mercredi 23 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Toulouse |
| Section | Tribunal Administratif de Toulouse |
| N° Dossier | TA31-2406027 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 3 octobre 2024 et un mémoire en production de pièces enregistré le 16 octobre 2024, Mme C A B, représentée par Me Jay, demande au juge des référés sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;
2°) de suspendre l'exécution de l'arrêté du 4 mai 2024 du préfet du Tarn en tant qu'il refuse de renouveler son titre de séjour ;
3°) d'enjoindre au préfet du Tarn de lui délivrer un titre de séjour " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter de l'ordonnance à intervenir au besoin sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application des dispositions de l'article L.761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique sous réserve que ce conseil renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle, et en l'absence d'admission à l'aide juridictionnelle provisoire, mettre la somme de 1 500 euros à la charge de l'Etat.
Elle soutient que :
en ce qui concerne la condition tenant à l'urgence :
- elle est titulaire d'un titre de séjour depuis 2013, délivré par la préfecture de Mayotte, renouvelé jusqu'au 17 novembre 2023 ;
- la décision la place en situation irrégulière et la prive de la possibilité de travailler et de percevoir l'allocation de retour à l'emploi ; cette absence de revenus la met dans l'impossibilité de continuer à participer au paiement d'un loyer ; elle a été contrainte de saisir le 115 afin de solliciter une prise en charge familiale aboutissant à un accueil de la famille en abri de nuit depuis le 5 janvier 2024 ;
- la situation a emporté une forte dégradation de son état de santé et ses enfants souffrent de cette instabilité ;
en ce qui concerne la condition tenant à l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée :
- le signataire de la décision n'était pas compétent pour l'édicter ;
- elle est entachée d'un vice de procédure en l'absence de saisine de la commission du titre de séjour, qui la prive d'une garantie ;
- elle est entachée d'une erreur de fait sur des éléments substantiels relatifs à sa situation personnelle ;
- elle méconnait les dispositions de l'article L.441-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, les partenaires liés par un pacte civil de solidarité avec un ressortissant de nationalité française étant dispensés de l'autorisation spéciale délivrée par le représentant de l'Etat à Mayotte ;
- elle méconnait les dispositions de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile combinées avec celles de l'article 371-2 du code civil, dès lors qu'elle prend en charge ses quatre enfants depuis leur naissance, qu'elle assure le suivi de leur scolarité et de leurs besoins ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation ;
- elle est contraire aux stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle méconnait l'intérêt supérieur de ses enfants mineurs au sens de de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;
- elle méconnait l'article L.435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.
Par un mémoire en défense enregistré le 16 octobre 2024, le préfet du Tarn conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que :
en ce qui concerne la condition tenant à l'urgence :
- l'intéressée est entrée le 3 juillet 2023 sur le territoire métropolitain dépourvue de l'autorisation spéciale prévue pour les étrangers titulaires d'une carte de séjour à Mayotte, cette omission démontre un défaut d'intégration dans la société ;
- la personne avec laquelle la requérante est pacsée ainsi que le père de ses enfants résident à Mayotte, de sorte qu'elle ne peut se prévaloir d'une communauté de vie en France ;
- aucune interdiction de retour n'a été prononcée à son encontre et l'atteinte à sa vie privée et familiale n'est pas disproportionnée ;
en ce qui concerne la condition tenant à l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée :
- le signataire de la décision bénéficiait d'une délégation de signature régulière ;
- il n'était pas tenu de saisir la commission du titre de séjour ;
- la décision est suffisamment motivée en droit et en fait et a été prise à la suite d'un examen réel et sérieux de sa situation ;
- la décision ne méconnait pas les dispositions des articles L.441-8, L.423-1, L.423-7 et L.435-1, dès lors que l'intéressée n'établit pas avoir une communauté de vie stable avec son partenaire de nationalité française qui réside à Mayotte ; Mme A B n'est pas entrée avec lui sur le territoire métropolitain ;
- elle ne méconnait pas l'article L.435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et n'est pas entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
- elle ne méconnait pas les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle ne méconnait pas l'intérêt supérieur de ses enfants mineurs au sens de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;
- elle méconnait l'article L.435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête n° 2403573 enregistrée le 14 juin 2024 tendant à l'annulation de la décision contestée.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale des droits de l'enfant ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné Mme Arquié, vice-présidente, pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique du 17 octobre 2024 à 10 heures en présence de Mme Tur, greffière d'audience, Mme Arquié a lu son rapport et a entendu :
- les observations de Me Bouix, substituant Me Jay, représentant Mme A B, qui reprend ses écritures et complète ses conclusions en demandant qu'il soit enjoint au préfet de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler en lieu et place de la demande d'injonction initialement formulée,
- le préfet du Tarn n'étant ni présent, ni représenté.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Mme A B, de nationalité comorienne née le 17 décembre 1986 à Fomboni (Comores), déclare être entrée à Mayotte en 2005 et avoir été titulaire, à compter de l'année 2013, de titres de séjour d'une durée d'un an régulièrement renouvelés. Elle a bénéficié à compter du 18 novembre 2021 d'un titre de séjour pluriannuel en sa qualité de parent d'enfant français, valable jusqu'au 17 novembre 2023 délivré par la préfecture de Mayotte. L'intéressée est entrée sur le territoire métropolitain le 3 juillet 2023 et a sollicité le 29 novembre 2023 le renouvellement de son titre de séjour. Par un arrêté du 3 mai 2024, le préfet du Tarn a refusé de renouveler son titre de séjour, et l'a obligée à quitter le territoire français à l'exception de Mayotte, dans un délai de trente jours. Mme A B demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de la décision portant refus de titre de séjour.
