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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2307539

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2307539

mardi 16 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2307539
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantRODRIGUES DEVESAS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 12 décembre 2023, Mme B A, représentée par Me Rodrigues Devesas, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 7 novembre 2023 par lequel la préfète du Lot a refusé de lui délivrer un titre de séjour et l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours en fixant le pays de destination ;

3°) d'enjoindre à la préfète du Lot de lui délivrer un titre de séjour ou de réexaminer sa situation administrative, sous astreinte de 75 euros par jour de retard à compter du délai de 15 jours suivant la notification du jugement à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

S'agissant de la décision de refus de séjour :

- la décision attaquée est signée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'erreur d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'erreur d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle viole les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

S'agissant des décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de renvoi :

- les décisions attaquées sont dépourvues de base légale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision de refus de séjour ;

- elles sont signées par une autorité incompétente ;

- elles sont entachées d'un défaut de motivation.

Par un mémoire en défense enregistré le 3 mai 2024, la préfète du Lot conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par Mme A ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant signée à New York le 26 janvier 1990 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement du Royaume de Maroc en matière de séjour et d'emploi du 9 octobre 1987 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Le rapport de Mme Héry a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante marocaine née le 17 août 1978, déclare être entrée avec son fils mineur en France le 5 mars 2022 via les Pays-Bas, sous couvert d'un visa Schengen de court séjour délivré par les autorités consulaires néerlandaises au Maroc et valable du 7 février au 24 mars 2022. Elle s'est mariée le 18 juillet 2022 avec M. E, ressortissant tunisien titulaire d'un titre de séjour valable jusqu'au 20 avril 2031. La demande de regroupement familial formée par M. E au profit de son épouse le 17 octobre 2022 a été rejetée par décision de l'office français de l'immigration et de l'intégration du 17 juillet 2023. Mme A a sollicité le 25 avril 2023 la délivrance d'un titre de séjour. Par sa requête, elle demande l'annulation de l'arrêté du 7 novembre 2023 par lequel la préfète du Lot a refusé de lui délivrer un titre de séjour et l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours en fixant le pays de destination.

Sur les conclusions tendant à l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction administrative ou son président ".

3. Eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête, il y a lieu d'admettre Mme A à l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'arrêté attaqué pris dans son ensemble :

4. En premier lieu, par arrêté du 21 août 2023, publié au recueil des actes administratifs spécial n° 46-2023-051 du même jour et consultable sur le site internet de la préfecture, la préfète du Lot a donné délégation à M. Nicolas Regny, secrétaire général de la préfecture, à l'effet de signer tous actes, arrêtés ou décisions relevant des attributions de l'Etat dans le département à l'exception de la réquisition du comptable et des réquisitions de la force armée. Si Mme A soutient qu'il n'est pas établi que la préfète du Lot était absente ou empêchée à la date de l'arrêté attaqué, la délégation de signature accordée à M. C, qui liste de manière suffisamment précise les actes concernés, n'est en tout état de cause pas conditionnée par l'absence ou l'empêchement de la préfète. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'arrêté attaqué doit être écarté.

5. En second lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent./ A cet effet, doivent être motivées les décisions qui :/ 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police () ". En application des dispositions de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision. "

6. L'arrêté attaqué comporte les considérations utiles de droit et de fait sur lesquelles la préfète du Lot s'est fondée pour refuser de délivrer un titre de séjour à Mme A, l'obliger à quitter le territoire français et fixer le pays de destination. La préfète, qui n'avait pas à faire état de tous les éléments de la situation de la requérante, a ainsi suffisamment motivé son arrêté.

En ce qui concerne la décision de refus de séjour :

7. En premier lieu, aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1./ Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine./ L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République. " Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui. "

8. Il ressort des pièces du dossier que Mme A déclare être entrée en France le 5 mars 2022, à l'âge de 44 ans en compagnie de son fils F, né le 24 mars 2009 d'une précédente union, et dont la garde lui a été confiée par acte de keffala du 4 novembre 2021. Elle s'est mariée le 18 juillet 2022 avec M. E, ressortissant tunisien titulaire d'une carte de résident valable jusqu'en avril 2031. Cette relation était de moins de deux ans à la date de la décision attaquée. Mme A ne justifie pas non plus, par la production de promesses d'embauche des 2 février et 3 septembre 2023 pour des emplois respectifs d'agent à domicile et de " femme de chambre/ aide cuisinière/plongeuse ", d'une insertion particulière. Si elle se prévaut de la présence en France de sa sœur aînée, de son beau-frère et de ses nièces, elle n'établit pas être isolée au Maroc où elle a vécu au moins jusqu'à l'âge de 44 ans, où il n'est pas justifié que son fils ne pourrait pas y poursuivre sa scolarité, ni qu'elle ne pourrait y retourner le temps de se voir délivrer un visa correspondant à sa situation. Ainsi, eu égard à la durée et aux conditions de séjour de l'intéressée, la préfète du Lot n'a pas, en refusant de lui délivrer un titre de séjour, porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale. Dès lors, le moyen tiré d'une erreur dans l'appréciation de la situation de la requérante au regard des dispositions précitées de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

9. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger ne vivant pas en état de polygamie dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "salarié", "travailleur temporaire" ou "vie privée et familiale", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 () ".

10. Les circonstances dont se prévaut Mme A, tirées de son mariage en juillet 2022 avec un ressortissant tunisien en situation régulière sur le territoire, de l'insertion scolaire de son enfant, de la présence en France de membres de sa famille et de sa volonté d'intégration ne constituent pas des circonstances humanitaires ou des motifs exceptionnels au sens des dispositions précitées de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Dès lors, le moyen tiré de ce que la préfète du Lot aurait commis une erreur dans l'appréciation de sa situation au regard de ces dispositions doit être écarté.

11. En troisième et dernier lieu, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. " Il résulte de ces stipulations que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

12. La décision attaquée n'a pas pour effet de séparer Mme A de son fils. Il ne ressort pas non plus des pièces du dossier que ce dernier ne pourrait pas poursuivre sa scolarité au Maroc. Dès lors, le moyen tiré de la violation des stipulations précitées de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit être écarté.

13. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la décision de refus de séjour doivent être rejetées.

En ce qui concerne les décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de renvoi :

14. Les conclusions tendant à l'annulation de la décision de refus de séjour étant rejetées, le moyen tiré du défaut de base légale des décisions attaquées, en raison de l'illégalité de la décision de refus de séjour, doit être écarté.

15. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation des décisions obligeant Mme A à quitter le territoire français et fixant le pays de destination doivent être rejetées.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

16. Les conclusions à fin d'annulation de Mme A étant rejetées, ses conclusions susvisées aux fins d'injonction et d'astreinte doivent l'être également, dès lors que le présent jugement ne nécessite aucune mesure d'exécution au regard des dispositions des articles L. 911-1 et suivants du code de justice administrative.

Sur les frais liés au litige :

17. Les conclusions de Mme A tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent en tout état de cause être rejetées, l'Etat n'étant pas la partie perdante dans la présente instance.

D E C I D E :

Article 1er : Mme A est admise à titre provisoire à l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A, à Me Rodrigues Devesas et à la préfète du Lot.

Délibéré après l'audience du 2 juillet 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Héry, présidente,

Mme Sarraute, première conseillère,

Mme Douteaud, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 juillet 2024.

La présidente-rapporteure,

F. HÉRY

L'assesseure la plus ancienne,

N. SARRAUTE

La greffière,

M. D

La République mande et ordonne à la préfète du Lot en ce qui la concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme :

La greffière en chef,

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