vendredi 11 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Toulouse |
| Section | Tribunal Administratif de Toulouse |
| N° Dossier | TA31-2406177 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | Juge des référés |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 9 octobre 2024 et deux mémoires enregistrés les 10 et 11 octobre 2024, M. A B demande au tribunal d'annuler pour excès de pouvoir, sur le fondement du septième alinéa de l'article L. 228-2 du code de la sécurité intérieure, l'arrêté du 8 octobre 2024 par lequel le ministre de l'intérieur et des outre-mer, en application des articles L. 228-1 et L. 228-2 du code de la sécurité intérieure, a renouvelé la mesure lui faisant interdiction de se déplacer en dehors du territoire de la commune de Saint-Benoît de Carmaux (Tarn) sans avoir obtenu préalablement une autorisation écrite, l'a obligé à se présenter une fois par jour, à 14 heures, au commissariat de police de Carmaux et à déclarer et justifier de son lieu d'habitation ainsi que de tout changement de lieu d'habitation, ceci pendant une durée de trois mois.
Il soutient que :
- l'arrêté attaqué est entaché d'erreur de fait et d'erreur d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 228-2 du code de la sécurité intérieure car son comportement ne porte pas atteinte à la sécurité publique ;
- il est porté une atteinte disproportionnée à sa liberté d'aller et venir, protégée par les stipulations de l'article 13 de la déclaration universelle des droits de l'homme et celles de l'article 2 du protocole n° 4 à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- cette mesure porte une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale ;
- édictée en raison de sa religion, cette mesure méconnaît le principe de non-discrimination posé par l'article 14 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- cette mesure porte atteinte au principe de la présomption d'innocence.
Par un mémoire en défense, enregistré le 11 octobre 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens présentés par le requérant ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la déclaration des droits de l'homme et du citoyen ;
- la déclaration universelle des droits de l'homme ;
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de la sécurité intérieure ;
- le code de justice administrative.
Le rapport de M. P. G, magistrat désigné, a été entendu au cours de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. Par un arrêté du 18 juillet 2024, pris sur le fondement des articles L. 228-1 à L. 228-7 du code de la sécurité intérieure, le ministre de l'intérieur a pris à l'encontre de M. B une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance lui interdisant de se déplacer en dehors du territoire de la commune de Saint-Benoît de Carmaux, dans laquelle il réside, sans avoir obtenu au préalable une autorisation écrite, lui imposant de se présenter une fois par jour, à 14 heures, tous les jours de la semaine, y compris les dimanches, les jours fériés ou chômés, au commissariat de police de Carmaux, d'y confirmer et justifier son lieu d'habitation et d'y déclarer et justifier tout changement de domicile, ces obligations étant applicables durant une période de trois mois à compter de la date de notification de l'arrêté, le 19 juillet 2024. Par un arrêté du 8 octobre 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer a renouvelé cette mesure pour une durée de trois mois à compter du 19 octobre 2024. M. B, qui demande l'annulation et la suspension de cette mesure doit être regardé comme saisissant le tribunal sur le fondement du septième alinéa de l'article L. 228-2 du code de la sécurité intérieure.
2. Aux termes de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure : " Aux seules fins de prévenir la commission d'actes de terrorisme, toute personne à l'égard de laquelle il existe des raisons sérieuses de penser que son comportement constitue une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics et qui soit entre en relation de manière habituelle avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme, soit soutient, diffuse, lorsque cette diffusion s'accompagne d'une manifestation d'adhésion à l'idéologie exprimée, ou adhère à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes peut se voir prescrire par le ministre de l'intérieur les obligations prévues au présent chapitre ". Selon l'article L. 228-2 du même code : " Le ministre de l'intérieur peut, après en avoir informé le procureur de la République antiterroriste et le procureur de la République territorialement compétent, faire obligation à la personne mentionnée à l'article L. 228-1 de : / 1° Ne pas se déplacer à l'extérieur d'un périmètre géographique déterminé, qui ne peut être inférieur au territoire de la commune. La délimitation de ce périmètre permet à l'intéressé de poursuivre une vie familiale et professionnelle et s'étend, le cas échéant, aux territoires d'autres communes ou d'autres départements que ceux de son lieu habituel de résidence ; / 2° Se présenter périodiquement aux services de police ou aux unités de gendarmerie, dans la limite d'une fois par jour, en précisant si cette obligation s'applique les dimanches et jours fériés ou chômés ; / 3° Déclarer et justifier de son lieu d'habitation ainsi que de tout changement de lieu d'habitation. / () / Les obligations prévues aux 1° à 3° du présent article sont prononcées pour une durée maximale de trois mois à compter de la notification de la décision du ministre. Elles peuvent être renouvelées par décision motivée, pour une durée maximale de trois mois, lorsque les conditions prévues à l'article L. 228-1 continuent d'être réunies. () / Toute décision de renouvellement des obligations prévues aux 1° à 3° du présent article est notifiée à la personne concernée au plus tard cinq jours avant son entrée en vigueur. La personne concernée peut demander au président du tribunal administratif ou au magistrat qu'il délègue l'annulation de la décision dans un délai de quarante-huit heures à compter de sa notification. Il est statué sur la légalité de la décision au plus tard dans un délai de soixante-douze heures à compter de la saisine du tribunal. Dans ce cas, la mesure ne peut entrer en vigueur avant que le juge ait statué sur la demande. / () L'audience est publique. Elle se déroule sans conclusions du rapporteur public. Lorsque la présence du requérant à l'audience est susceptible de méconnaître les obligations résultant de la mesure de surveillance, le requérant peut solliciter un sauf-conduit pour s'y rendre. Le sauf-conduit n'est pas délivré si le déplacement du requérant constitue une menace pour la sécurité et l'ordre publics ".