Sur la demande d'admission à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête, de prononcer l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle de Mme A B.
Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
3. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. ".
4. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande de suspension d'une décision refusant la délivrance d'un titre de séjour, d'apprécier et de motiver l'urgence compte tenu de l'incidence immédiate du refus de titre de séjour sur la situation concrète de l'intéressé. Cette condition d'urgence sera en principe constatée dans le cas d'un refus de renouvellement du titre de séjour, comme d'ailleurs d'un retrait de celui-ci. Dans les autres cas, il appartient au requérant de justifier de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour lui de bénéficier à très bref délai d'une mesure provisoire dans l'attente d'une décision juridictionnelle statuant sur la légalité de la décision litigieuse.
5. Aux termes de l'article L. 441-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sans préjudice des dispositions des articles L. 233-1 et L. 233-2, les titres de séjour délivrés par le représentant de l'Etat à Mayotte () n'autorisent le séjour que sur le territoire de Mayotte. / Les ressortissants de pays figurant sur la liste, annexée au règlement (CE) n° 539/2001 du Conseil du 15 mars 2001 fixant la liste des pays tiers dont les ressortissants sont soumis à l'obligation de visa pour franchir les frontières extérieures des Etats membres, qui résident régulièrement à Mayotte sous couvert d'un titre de séjour n'autorisant que le séjour à Mayotte et qui souhaitent se rendre dans un autre département () doivent obtenir une autorisation spéciale prenant la forme d'un visa apposé sur leur document de voyage. (). / Les conjoints, partenaires liés par un pacte civil de solidarité, descendants directs âgés de moins de vingt et un ans ou à charge et ascendants directs à charge des citoyens français bénéficiant des dispositions du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne relatives aux libertés de circulation sont dispensés de l'obligation de solliciter l'autorisation spéciale prenant la forme d'un visa mentionnée au présent article. ".
6. En l'espèce, Mme A B a conclu le 14 décembre 2022 un pacte civil de solidarité avec son compagnon ressortissant français. Elle était par conséquent dispensée, en application des dispositions du dernier alinéa de l'article L. 441-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile cité au point précédent, de solliciter l'autorisation spéciale prenant la forme d'un visa avant d'entrer, le 3 juillet 2023, sur le territoire métropolitain. Mme A
B était par ailleurs titulaire d'une carte de séjour pluriannuelle d'une durée de deux ans portant la mention " vie privée et familiale " délivrée par le préfet de Mayotte lorsqu'elle a demandé le renouvellement de son titre de séjour. La demande de l'intéressée doit ainsi être regardée comme un renouvellement de titre de séjour bénéficiant de la présomption d'urgence telle que prévue au point 3 ci-dessus. En tout état de cause, la décision contestée a pour effet de placer Mme A B en situation irrégulière, à l'empêcher de travailler et de continuer à percevoir l'allocation de retour à l'emploi dont elle bénéficiait. Par suite, la décision en litige préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à sa situation personnelle pour que la condition d'urgence soit regardée comme remplie.
En ce qui concerne le doute sérieux quant à la légalité de l'arrêté attaqué :
7. En l'état de l'instruction, le moyen tiré de ce que Mme A B, qui avait conclu un pacte civil de solidarité avec un ressortissant français avant son entrée sur le territoire métropolitain et était titulaire d'une carte de séjour pluriannuelle lorsqu'elle a sollicité le renouvellement de son titre de séjour en qualité de parent d'enfant français, était dispensée de l'obligation de solliciter l'autorisation spéciale exigée par les dispositions de l'article L. 441-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, parait de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de l'arrêté attaqué.
8. Il résulte de ce qui précède que les deux conditions prévues par l'article L. 521-1 du code de justice administrative sont remplies. Par suite, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens invoqués, il y a lieu d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision du 3 mai 2024 refusant de renouveler le titre de séjour à Mme A B jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa légalité.
Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :
9. Il y a lieu, en l'espèce, d'enjoindre au préfet du Tarn de délivrer à Mme A B, dans un délai de huit jours à compter de la notification de la présente ordonnance, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, renouvelable jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa demande. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais liés au litige :
10. Mme A B ayant été admise provisoirement à l'aide juridictionnelle, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Jay, avocat de la requérante, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de sa cliente à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Jay de la somme 800 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme A B par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 800 euros sera versée à Me Jay.
O R D O N N E :
Article 1er : Mme A B est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : L'exécution de la décision du 3 mai 2024 refusant le renouvellement du titre de séjour de Mme A B est suspendue.
Article 3 : Il est enjoint au préfet du Tarn de délivrer à Mme A B dans un délai de huit jours à compter de la notification de la présente ordonnance, une autorisation provisoire de séjour renouvelable jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa demande.
Article 4 : Sous réserve de l'admission définitive de Mme A B à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Jay renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à Me Jay une somme de 800 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme A B par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 800 euros sera versée à Me Jay.
Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme C A B, à Me Jay et au ministre de l'intérieur.
Une copie en sera adressée au préfet du Tarn.
Fait à Toulouse le 23 octobre 2024
La juge des référés,
Céline ARQUIE
La greffière,
Pauline TUR La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur, en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.
Pour expédition conforme :
La greffière en chef,
ou par délégation la greffière,
N°2406027
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
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