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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2402083

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2402083

vendredi 14 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2402083
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 7 avril 2024 et un mémoire et des pièces enregistrés les

28 et 29 mai 2024, M. A E, représenté par Me Mireté, doit être regardé comme demandant au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 5 avril 2024 par lequel le préfet de l'Hérault l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et l'a interdit de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans ;

3°) d'enjoindre au préfet de l'Hérault de procéder au réexamen de sa situation dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) d'enjoindre au préfet de l'Hérault de procéder au retrait de son inscription au système d'information Schengen ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 250 euros à son conseil sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 sur l'aide juridique.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions attaquées :

- elles sont entachées d'un défaut de compétence de leur auteur ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est entachée d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

En ce qui concerne la décision portant refus d'octroi de délai de départ volontaire :

- elle est entachée d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est entachée d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 21 mai 2024, le préfet de l'Hérault conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique,

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Le Fiblec, premier conseiller, pour statuer sur les demandes présentées au titre de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Le Fiblec,

- les observations de Me Mireté, représentant M. E, absent, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens,

- le préfet de l'Hérault n'étant ni présent, ni représenté

La clôture d'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. E, ressortissant albanais, né le 16 avril 1960 à Shkoder (Albanie) déclare être entré sur le territoire français en mars 1990. Il a bénéficié d'une carte de résident du 15 juillet 1990 au 14 juillet 2000, puis d'une carte de séjour temporaire du 22 août 2018 au 21 août 2019 dont il n'a pas sollicité le renouvellement. Par un arrêté du 5 avril 2024, le préfet de l'Hérault l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et l'a interdit de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans. Par sa présente requête,

M. E demande au tribunal d'annuler ces décisions.

Sur l'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. L'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 dispose que : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente () ". Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de l'intéressé, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions attaquées :

3. Par un arrêté du 5 décembre 2023, régulièrement publié le lendemain au recueil administratif spécial n°210 de la préfecture de l'Hérault, le préfet de l'Hérault a donné à

Mme D B, cheffe de la section éloignement, délégation à l'effet de signer tout arrêté ayant trait à une mesure d'éloignement concernant les étrangers séjournant irrégulièrement sur le territoire français. Dès lors, le moyen tiré de ce que les décisions attaquées auraient été prises par une autorité incompétente doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, il ne ressort ni des pièces du dossier, ni des termes de la décision attaquée, que l'autorité préfectorale n'aurait pas examiné la situation personnelle du requérant. Le moyen d'erreur de droit soulevé à cet égard doit donc être écarté.

5. En second lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

6. En l'espèce, si M. E, divorcé depuis 2006, se prévaut de sa présence sur le territoire français depuis 1990, ainsi que de la présence des membres de sa famille, et en particulier de ses deux enfants majeurs de nationalité française ainsi que de ses petits-enfants, tous résidant à Strasbourg, il ne démontre ni entretenir des liens d'une particulière intensité avec ces derniers par la seule production de quelques photographies non datées, ni la continuité de sa présence sur le territoire français, alors qu'il a du reste fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement le 8 janvier 2021, dont la légalité a été confirmée par le tribunal administratif de Nancy le 11 mars 2021. En outre, M. E ne justifie d'aucune intégration particulière au sein de la société française. Enfin, si l'intéressé fait valoir qu'il a des problèmes de santé, notamment un trouble dépressif récurrent associé à des difficultés de compréhension, un trouble de jugement, un apragmatisme et une certaine impulsivité, et s'il produit à cet égard un certificat médical établi le 23 mai 2024 par le médecin psychiatre en charge de son suivi, de septembre 2018 à janvier 2019, puis depuis avril 2021, indiquant qu'il doit poursuivre son suivi psychothérapeutique et son traitement antidépresseur et anxiolytique et que le renvoi dans son pays d'origine serait préjudiciable à son équilibre psychique, il ne ressort ni de ces éléments, ni des autres pièces du dossier, et en particulier de la procédure de police au cours de laquelle après avoir fait valoir qu'il était un ancien toxicomane, il s'est vu administrer du Subutex par le médecin qui l'a examiné, que l'absence de prise en charge médicale pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité, et qu'il ne pourrait pas, le cas échéant, bénéficier effectivement d'un traitement approprié dans son pays d'origine. Par suite, le requérant ne démontre pas pouvoir prétendre à la délivrance d'un titre de séjour de plein droit en raison de son état de santé et n'établit pas que son état de santé ferait obstacle à la mesure d'éloignement en litige. Par ailleurs, il ressort de son bulletin numéro 2 et du fichier de traitement d'antécédents judiciaires qu'il a fait l'objet de plusieurs condamnations et signalisations entre 1996 et 2021, notamment pour des faits d'importation, d'acquisition, de détention, de transport et d'emploi non autorisés de stupéfiants, de violence avec usage ou menace d'une arme suivie d'une incapacité supérieure à huit jours, de violence suivies d'une infirmité permanente, de conduite de véhicule sous l'empire d'un état alcoolique, de recel de bien provenant d'un vol, de vol dans un local d'habitation ou un lieu d'entrepôt et de port sans motif légitime d'une arme blanche ou de catégorie D, de sorte que son comportement doit être regardé comme représentant une menace réelle et actuelle pour l'ordre public. Dans ces conditions, le préfet de l'Hérault n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels la décision litigieuse a été prise. Pour les mêmes motifs, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée serait entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation. Les moyens invoqués à cet égard doivent donc être écartés.

