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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2307030

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2307030

mercredi 29 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2307030
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 18 novembre 2023 et un mémoire enregistré le

23 novembre 2023, M. C B, représenté par Me Tercero, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 16 novembre 2023 par lequel le préfet de l'Ariège a refusé de l'admettre au séjour, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et l'a interdit de retour sur le territoire français pour une durée de douze mois ainsi que l'arrêté du même jour par lequel la même autorité l'a assigné à résidence ;

3°) d'enjoindre au préfet de l'Ariège, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " salarié ", et à titre subsidiaire, de lui délivrer une attestation provisoire de séjour à compter de la notification de la décision à intervenir et de réexaminer sa situation dans le délai de deux mois à compter de cette notification, sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;

4°) d'enjoindre au préfet de l'Ariège de justifier auprès de lui ou de son conseil de l'effacement du fichier du système d'information Schengen de la mention de l'interdiction de retour sur le territoire français, dans le délai de quinze jours à compter de la demande qui lui sera faite après notification de la décision à intervenir ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 2 000 euros à son conseil, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et, en cas de rejet de sa demande d'aide juridictionnelle, le versement de cette même somme en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'ensemble des arrêtés attaqués :

- ils sont entachés d'un défaut de compétence de leur signataire, car la publication de l'arrêté du préfet de l'Ariège du 21 août 2023 donnant une délégation de signature à ce signataire est, faute de signature de cet arrêté, irrégulière ;

- elles sont entachées d'un défaut de motivation ;

- elles sont entachées d'un défaut d'examen de sa situation ;

En ce qui concerne la décision portant refus d'admission au séjour :

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision portant fixation du pays de renvoi :

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est illégale en raison de l'illégalité des décisions portant refus de séjour et obligation de quitter le territoire français sur lesquelles elle est fondée ;

- elle est disproportionnée ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision portant assignation à résidence :

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français sur laquelle elle est fondée ;

- elle est disproportionnée tant dans son principe que dans ses modalités.

Par un mémoire en défense, enregistré le 21 novembre 2023, le préfet de l'Ariège conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée relative à l'aide juridique,

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Le Fiblec, premier conseiller, pour statuer sur les demandes présentées au titre de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Le Fiblec,

- les observations de Me Tercero, représentant M. B, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens. Me Tercero soulève deux nouveaux moyens tirés, d'une part, du défaut de base légale de la décision portant obligation de quitter le territoire français dans la mesure où elle est fondée sur une décision portant refus d'admission au séjour elle-même illégale, et d'autre part, de l'erreur manifeste d'appréciation dont est entachée la décision portant assignation à résidence,

- les observations de M. B, assisté de M. A, interprète en langue dari tadjike, qui répond aux questions du magistrat désigné,

- le préfet de l'Ariège n'étant ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant tadjike, né le 20 février 1980 à Vahdat (Tadjikistan), déclare être entré sur le territoire français le 6 juin 2018. Il a sollicité son admission au bénéfice de l'asile le 8 juin 2018. L'intéressé a fait l'objet d'un arrêté de la préfète de l'Ariège du 8 octobre 2018 décidant de son transfert vers les autorités allemandes et d'un arrêté de la même autorité du même jour l'assignant à résidence, qui ont été annulés par un jugement du tribunal administratif de Toulouse du 11 octobre 2018. Le requérant a déposé une demande d'asile qui a été enregistrée en procédure normale auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides le

8 janvier 2019. Par une décision du 10 juillet 2019, l'Office a rejeté sa demande. Par une décision du 5 février 2020, la Cour nationale du droit d'asile a confirmé ce rejet. Par un arrêté du 3 juin 2020, dont la légalité a été confirmée par un jugement du tribunal administratif de Toulouse du 9 novembre 2020, la préfète de l'Ariège a obligé M. B à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de renvoi et l'a interdit de retour sur le territoire français pour une durée de douze mois. L'intéressé a sollicité son admission exceptionnelle au séjour le 4 mai 2022. Par un arrêté du 16 novembre 2023, le préfet de l'Ariège a refusé de l'admettre au séjour, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et l'a interdit de retour sur le territoire français pour une durée de douze mois. Par un arrêté du même jour, la même autorité l'a assigné à résidence. Par sa présente requête,

