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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2401652

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2401652

mardi 3 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2401652
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Toulouse a examiné la requête de M. D, ressortissant marocain, contestant l'arrêté du préfet de la Haute-Garonne du 12 février 2024 refusant son admission au séjour, l'obligeant à quitter le territoire et prononçant une interdiction de retour d'un an. Le requérant invoquait notamment la méconnaissance des articles L. 432-13 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile (CESEDA) et de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme. Le tribunal a rejeté l'ensemble des conclusions, confirmant la légalité des décisions préfectorales.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 19 mars 2024, M. C D, représenté par Me Seignalet Mauhourat, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 12 février 2024 par lequel le préfet de la Haute-Garonne a refusé de l'admettre au séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et pris à son encontre une interdiction de retour pendant une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Garonne de lui délivrer un titre de séjour ou de réexaminer sa situation dans le délai de quinze jours suivant la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision de refus de séjour méconnaît les dispositions de l'article L. 432-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision de refus de séjour et l'obligation de quitter le territoire français méconnaissent les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que les stipulations de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'interdiction de retour d'une durée d'un an est entachée d'erreur manifeste d'appréciation et d'erreur de fait ; elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 12 avril 2024, le préfet de la Haute-Garonne conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun moyen invoqué par M. D n'est fondé.

Par une ordonnance du 14 octobre 2024, la clôture d'instruction a été fixée au 29 octobre 2024 à 12:00

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement du Royaume de Maroc en matière de séjour et d'emploi du 9 octobre 1987 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Cherrier a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant marocain né le 6 juillet 1991, déclare être entré irrégulièrement en France le 22 février 2012. Il a formé, le 3 juillet 2019, une demande d'admission au séjour qui a fait l'objet d'un rejet implicite. Il a formé une nouvelle demande de titre de séjour, le 21 mai 2021, sur le fondement des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 1er février 2023, le préfet du Calvados a pris à son encontre une décision portant refus de titre de séjour, obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixation du pays de renvoi. La légalité de cet arrêté a été confirmée par un jugement du tribunal administratif de Toulouse du 25 janvier 2024, dont le requérant a interjeté appel, l'affaire étant actuellement pendante. L'intéressé a formé une nouvelle demande de titre de séjour le 16 décembre 2022, sur le fondement des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 12 février 2024, dont M. D demande l'annulation, le préfet de la Haute-Garonne a rejeté sa demande, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et pris à son encontre une interdiction de retour pendant une durée d'un an.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

S'agissant du refus de titre de séjour et de l'obligation de quitter le territoire français :

2. En premier lieu, aux termes de l'article 9 de l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987 : " Les dispositions du présent Accord ne font pas obstacle à l'application de la législation des deux Etats sur le séjour des étrangers sur tous les points non traités par l'Accord / () ". Aux termes de l'article 3 de cet accord : " Les ressortissants marocains désireux d'exercer une activité professionnelle salariée en France, pour une durée d'un an au minimum, et qui ne relèvent pas des dispositions de l'article 1er du présent Accord, reçoivent, après le contrôle médical d'usage et sur présentation d'un contrat de travail visé par les autorités compétentes, un titre de séjour valable un an renouvelable et portant la mention " salarié " () ".

3. Par ailleurs, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () Lorsqu'elle envisage de refuser la demande d'admission exceptionnelle au séjour formée par un étranger qui justifie par tout moyen résider habituellement en France depuis plus de dix ans, l'autorité administrative est tenue de soumettre cette demande pour avis à la commission du titre de séjour prévue à l'article L. 432-14 ". L'article L. 432-13 de ce code prévoit que : " Dans chaque département est instituée une commission du titre de séjour qui est saisie pour avis par l'autorité administrative : () / 4° Dans le cas prévu à l'article L. 435-1 ". Enfin, selon l'article R. 432-7 du même code : " L'autorité administrative compétente pour saisir la commission du titre de séjour en application de l'article L. 432-13 est le préfet (). La demande d'avis est accompagnée des documents nécessaires à l'examen de l'affaire, comportant notamment les motifs qui conduisent le préfet à envisager une décision de refus de délivrance ou de renouvellement d'un titre de séjour ou une décision de retrait d'un titre de séjour dans les conditions définies à l'article L. 432-13, ainsi que les pièces justifiant que l'étranger qui sollicite une admission exceptionnelle au séjour sur le fondement de l'article L. 435-1 réside habituellement en France depuis plus de dix ans ".