En ce qui concerne la décision portant refus d'octroi de délai de départ volontaire :

7. En premier lieu, il ne ressort ni des pièces du dossier, ni des termes de la décision en litige, que le préfet n'aurait pas examiné, comme il y est tenu, la situation personnelle du requérant. Le moyen d'erreur de droit invoqué à cet égard doit être écarté.

8. En second lieu, selon l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; () / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Et selon son article L. 612-3 : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 3° L'étranger s'est maintenu sur le territoire français plus d'un mois après l'expiration de son titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de son autorisation provisoire de séjour, sans en avoir demandé le renouvellement ; 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ;5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; () / 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, () qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale () ".

9. Il résulte de l'arrêté attaqué que, pour refuser l'octroi d'un délai de départ volontaire à M. E, le préfet de l'Hérault s'est fondé sur les dispositions précitées du 1° de l'article

L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et sur celles des 3°, 4°, 5° et 8° de l'article L. 612-3 du même code. En l'espèce, il résulte de ce qui a été dit au point 6 du présent jugement que le comportement du requérant constitue une menace pour l'ordre public. Par ailleurs, il est constant que M. E s'est maintenu sur le territoire français après l'expiration de son titre de séjour le 21 août 2019 sans en avoir demandé le renouvellement. En outre, le requérant ne justifie pas avoir exécuté la mesure d'éloignement édictée à son encontre par le préfet du Territoire de Belfort le 8 janvier 2021. Enfin, il n'établit pas être en possession d'un document de voyage en cours de validité et ne présente donc pas de garanties de représentation suffisantes au sens des dispositions du 8° de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. S'il est vrai que le requérant n'a pas explicitement déclaré lors de son audition du 4 avril 2024 son intention de ne pas se conformer à l'obligation de quitter le territoire français contestée, de sorte que le préfet de l'Hérault ne pouvait se fonder sur les dispositions du 4° de l'article L. 612-3 précitées pour refuser de lui accorder un délai de départ volontaire, il résulte de l'instruction que l'autorité préfectorale aurait pris la même décision en se fondant sur les seuls 1° de l'article L. 612-2 et 3°, 5° et 8° de l'article L. 612-3. Dans ces conditions, le préfet a pu légalement refuser d'accorder à M. E un délai de départ volontaire. Le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation dont serait entachée la décision contestée doit donc être écarté. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de ce que cette décision méconnaîtrait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

10. En premier lieu, il ne ressort ni des termes de l'arrêté attaqué, ni des pièces du dossier, que le préfet de l'Hérault n'aurait pas procédé à un examen suffisant de la situation de M. E. Par suite le moyen invoqué sur ce point doit être écarté.

11. En second lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. () ". Aux termes de l'article

L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction prévue à l'article L. 612-11 ".

12. Il résulte de ce qui a été dit aux points précédents que le requérant ne justifie pas d'une présence continue depuis son entrée déclarée en France en mars 1990, ni de l'intensité de ses liens personnels et familiaux sur le territoire national, qu'il a fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement et que sa présence en France représente une menace pour l'ordre public. Dans ces conditions, le préfet de l'Hérault a pu, en l'absence de circonstances humanitaires, sans entacher sa décision d'une erreur d'appréciation, prendre à l'encontre de M. E une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée fixée à trois ans. Par suite, le moyen invoqué à cet égard doit être écarté. Pour les mêmes motifs, le requérant n'est pas fondé à soutenir que le préfet de l'Hérault aurait méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

13. Il résulte de tout ce qui précède que M. E n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du préfet de l'Hérault du 5 avril 2024.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

14. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation de M. E, n'implique aucune mesure d'exécution. Ses conclusions à fin d'injonction et d'astreinte doivent, par suite, être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

15. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que l'Etat, qui n'a pas la qualité de partie perdante, verse à Me Mireté la somme réclamée en application des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article

L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : M. E est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A E, à Me Mireté et au préfet de l'Hérault.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 juin 2024.

Le magistrat désigné,

B. LE FIBLEC Le greffier,

M. C

La République mande et ordonne au préfet de l'Hérault, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme :

La greffière en chef,

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