Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2302489
vendredi 16 juin 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Toulouse |
| Section | Tribunal Administratif de Toulouse |
| N° Dossier | TA31-2302489 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | Reconduite à la frontière |
| Avocat requérant | DIALEKTIK AVOCATS AARPI |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 28 avril 2023, Mme J B, représentée par Me Soulas, demande au tribunal :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;
2°) d'annuler l'arrêté du 5 avril 2023 par lequel le préfet la Haute-Garonne l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi ;
3°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Garonne de lui délivrer une attestation de demande d'asile dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard en application des dispositions de l'article L. 911-1 du code de justice administrative ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 2 000 euros à son conseil, en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, et dans l'hypothèse où l'aide juridictionnelle lui serai refusée, le versement de cette même somme sur le seul fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
En ce qui concerne l'ensemble des décisions :
- elles sont entachées d'un défaut de compétence de leur auteur ;
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- elle est entachée d'un défaut de motivation en fait en violation des dispositions de l'article L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration, et de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle est entachée d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation, le préfet s'étant cru à tort en situation de compétence liée ;
- elle est entachée d'une erreur de droit au regard des dispositions du 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en tant que le préfet s'est estimé lié par les décisions de l'office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) et de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle et de ses conséquences sur ladite situation ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales à l'aune de l'intérêt supérieur de l'enfant tel que protégé par l'article 3 § 1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;
En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :
- elle est entachée d'un défaut de motivation en fait en raison de l'absence totale d'indication des risques encourus par la requérante en cas de retour dans son pays d'origine ;
- elle est privée de base légale dans la mesure où elle est justifiée par la décision du même jour portant obligation de quitter le territoire français ;
- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentale entendu à l'aune de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;
- elle méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 3 § 1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
Par un mémoire en défense enregistré le 7 juin 2023, le préfet de la Haute-Garonne conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant,
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,
- le code des relations entre le public et l'administration,
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée relative à l'aide juridique,
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné M. I, pour statuer sur les demandes présentées au titre de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Après avoir entendu au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. I,
- les observations de Me Soulas, représentant Mme B, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens,
- et les observations de Mme B, assistée par M. D, interprète en langue anglaise, qui a fait valoir qu'elle est enceinte de son compagnon de nationalité ghanéenne, M. G E,
- le préfet de la Haute-Garonne n'étant ni présent ni représenté.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B, ressortissante nigériane, née le 14 février 1992 à Warri (Nigéria), est entrée sur le territoire français le 17 septembre 2018 et a sollicité le bénéfice de l'asile le 28 décembre 2018. L'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) a rejeté sa demande d'asile par une décision en date du 30 août 2021 et la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) a confirmé le rejet de sa demande par une décision du 21 septembre 2022. Par un arrêté du 5 avril 2023, le préfet de la Haute-Garonne a obligé Mme B à quitter le territoire dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. Par sa requête, Mme B demande au tribunal d'annuler cet arrêté.
Sur l'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :
2. L'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 dispose que : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente () ". Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de l'intéressée, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne l'ensemble des décisions attaquées :
3. En premier lieu, par un arrêté en date du 30 janvier 2023, publié le même jour au recueil administratif spécial, le préfet de la Haute-Garonne a donné une délégation à Mme K F, directrice des migrations et de l'intégration, en matière de police des étrangers, et notamment pour signer les mesures d'éloignement et les décisions les assortissant. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'arrêté attaqué doit être écarté.
4. En second lieu, l'arrêté précise les dispositions et stipulations dont il fait application, notamment le 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ainsi que les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il rappelle les conditions d'entrée et de séjour de la requérante en France, retrace la procédure de sa demande d'asile et mentionne les principaux éléments de sa situation personnelle et familiale. Il indique que l'intéressée n'établit pas être exposée à des traitements contraires à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans son pays d'origine. Par conséquent, l'arrêté attaqué est suffisamment motivé.
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
5. En premier lieu, il ne ressort ni des termes de l'arrêté attaqué ni des autres pièces du dossier que l'autorité préfectorale n'aurait pas procédé à un examen suffisant de la situation de Mme B avant d'édicter l'arrêté en litige, ni que le préfet de la Haute-Garonne se serait estimé lié par les décisions de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides et de la Cour nationale du droit d'asile. Par suite, la décision attaquée n'est ni entachée d'un défaut d'examen réel et sérieux de la situation de la requérante, ni entachée d'une erreur de droit tenant à ce que le préfet se serait cru lié par lesdites décisions.
6. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 611-1, " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () / 4° La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 542-1 et L. 542-2, à moins qu'il ne soit titulaire de l'un des documents mentionnés au 3° ; () ".
