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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2302637

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2302637

mardi 27 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2302637
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantKOSSEVA-VENZAL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 9 mai 2023, Mme A B épouse C, représentée par Me Kosseva-Venzal, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 19 avril 2023 par lequel la préfète de l'Ariège l'a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours, a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de douze mois ;

3°) de prononcer la suspension de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français jusqu'à la lecture de la décision de la Cour nationale du droit d'asile sur son recours sur le fondement de l'article L. 752-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

4°) d'enjoindre à la préfète de l'Ariège de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans le délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

5°) d'enjoindre au préfète de l'Ariège de prendre toutes mesures propres à mettre fin à son signalement au système d'information Schengen ;

6°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 ou à lui verser sur le seul fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative dans l'hypothèse où il ne serait pas admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

- l'obligation de quitter le territoire français est insuffisamment motivée ;

- cette décision est entachée d'erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- l'interdiction de retour sur le territoire français est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- cette décision est insuffisamment motivée ;

- cette décision est entachée d'erreur de droit faute d'examen de sa situation personnelle ;

- cette décision est entachée d'erreur d'appréciation ;

- la décision fixant le pays de destination est insuffisamment motivée ;

- cette décision est illégale dès lors qu'elle repose sur une mesure d'éloignement elle-même illégale ;

- cette décision est entachée d'erreur de droit car la préfète s'est crue liée par la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ;

- cette décision viole les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 12 juin 2023, la préfète de l'Ariège conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par Mme B épouse C ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Grimaud, président, pour statuer sur les demandes présentées au titre de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Grimaud, rapporteur,

- et les observations de Me Kosseva-Venzal, représentant Mme B épouse C, ainsi que de Mme B épouse C, assistée de Mme Jorjik'ia, interprète en langue géorgienne.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B épouse C, ressortissante géorgienne née le 22 août 1975, est entrée en France, selon ses déclarations, le 9 octobre 2021. Elle a sollicité la reconnaissance du statut de réfugié, qui lui a été refusée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides le 2 février 2023. Elle a saisi la Cour nationale du droit d'asile d'un recours contre cette décision le 8 mars 2023. Par un arrêté du 19 avril 2023, la préfète de l'Ariège l'a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de douze mois.

Sur l'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. En vertu de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente () ".

3. Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de Mme B épouse C, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. () ".

5. L'arrêté attaqué vise les dispositions du 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et mentionne les motifs de fait justifiant l'édiction d'une obligation de quitter le territoire français à l'encontre de Mme B épouse C sur le fondement de ses dispositions. Celle-ci n'est dès lors pas fondée à soutenir que cette décision serait insuffisamment motivée.

6. En second lieu, il ressort des pièces du dossier, que Mme B épouse C et son époux ne résidaient en France que depuis moins de deux ans à la date de la décision attaquée et y sont dépourvus d'attaches privées et familiales alors qu'ils ont vécu toute leur vie d'adulte en Géorgie. Par ailleurs, si l'état de santé de l'épouse de la requérante appelle des soins, il ne ressort d'aucune des pièces produites par le couple que ces soins ne pourraient lui être apportés en Géorgie. Enfin, si les requérants font valoir qu'ils s'exposent à des risques importants pour leur sécurité en cas de retour dans leur pays d'origine, l'obligation de quitter le territoire français ne fixe par elle-même aucun pays de destination, de telle sorte que cette circonstance est sans incidence de la mesure d'éloignement attaquée. Il en résulte que Mme B épouse C n'est pas fondée à soutenir que l'obligation de quitter le territoire français serait entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle.

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :

7. Aux termes des dispositions du III de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / () ". En vertu des dispositions de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11 ".

8. En premier lieu, l'obligation de quitter le territoire français adoptée à l'encontre de Mme B épouse C n'est pas entachée des illégalités que la requérante allègue. Dès lors, celle-ci n'est pas fondée à invoquer son illégalité par voie d'exception à l'appui de ses conclusions dirigées contre l'interdiction de retour sur le territoire français.

9. En deuxième lieu, l'interdiction de retour sur le territoire français attaquée, qui vise l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, mentionne la nature et l'ancienneté des liens de la requérante avec la France et son entrée récente en France. Le moyen tiré de son insuffisance de motivation doit dès lors être écarté.

10. En troisième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que la préfète n'aurait pas examiné sérieusement la situation de l'intéressée ou se serait cru tenu de lui interdire le retour sur le territoire français. Par conséquent, le moyen manque en fait et doit être écarté.