4. L'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui porte sur la délivrance des catégories de cartes de séjour temporaires prévues par les dispositions auxquelles il renvoie, n'institue pas une catégorie de titres de séjour distincte, mais est relatif aux conditions dans lesquelles les étrangers peuvent être admis à séjourner en France, soit au titre de la vie privée et familiale, soit au titre d'une activité salariée. Dès lors que l'article 3 de l'accord franco-marocain prévoit la délivrance de titres de séjour au titre d'une activité salariée, un ressortissant marocain souhaitant obtenir un titre de séjour au titre d'une telle activité ne peut utilement invoquer les dispositions de l'article L. 435-1 à l'appui d'une demande d'admission au séjour sur le territoire national, s'agissant d'un point déjà traité par l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987, au sens de l'article 9 de cet accord. Toutefois, les stipulations de cet accord n'interdisent pas au préfet, dans l'exercice du pouvoir discrétionnaire dont il dispose sur ce point, d'apprécier, en fonction de l'ensemble des éléments de la situation personnelle de l'intéressé, l'opportunité d'une mesure de régularisation à un ressortissant marocain qui ne remplirait pas les conditions auxquelles est subordonnée la délivrance de plein droit d'un titre de séjour en qualité de salarié.

5. Il ressort de l'arrêté attaqué que le préfet de la Haute-Garonne a examiné la demande d'admission exceptionnelle au séjour de M. D, d'une part, en se fondant sur les dispositions précitées de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile s'agissant de l'examen de sa vie privée et familiale et, d'autre part, au titre de son pouvoir de régularisation s'agissant de l'examen de son activité salariée.

6. M. D soutient tout d'abord qu'il est arrivé en France le 22 février 2012 et qu'il y résidait depuis douze ans à la date de la décision attaquée. Toutefois, et alors qu'il ne conteste pas n'avoir formulé une première demande de titre de séjour que le 3 juillet 2019, soit plus de sept ans après la date alléguée de son arrivée en France, les pièces qu'il produit ne permettent pas d'établir qu'il y aurait résidé de manière habituelle depuis le 22 février 2012 et, à tout le moins, depuis plus de dix ans à la date de l'arrêté attaqué. Ainsi, les bulletins de paye qu'il produit sont datés, pour le plus ancien, du mois de mai 2022. Les factures annuelles d'électricité, qui couvrent la période du 22 mars 2011, soit avant la date de son arrivée, au 20 mars 2021, pour un lieu de consommation situé au 49 rue du Château d'Eau à Dives-sur-Mer, sont libellées, pour celles couvrant la période du 21 mars 2012 au 18 mars 2014, au nom de M. B D, frère du requérant, dont la carte d'identité française délivrée le 23 juillet 2015 indique d'ailleurs qu'il réside au 49 rue du Château d'Eau à Dives-sur-Mer. Les bons de visite de biens immobiliers, facture de location d'un gîte, attestation comptable, bilans de l'entreprise Da Vinci Pizza, statuts de la boulangerie pâtisserie Opéra et conventions de stage portant sur quelques semaines, dans lesquelles le requérant est désigné comme tuteur du stagiaire, si elles attestent que celui-ci a des intérêts économiques en France et qu'il y a envisagé l'achat de biens immobiliers, n'établissent cependant pas qu'il y aurait résidé autrement que ponctuellement au cours des années en litige. Dans ces conditions, M. D ne peut être regardé comme justifiant résider habituellement en France depuis plus de dix ans à la date de l'arrêté attaqué. En outre, il ne peut utilement se prévaloir, en tant que ressortissant marocain, des dispositions précitées de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour soutenir qu'en raison de sa présence supposée de plus de dix ans, le préfet aurait dû le convoquer devant la commission du titre de séjour avant de rejeter sa demande tendant à l'admission exceptionnelle au séjour au titre du travail. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 432-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

7. Par ailleurs, et comme il a été dit, M. D ne justifie d'une activité salariée que depuis le 8 mai 2022 au sein de la boulangerie au Père E à Toulouse, dirigée par son frère, M. B D. L'attestation établie par ce dernier, selon laquelle le requérant aurait perçu des revenus annuels, au cours des années 2015 à 2021, au titre de sa participation au capital de la SARL Da Vinci Pizza, ne permet en outre pas d'établir qu'il aurait exercé une activité de pâtissier durant ces sept années. Par suite, M. D n'est pas fondé à soutenir que le préfet de la Haute-Garonne aurait entaché sa décision d'une erreur de fait ou commis, dans l'exercice de son pouvoir de régularisation, une erreur manifeste d'appréciation, en refusant son admission exceptionnelle au séjour au titre du travail.

