle n'a pas été précédée d'une procédure contradictoire en méconnaissance des dispositions de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration ;

- elle méconnaît son droit d'être entendu, principe général du droit de l'Union européenne ;

- elle est entachée d'une erreur de droit ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors que sa présence en France ne constitue pas une menace pour l'ordre public ;

- elle porte une atteinte disproportionnée au droit au respect de sa vie privée et familiale tel que protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences qu'elle emporte sur sa situation personnelle ;

En ce qui concerne le refus d'accorder un délai de départ volontaire :

- la décision contestée est insuffisamment motivée ;

- elle est dépourvue de base légale ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation ;

- elle est entachée d'une erreur de droit ;

- le préfet s'est considéré à tort en situation de compétence liée ;

- la décision contestée est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'un délai de départ volontaire aurait dû lui être accordé ;

La requête a été communiquée à la préfète de Vaucluse, le 10 mars 2023, qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- le code des relations entre le public et l'administration,

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991,

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Sorin ;

- et les observations de Me Laspalles, représentant M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant algérien, né le 7 juillet 1985, est entré sur le territoire français en 2014 sous couvert d'un visa de court séjour délivré le 9 janvier 2014. Par un arrêté du 8 mars 2023, dont il demande l'annulation, la préfète de Vaucluse l'a obligé à quitter le territoire sans délai et a fixé le pays de renvoi.

Sur l'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. L'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 dispose : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente () ". Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de l'intéressé, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, l'arrêté attaqué vise l'ensemble des textes dont il fait application, en particulier le 2° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les articles L. 612-2 et L. 612-3 du même code. Il précise la date de l'entrée en France du requérant, les conditions de cette entrée et du séjour de l'intéressé sur le territoire national, les précédentes mesures d'éloignement dont il a fait l'objet les 8 juin 2016, 30 novembre 2017 et 16 novembre 2020 et les principaux éléments de sa situation familiale. Dans ces conditions, alors que le caractère suffisant de la motivation d'une décision administrative ne se confond pas avec le bien-fondé de ses motifs, la décision en litige comporte les considérations de fait et de droit qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré de son insuffisante motivation doit être écarté

4. En deuxième lieu, il ne ressort ni des pièces du dossier, ni de la motivation de l'arrêté attaqué, ainsi qu'il vient d'être dit, que la préfète de Vaucluse se serait abstenue de procéder à un examen sérieux et personnalisé de la situation du requérant.

5. En troisième lieu, il résulte des dispositions du livre VI du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que le législateur a entendu déterminer l'ensemble des règles de procédure auxquelles sont soumises les décisions portant obligation de quitter le territoire français ainsi que les décisions accessoires. Dès lors, les dispositions générales de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration ne peuvent être utilement invoquées. Le moyen tiré de la méconnaissance du principe du contradictoire doit dès lors être écarté.

6. En quatrième lieu, le droit d'être entendu préalablement à toute décision qui affecte sensiblement et défavorablement les intérêts de son destinataire constitue l'une des composantes du droit de la défense et fait partie des principes généraux du droit de l'Union européenne ayant la même valeur que les traités. Il garantit à toute personne la possibilité de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours de la procédure administrative, afin que l'autorité compétente soit mise à même de tenir compte de l'ensemble des éléments pertinents pour fonder sa décision. Ce droit n'implique pas systématiquement l'obligation, pour l'administration, d'organiser, de sa propre initiative, un entretien avec l'intéressé, ni même d'inviter ce dernier à produire ses observations, mais suppose seulement que, informé de ce qu'une décision lui faisant grief est susceptible d'être prise à son encontre, il soit en mesure de présenter spontanément des observations écrites ou de solliciter un entretien pour faire valoir ses observations orales. Enfin, une atteinte à ce droit n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle la décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu'il lui revient, le cas échéant, d'établir devant la juridiction saisie.

7. Il est constant que M. A a été entendu par les services de la gendarmerie nationale le 8 mars 2023 à la suite de son interpellation dans le cadre d'une réquisition du procureur de la République d'Avignon. A cette occasion, il lui était alors loisible, contrairement à ce qu'il soutient, de porter à la connaissance des services de police des éléments concernant sa situation personnelle. Dans le cadre de la présente instance, le requérant ne fait pas état d'informations afférentes à sa situation, qui si elles avaient pu être communiquées à temps, auraient été de nature à faire obstacle à l'édiction de la mesure d'éloignement litigieuse. Dans ces conditions, M. A doit être regardé comme ayant eu la possibilité de faire valoir utilement ses observations au cours de cette audition. Par suite, l'intéressé n'est pas fondé à soutenir que l'arrêté en litige aurait méconnu son droit d'être entendu.

8. En cinquième lieu, l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / () 2° L'étranger, entré sur le territoire français sous couvert d'un visa désormais expiré ou, n'étant pas soumis à l'obligation du visa, entré en France plus de trois mois auparavant, s'est maintenu sur le territoire français sans être titulaire d'un titre de séjour ou, le cas échéant, sans demander le renouvellement du titre de séjour temporaire ou pluriannuel qui lui a été délivré ".