7. En l'espèce, Mme B est entrée en France le 17 septembre 2018 où elle n'a été admise à séjourner que le temps de l'examen de sa demande d'asile. Par une décision en date du 30 août 2021, l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides a rejeté sa demande. Le rejet de sa demande d'asile a été confirmé par la Cour nationale du droit d'asile, par une décision du 21 septembre 2022. Il ressort des pièces du dossier que l'intéressée se déclare en concubinage avec M. G E, ressortissant ghanéen qui fait également l'objet d'une mesure d'éloignement. Ensemble, ils sont les parents L E, né le 30 décembre 2020 à Toulouse, et la requérante s'est déclarée, à l'audience, à nouveau enceinte de son compagnon. Ce faisant, la cellule familiale a vocation à se reconstituer hors de France. Mme B ne se prévaut d'aucune intégration particulière sur le territoire français, ni de liens personnels et familiaux anciens, intenses et stables en France, et n'établit pas être dépourvue d'attaches familiales au Nigéria. De plus, elle affirme être exposée à un risque d'excision en cas de retour au Nigéria. Le moyen, étant inopérant, doit être écarté. Dans ces conditions, le préfet n'a pas méconnu les dispositions précitées. Pour les mêmes motifs, la décision attaquée n'est pas entachée d'une erreur de droit ni d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle et des conséquences qu'elle emporte sur celle-ci. Par suite, ce moyen doit être écarté.
8. En troisième lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".
9. Mme B soutient qu'elle ne peut envisager de poursuivre une vie normale dans son pays d'origine, en raison d'une part, des pressions et des menaces qu'elle risque de subir de la part de son oncle afin qu'elle se fasse exciser. Toutefois, la requérante ne peut utilement se prévaloir des risques qu'elle pourrait encourir au Nigéria à l'encontre de la décision portant obligation de quitter le territoire français, laquelle n'a pas pour objet de déterminer par elle-même le pays de destination. En outre, si Mme B fait valoir qu'elle dispose de l'ensemble des membres de sa cellule familiale en France, elle n'a été autorisée à séjourner sur le territoire national que pour l'examen de sa demande d'asile et ne se prévaut pas d'autres liens en France que son fils, âgé de deux ans, et son concubin. Elle a passé la majeure partie de sa vie au Nigéria et ne justifie d'aucune intégration sociale ou professionnelle en France. Dans ces conditions, la décision en litige ne porte pas atteinte à son droit au respect de la vie privée et familiale. Il s'ensuit que le préfet de la Haute-Garonne n'a pas méconnu les stipulations précitées.
10. En quatrième et dernier lieu, aux termes de l'article 3 § 1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant. Elles sont applicables non seulement aux décisions qui ont pour objet de régler la situation personnelle d'enfants mineurs mais aussi à celles qui ont pour effet d'affecter, de manière suffisamment directe et certaine, leur situation.
11. La requérante soutient que la décision en litige portera atteinte à l'intérêt supérieur de son fils C, âgé de deux ans, dès lors qu'il serait contraint de quitter le territoire français avec elle. La décision attaquée n'a pas pour effet de séparer le jeune C de sa mère. Par suite, la décision portant obligation de quitter le territoire français ne méconnaît pas
l'article 3 § 1 de la convention internationale des droits de l'enfant.
En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :
12. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de ce que la décision en litige serait privée de base légale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ne peut qu'être écarté.
13. En deuxième lieu, si la requérante soutient, qu'en cas de retour dans son pays d'origine, elle serait séparée de son concubin, elle n'établit pas que ce dernier ne serait pas légalement admissible au Nigéria. Dans ces circonstances la requérante n'est pas fondée à soutenir que la décision attaquée porterait une atteinte disproportionnée à son droit au respect de son droit au respect de la vie privée et familiale protégé par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés.
14. En troisième lieu, en vertu de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines et traitements inhumains et dégradants ". Et aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et de séjour des étrangers et du droit d'asile : " Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. ". Il appartient à l'étranger qui conteste son éloignement de démontrer qu'il y a des raisons sérieuses de penser que, si la mesure incriminée était mise à exécution, il serait exposé à un risque réel de se voir infliger des traitements contraires à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
15. Mme B soutient qu'elle craint d'être exposée à des traitements inhumains et dégradants en cas de retour au Nigéria. Elle soutient également avoir fui l'Italie après avoir été contrainte de faire partie d'un réseau de prostitution pendant huit mois. Toutefois, elle n'apporte aucun élément au soutien de ses allégations. Par ailleurs, la requérante, qui se borne à produire le compte rendu de son entretien devant l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides, la décision de l'Office, ainsi que la décision de la Cour nationale du droit d'asile, ne justifie pas de la réalité et de l'actualité des risques encourus en cas de retour dans leur pays d'origine. En conséquence, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions et stipulations précitées doit être écarté.
16. En quatrième et dernier lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 11, Mme B n'est pas fondée à soutenir que la décision attaquée méconnaît les stipulations de l'article 3 § 1 de la convention internationale des droits de l'enfant.
17. Il résulte de tout ce qui précède que Mme B n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté du préfet de la Haute-Garonne en date du 5 avril 2023.
Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :
18. Il résulte de ce qui précède que les conclusions relatives à l'injonction sous astreinte doivent être rejetées.
Sur les conclusions relatives aux frais d'instance :
19. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que l'Etat, qui n'a pas la qualité de partie perdante, verse à Me Soulas, la somme réclamée en application des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article
L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : Mme B est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme J B, à Me Soulas et au préfet de la Haute-Garonne.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 juin 2023.
Le magistrat désigné,
J-C. TRUILHE Le greffier,
M. H
La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Garonne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme :
La greffière en chef,
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