3. En premier lieu, il résulte des dispositions de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure que les mesures qu'il prévoit doivent être prises aux seules fins de prévenir la commission d'actes de terrorisme et sont subordonnées à deux conditions cumulatives, la première tenant à la menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics résultant du comportement de l'intéressé, la seconde aux relations qu'il entretient avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme ou, de façon alternative, au soutien, à la diffusion ou à l'adhésion à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes.
4. Il ressort des pièces du dossier et notamment des pièces produites par le ministre de l'intérieur et des outre-mer que M. B, connu des services de police pour de très nombreux délits comprenant notamment plusieurs atteintes aux personnes, a, ainsi que l'ont révélé plusieurs visites domiciliaires, conservé à son domicile un très grand nombre de vidéos de propagande du groupe terroriste Etat Islamique ainsi que de nombreux ouvrages appelant à ou justifiant des actions violentes contre les personnes n'appartenant pas à la religion musulmane. Ont également été trouvés à son domicile un matériel permettant des déplacements et une vie autonome pendant une longue période en dehors de tout domicile ainsi qu'une arme de type carabine à plombs pourvue d'une lunette. Enfin, l'intéressé a été contrôlé à plusieurs reprises en compagnie de l'un de ses proches, ancien militaire condamné par une juridiction marocaine pour avoir participé à la préparation d'un attentat terroriste, alors que les deux hommes se livraient à des activités s'apparentant en tout ou partie à un entraînement en vue d'actions à caractère paramilitaire ou terroriste. S'il soutient que son comportement n'est plus celui d'un délinquant, qu'il a respecté scrupuleusement les obligations mises à sa charge par l'arrêté du 18 juillet 2024, qu'il se livre uniquement à des activités sportives et qu'il ne saurait lui être reproché une quelconque participation ou soutien dans le cadre du conflit en cours au Proche-Orient, il ne ressort pas moins des pièces du dossier que le comportement de M. B manifeste une adhésion à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes et caractérise une menace d'une particulière gravité en raison de la possession d'une arme et de matériel de survie, mais également de la nature des activités extérieures auxquelles il se livre, qui peuvent conduire à la préparation d'infractions à caractère terroriste ou en tout état de cause d'actes d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics. Le requérant n'est donc pas fondé à soutenir que l'arrêté attaqué serait entaché d'erreur de fait ou d'erreur d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure.
5. En deuxième lieu, si M. B soutient que la mesure porte une atteinte disproportionnée à sa liberté d'aller et venir au motif qu'elle lui interdit de se déplacer hors du territoire de la commune où il réside et qu'il est astreint à un pointage quotidien, il résulte de l'article 3 de l'arrêté attaqué que le requérant peut être autorisé à se déplacer en dehors de ce périmètre géographique s'il a demandé et obtenu préalablement une autorisation écrite. L'intéressé ne fait d'ailleurs valoir aucune contrainte précise, notamment en termes d'activité professionnelle dont l'exercice serait entravé par cette mesure ni, en tout état de cause, n'établit, ni même n'allègue qu'il aurait sollicité en vain un tel sauf-conduit. Ainsi, compte tenu des faits énoncés au point 4 du présent jugement qui caractérisent, ainsi qu'il a été dit, une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics, la mesure prise contestée ne peut être regardée, dans son principe, comme caractérisant une mesure disproportionnée au regard des buts poursuivis par la mesure en litige ou comme portant une atteinte disproportionnée à la liberté d'aller et venir de M. B.
6. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
7. M. B soutient que la décision attaquée crée des difficultés importantes pour sa vie personnelle et familiale ainsi que pour celle de sa famille. Toutefois, il résulte des termes de la décision attaquée que le requérant est seul concerné par cette mesure, à l'exception des membres de sa famille, et il ne fait valoir aucune difficulté familiale concrète qui révèlerait une entrave excessive à son droit à mener une vie privée et familiale normale. Ce moyen doit dès lors être écarté.
8. En quatrième lieu, aux termes l'article 14 de la même convention : " La jouissance des droits et libertés reconnus dans la présente convention doit être assurée, sans distinction aucune fondée notamment sur le sexe, la race, la couleur, la langue, la religion, les opinions politiques ou toutes autres opinions, l'origine nationale ou sociale, l'appartenance à une minorité nationale, la fortune, la naissance ou toute autre situation ".
9. L'arrêté attaqué n'a pas été édicté en raison de l'adhésion de M. B à la religion musulmane mais en raison des menaces que font peser son comportement et ses relations sur la sécurité et l'ordre publics. Par suite, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée introduirait à son encontre une discrimination incompatible avec les stipulations de l'article 14 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales citées au point précédent.
10. En cinquième et dernier lieu, si le requérant soutient que la décision attaquée est contraire au principe de la présomption d'innocence garanti par les articles 8 et 9 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, l'arrêté du 8 octobre 2024 ne constitue pas une sanction ayant le caractère de punition, mais une mesure de police administrative tendant à assurer le maintien de l'ordre public et la prévention des infractions. Par suite, les principes constitutionnels régissant la matière répressive ne peuvent être utilement invoqués.
11. Il résulte de tout ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 8 octobre 2024 du ministre de l'intérieur et des outre-mer prolongeant la mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance prise à son égard. Sa requête doit donc être rejetée.
DECIDE :
Article 1er : La requête de M. B est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 octobre 2024.
Le juge des référés,
P. G
La greffière,
S. G
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
la greffière en chef,
ou par délégation, la greffière,
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