9. Il est constant que M. A est entré sur le territoire français sous couvert d'un visa de court séjour, délivré le 9 janvier 2014 et désormais expiré. Il est constant que le requérant s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire national pendant plusieurs années, sans justifier avoir effectué des démarches administratives pour régulariser sa situation et s'est soustrait à des précédentes mesures d'éloignement. Par suite et nonobstant la circonstance selon laquelle le requérant ne représenterait pas une menace à l'ordre public, la préfète de Vaucluse, qui s'est fondée sur les dispositions précitées du 2° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, n'a pas entaché sa décision d'une erreur de droit ou d'une erreur d'appréciation.

10. En sixième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. ".

11. M. A est entré en France en 2014 puis s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire national pendant plusieurs années, sans justifier, au demeurant, de l'accomplissement de démarches administratives pour régulariser sa situation. S'il se prévaut de la présence de sa conjointe, compatriote, et des enfants de cette dernière, ainsi que de nombreux liens d'amitié sur le territoire français, il ne produit toutefois aucune pièce susceptible de démontrer la réalité des liens allégués. Par ailleurs, le requérant ne justifie pas être dépourvu d'attaches personnelles ou familiales dans son pays d'origine, l'Algérie, où il a vécu la majeure partie de sa vie. Enfin, il ne justifie pas d'une intégration particulière en France alors qu'il est notamment défavorablement connu des services de police pour des faits " d'offre ou cession de stupéfiants " en 2020 et " d'usurpation d'identité d'un tiers " en 2016. Dans ces conditions, eu égard notamment aux conditions de son séjour en France et à l'absence d'attaches familiales, la décision attaquée n'a pas porté une atteinte disproportionnée au droit de M. A au respect de sa vie privée et familiale par rapport aux buts en vue desquels elle a été prise. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté. Pour les mêmes motifs, la préfète de Vaucluse n'a pas entaché sa décision d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle du requérant.

En ce qui concerne le refus d'accorder un délai de départ volontaire :

12. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que M. A n'est pas fondé à soutenir que la décision refusant d'accorder un délai de départ volontaire est privée de base légale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

13. En deuxième lieu, la décision attaquée, qui vise les articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, mentionne les raisons pour lesquelles M. A présente un risque de se soustraire à la mesure d'éloignement dont il fait l'objet. Dans ces conditions, alors que le caractère suffisant de la motivation d'une décision administrative ne se confond pas avec le bien-fondé de ses motifs, la décision en litige comporte les considérations de fait et de droit qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré de son insuffisante motivation doit être écarté

14. En troisième lieu, il ne ressort ni des termes de l'arrêté contesté ni des pièces du dossier que la préfète n'aurait pas procédé à un examen réel et sérieux de la situation de M. A.

15. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public; 2° L'étranger s'est vu refuser la délivrance ou le renouvellement de son titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de son autorisation provisoire de séjour au motif que sa demande était manifestement infondée ou frauduleuse ;3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; / () / 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ; 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; / () / 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité(), qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale () ".

16. Pour refuser d'accorder à M. A un délai de départ volontaire, la préfète de Vaucluse s'est fondée sur le risque que l'intéressé se soustraie à l'exécution de l'obligation de quitter le territoire dont il fait l'objet. L'autorité préfectorale a, dans les motifs de son arrêté, regardé ce risque comme caractérisé dès lors que M. A ne démontre pas avoir sollicité de titre de séjour, qu'il a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à la décision d'obligation de quitter le territoire français et qu'il ne dispose pas de garanties de représentation suffisantes. Il ressort des pièces du dossier que le requérant s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire français sans jamais avoir sollicité de titre de séjour, et qu'il ne justifie pas d'une adresse effective et permanente. Il est constant, par ailleurs, que l'intéressé a fait l'objet de trois précédentes mesures d'éloignements en date des 8 juin 2016, 30 novembre 2017 et 16 novembre 2020, non exécutées et ne s'est pas présenté au vol qui lui était réservé le 22 juin 2016 alors qu'il était assigné à résidence. Ces éléments sont de nature à légalement justifier le refus d'octroi d'un délai de départ volontaire opposé à M. A. Dans ces conditions, la préfète de Vaucluse a pu, sans commettre d'erreur de droit, estimer qu'il existait un risque de soustraction à la mesure d'éloignement de nature à justifier que l'obligation de quitter le territoire soit prononcée sans délai. Pour les même motifs la préfète n'a pas commis d'erreur d'appréciation.

17. En cinquième et dernier lieu, il ne ressort pas des termes de la décision attaquée que la préfète se serait estimée à tort en situation de compétence liée et aurait méconnu l'étendue de sa compétence. Par suite, le moyen doit être écarté.

18. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de M. A, tendant à l'annulation de l'arrêté du 8 mars 2023 de la préfète de Vaucluse, doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions qu'il présente à fin d'injonction, celles présentées sur le fondement des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 et, en tout état de cause, celles relatives aux dépens inexistants.

D E C I D E :

Article 1er : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et à la préfète de Vaucluse.

Délibéré après l'audience du 7 juin 2023 à laquelle siégeaient :

M. Sorin, président,

M. Hecht, premier conseiller,

Mme Pétri, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 juin 2023.

Le président-rapporteur,

T. SORIN

L'assesseur le plus ancien dans l'ordre du tableau,

S. HECHT

La greffière,

S. SORABELLA

La République mande et ordonne à la préfète de Vaucluse, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme :

La greffière en chef,