M. B demande au tribunal d'annuler ces deux arrêtés.

Sur l'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. L'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 dispose que : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente () ". Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de l'intéressé, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur la compétence du magistrat désigné :

3. Il résulte des dispositions des articles L. 614-1, L. 614-8 et L. 732-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qu'en cas de placement en rétention ou d'assignation à résidence d'un étranger en situation irrégulière, les requêtes dirigées contre les décisions faisant obligation de quitter le territoire et interdiction de retour sur ce territoire prises à son encontre, les décisions fixant le délai de départ volontaire et le pays de destination, ainsi que la décision d'assignation à résidence en procédant, doivent être instruites et jugées selon les dispositions de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Toutefois, ces dispositions et celles de l'article R. 776-17 du code de justice administrative font obstacle à ce que le magistrat désigné en application de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, saisi de la situation d'un étranger placé en centre de rétention administrative ou assigné à résidence à la suite d'une décision de refus de séjour assortie d'une obligation de quitter le territoire français, examine la décision de refus de séjour qui relève de la compétence de la formation collégiale du tribunal administratif.

4. En l'espèce, par un arrêté du 16 novembre 2023 le préfet de l'Ariège a assigné

M. B à résidence dans le département de l'Ariège pour une durée de quarante-cinq jours. Du fait de cette assignation à résidence, le magistrat désigné par la présidente du tribunal administratif se trouve saisi de l'ensemble des conclusions de la requête de l'intéressé, à l'exception de celles tendant à l'annulation de la décision portant refus de titre de séjour, dont l'examen relève de la compétence d'une formation collégiale. Par suite, l'examen des conclusions dirigées contre le refus de titre de séjour doit être renvoyé devant une formation collégiale de ce tribunal.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

5. Aux termes des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "salarié", "travailleur temporaire" ou "vie privée et familiale", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. () ". En présence d'une demande de régularisation présentée sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il appartient à l'autorité administrative de vérifier, dans un premier temps, si l'admission exceptionnelle au séjour par la délivrance d'une carte portant la mention " vie privée et familiale " répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard de motifs exceptionnels, et à défaut, dans un second temps, s'il est fait état de motifs exceptionnels de nature à permettre la délivrance, dans ce cadre, d'une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ". Dans cette dernière hypothèse, un demandeur qui justifierait d'une promesse d'embauche ou d'un contrat lui permettant d'exercer une activité, ne saurait être regardé, par principe, comme attestant, par là même, de motifs exceptionnels exigés par la loi. Il appartient, en effet, à l'autorité administrative, sous le contrôle du juge, d'examiner, notamment, si la qualification, l'expérience et les diplômes de l'étranger ainsi que les caractéristiques de l'emploi auquel il postule, de même que tout élément de sa situation personnelle dont l'étranger ferait état à l'appui de sa demande, tel que par exemple, l'ancienneté de son séjour en France, peuvent constituer, en l'espèce, des motifs exceptionnels d'admission au séjour.