8. Enfin, il ressort des pièces du dossier que M. D est célibataire et sans charge de famille en France. Il n'est pas établi qu'il résiderait de manière habituelle en France depuis plus de dix ans et il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il aurait tissé des liens amicaux ou affectifs forts sur le territoire français, ni qu'il serait dépourvu d'attaches personnelles et familiales au Maroc, où il a vécu la majeure partie de sa vie. La circonstance que ses parents et ses trois frères, ainsi que leurs enfants, résident régulièrement en France, deux de ses frères et leurs enfants ayant en outre la nationalité française, de même que l'exercice par l'intéressé d'une activité salariée depuis le mois de mai 2022, ne sauraient constituer à elles seules, au sens et pour l'application des dispositions précitées de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, une considération humanitaire ou un motif exceptionnel de nature à permettre la délivrance d'un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ". Par suite, le moyen tiré de ce que la décision attaquée serait entachée sur ce point d'une erreur manifeste d'appréciation doit être écarté, de même que le moyen tiré de ce que le préfet aurait commis une erreur de fait en considérant que le requérant n'établissait pas avoir séjourné de manière habituelle en France depuis plus de dix ans à la date de sa décision.

9. En second et dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. "

10. Ainsi qu'il a été dit au point 6, M. D n'établit pas résider en France depuis plus de dix ans. Par ailleurs, il est célibataire et sans charge de famille. S'il se prévaut de la présence en France de nombreux membres de sa famille, et notamment de ses parents et de ses frères et sœurs, il a vécu plus de trente ans au Maroc, où il a nécessairement conservé des attaches personnelles et familiales. Par ailleurs, il ne dispose pas d'un logement propre et les bulletins de salaire qu'il produit, couvrant une période de moins de deux ans précédant la date de la décision en litige, ne suffisent pas à établir que ses intérêts privés et familiaux se situeraient désormais en France. Dans ces conditions, compte tenu de la durée et des conditions de son séjour sur le territoire français, le préfet de la Haute-Garonne n'a pas porté au droit de M. D au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts poursuivis en refusant de lui délivrer un titre de séjour. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté. Pour les mêmes motifs, la décision attaquée n'est pas entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

S'agissant de l'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an :

11. Il ressort des pièces du dossier que si les parents ainsi que trois frères de M. D, dont deux ont la nationalité française, résident en France, avec leurs enfants, et alors même que sa présence ne constitue aucune menace pour l'ordre public, l'intéressé, qui ne dispose pas d'un logement propre en France, n'établit pas qu'il y réside effectivement depuis plus de dix ans ou qu'il y aurait développé des liens affectifs et sociaux en dehors de son cercle familial. En outre, il ressort des pièces du dossier qu'il avait fait l'objet d'une première décision d'éloignement avant l'arrêté attaqué qu'il n'a pas exécutée. Dans ces conditions, il n'est pas fondé à soutenir que le préfet de la Haute-Garonne a commis une erreur de fait ou une erreur d'appréciation en lui interdisant le retour sur le territoire français pour une durée d'un an. Pour les mêmes motifs, et dès lors par ailleurs qu'il est célibataire et sans enfant, qu'âgé de trente-trois ans, il n'établit travailler en France que depuis moins de deux ans et qu'il a vécu une large partie de sa vie au Maroc où il a nécessairement conservé des attaches personnelles si ce n'est familiales, le moyen tiré de ce que cette décision méconnaîtrait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit également être écarté.

12. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions en annulation présentées par M. D à l'encontre de l'arrêté du préfet de la Haute-Garonne du 12 février 2024 doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et celles présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. M. D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C D et au préfet de la Haute-Garonne.

Délibéré après l'audience du 19 novembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Cherrier, présidente,

Mme Sarraute, première conseillère,

Mme Douteaud, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 décembre 2024.

L'assesseure la plus ancienne,

N. SARRAUTE

La présidente-rapporteure,

S. CHERRIERLa greffière,

M. A

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Garonne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme :

La greffière en chef,

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