11. Il ressort des pièces du dossier que Mme B épouse C n'a jamais fait l'objet d'une mesure d'éloignement avant l'intervention de l'obligation de quitter le territoire français du 19 avril 2023 et qu'elle ne constitue pas un trouble à l'ordre public. Toutefois, elle résidait en France depuis moins de deux ans à la date de la décision attaquée et ne dispose que d'attaches limitées en France dès lors que son époux se trouve comme elle en situation régulière et a fait l'objet d'une mesure d'éloignement le même jour que la requérante. Il s'ensuit que la préfète de l'Ariège n'a pas fait une inexacte application des dispositions précitées en lui interdisant le retour sur le territoire français pour une durée de douze mois.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

12. En premier lieu, la décision contestée vise les articles L. 721-3 à L. 721-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, mentionne la nationalité de la requérante et l'absence de risque de traitements contraires à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour de Mme B épouse C en Géorgie. Elle est dès lors suffisamment motivée.

13. En deuxième lieu, l'obligation de quitter le territoire français adoptée à l'encontre de Mme B épouse C n'est pas entachée des illégalités que celle-ci allègue. Dès lors, la requérante n'est pas fondée à invoquer son illégalité par voie d'exception à l'appui de ses conclusions dirigées contre la décision fixant le pays de destination.

14. En troisième lieu, il ressort des termes de la décision attaquée que la préfète de l'Ariège a examiné la situation personnelle de l'intéressée avant de fixer le pays de destination de la mesure d'éloignement et qu'elle ne s'est pas cru liée quant à la fixation de celui-ci par la décision de rejet de la demande d'asile de la requérante. Le moyen d'erreur de droit soulevé sur ce point doit donc être écarté.

15. En quatrième lieu, aux termes du dernier alinéa de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ". Aux termes de l'article 3 de cette convention : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

16. Si Mme B épouse C fait valoir qu'elle serait exposée, en cas de retour en Géorgie, au risque de violences de la part de membres du groupe criminel dit des " voleurs dans la loi ", et si elle décrit les menaces et attaques dont elle et son époux ont fait l'objet avant leur départ de Géorgie en 2021, ainsi que la surveillance à laquelle cette organisation les soumettraient toujours, y compris en France, les éléments versés au dossier et les déclarations de la requérante, interrogée à l'audience ainsi que son époux, ne permettent pas de caractériser les voies par lesquelles cette organisation criminelle pourrait encore suivre leur parcours et les surveiller ou les soumettre à nouveau à des menaces dans l'hypothèse d'une réinstallation en Géorgie, ni les indices pouvant laisser à penser que les autorités géorgiennes ne pourraient les protéger contre ces menaces. Dès lors, le caractère actuel et réel des risques encourus n'étant pas établi, le moyen tiré de la violation de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

17. Il résulte de tout ce qui précède que Mme B épouse C n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté préfectoral du 19 avril 2023.

Sur les conclusions à fin de suspension de l'exécution de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

18. L'article L. 752-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que : " L'étranger dont le droit au maintien sur le territoire a pris fin en application des b ou d du 1° de l'article L. 542-2 et qui fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français peut, dans les conditions prévues à la présente section, demander au tribunal administratif la suspension de l'exécution de cette décision jusqu'à l'expiration du délai de recours devant la Cour nationale du droit d'asile ou, si celle-ci est saisie, soit jusqu'à la date de la lecture en audience publique de la décision de la cour, soit, s'il est statué par ordonnance, jusqu'à la date de la notification de celle-ci ". L'article L. 752-11 précise : " Le président du tribunal administratif ou le magistrat désigné, saisi en application des articles L. 752-6 ou L. 752-7, fait droit à la demande de l'étranger lorsque celui-ci présente des éléments sérieux de nature à justifier, au titre de sa demande d'asile, son maintien sur le territoire durant l'examen de son recours par la Cour nationale du droit d'asile ".

19. Il est fait droit à la demande de suspension de la mesure d'éloignement si le juge a un doute sérieux sur le bien-fondé de la décision de rejet ou d'irrecevabilité opposée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, au regard des risques de persécutions allégués ou des autres motifs retenus par l'Office. A l'appui de ses conclusions à fin de suspension, l'intéressé peut notamment se prévaloir d'éléments nouveaux apparus postérieurement à la décision de l'Office ou à l'obligation de quitter le territoire français. En l'espèce, Mme B épouse C ne se prévaut d'aucune circonstance précise, ni d'aucun élément, de nature à faire naître un doute sérieux sur le bien-fondé de la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides. Par suite, elle n'est pas fondée à demander la suspension de l'exécution de la mesure d'éloignement.

20. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de Mme B épouse C doit être rejetée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

21. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation présentées par Mme B épouse C, n'appelle aucune mesure d'exécution. Par suite, ses conclusions à fin d'injonction ne peuvent qu'être également rejetées.

Sur les frais liés au litige :

22. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique s'opposent à ce que la somme réclamée par Me Kosseva-Venzal sur leur fondement soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance.

D E C I D E :

Article 1er : Mme B épouse C est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme B épouse C est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B épouse C, à la préfète de l'Ariège et à Me Kosseva-Venzal.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 juin 2023.

Le magistrat désigné,

P. GRIMAUD

La greffière,

V. BRIDET

La République mande et ordonne à la préfète de l'Ariège en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme :

La greffière en chef,

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