6. Il ressort des pièces du dossier que M. B justifie, au soutien de sa demande d'admission exceptionnelle au séjour en qualité de salarié, du dépôt, par la société " Assiette en fête " d'une demande d'autorisation de travail pour conclure un contrat de travail avec un salarié étranger, établie le 12 janvier 2023, afin de conclure avec lui un contrat de travail à durée indéterminée à temps complet pour un poste de commis de cuisine et de vendeur de produit alimentaire sur les marchés. L'intéressé produit à l'instance les motifs accompagnant cette demande par lesquels la gérante de cette société indique qu'elle est confrontée à de sérieuses difficultés pour pourvoir ce poste, qu'en dépit des contraintes administratives et financières qu'engendre l'emploi d'un étranger dans sa situation, M. B dispose des compétences nécessaires et des qualifications requises pour exercer l'emploi à pourvoir dans la mesure où il connaît les bases de la cuisine iranienne, spécialité du restaurant, et notamment les ingrédients, les épices et les recettes utilisés et compte tenu de ce que ses expériences professionnelles d'épicier et d'apiculteur lui permettent d'avoir une bonne connaissance des produits, de l'organisation et de la gestion d'un commerce. Au surplus, M. B verse aux débats des attestations indiquant qu'il a exercé, à plusieurs reprises, des activités de bénévolat correspondant au domaine d'activité de l'emploi auquel il postule. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier que M. B est présent sur le territoire français depuis 2018, avec son épouse ressortissante tadjike, qui a également sollicité son admission exceptionnelle au séjour en qualité de salariée, et leurs quatre enfants scolarisés en France. A cet égard, le requérant et les membres de sa famille justifient d'une intégration particulière dans la société française, par la création de liens sociaux et amicaux, tant par le biais de l'école où sont scolarisés les enfants, que du monde associatif ou de l'apprentissage de la langue française, en produisant de très nombreuses attestations en leur faveur. Eu égard à l'ensemble de ces éléments, le requérant justifie de motifs exceptionnels de nature à lui permettre la délivrance, dans ce cadre, d'une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ". Dès lors, dans les circonstances particulières de l'espèce, le préfet de l'Ariège a commis une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en refusant d'admettre l'intéressé au séjour sur ce fondement.

7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. B est fondé à exciper de l'illégalité de la décision portant refus d'admission au séjour qui lui a été opposée et à obtenir, par voie de conséquence, l'annulation des décisions portant obligation de quitter le territoire français, refus de délai de départ volontaire, fixation du pays de renvoi, interdiction de retour sur le territoire pour une durée de douze mois et assignation à résidence en date du 16 novembre 2023.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

8. Les motifs d'annulation du présent jugement impliquent seulement qu'il soit enjoint au préfet de l'Ariège de procéder au réexamen de la situation de M. B dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, en le munissant dans l'attente d'une autorisation provisoire de séjour, et de supprimer son signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen sans délai à compter de cette notification.

Sur les frais exposés à l'occasion du litige :

9. Sous réserve de l'admission définitive de M. B à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Tercero renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à Me Tercero une somme de 1 250 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. B par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 250 euros lui sera versée.

D E C I D E :

Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Les conclusions de la requête de M. B tendant à l'annulation de la décision refusant de l'admettre au séjour contenue dans l'arrêté du préfet de l'Ariège du

16 novembre 2023 sont renvoyées devant une formation collégiale du présent tribunal.

Article 3 : L'arrêté du préfet de l'Ariège du 16 novembre 2023 portant refus d'admission au séjour, obligation de quitter le territoire français sans délai, fixation du pays de renvoi et interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de douze mois est annulé en tant qu'il porte obligation de quitter le territoire français sans délai, fixation du pays de renvoi et interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de douze mois.

Article 4 : L'arrêté du préfet de l'Ariège du 16 novembre 2023 portant assignation à résidence est annulé.

Article 5 : Il est enjoint au préfet de l'Ariège de procéder au réexamen de la situation de M. B dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement en le munissant dans l'attente d'une autorisation provisoire de séjour.

Article 6 : Il est enjoint au préfet de l'Ariège de supprimer le signalement aux fins de non-admission de M. B dans le système d'information Schengen à compter de la notification du présent jugement.

Article 7 : Sous réserve de l'admission définitive de M. B à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Tercero renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à Me Tercero une somme de 1 250 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article

L. 761-1 du code de justice administrative. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. B par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de

1 250 euros lui sera versée.

Article 8 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 9 : Le présent jugement sera notifié à M. C B, au préfet de l'Ariège et à Me Tercero.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 novembre 2023.

Le magistrat désigné,

B. LE FIBLEC La greffière,

L. FRANCO La République mande et ordonne au préfet de l'Ariège, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme :

La greffière en chef,

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