jeudi 31 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Toulouse |
| Section | Tribunal Administratif de Toulouse |
| N° Dossier | TA31-2406608 |
| Type | Ordonnance |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 29 octobre 2024, Mme B A, représentée par Me Bachelet, demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;
2°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Garonne de la prendre en charge dans le cadre de l'hébergement d'urgence, sans délai à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir et sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros à verser à son conseil sur le fondement des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que celui-ci renonce à percevoir la part contributive de l'État et, dans l'hypothèse où elle ne serait pas admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle, sur le seul fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
s'agissant de l'urgence :
- la condition d'urgence est remplie eu égard à la précarité et à la vulnérabilité de sa situation ; son hébergement temporaire a pris fin le 28 octobre 2024 et son état de santé est incompatible avec une vie à la rue ; elle est âgée de soixante-six ans, isolée, et souffre de troubles psychiques graves et d'apnées du sommeil nécessitant un appareillage la nuit à vie ;
s'agissant de l'atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale :
- en dépit du fait que la commission de médiation a reconnu le caractère prioritaire et urgent de sa demande d'hébergement par décision en date du 27 août 2024, aucune réponse favorable n'est apportée à ses appels quotidien au 115 depuis la fin de sa prise en charge ;
- il n'apparait pas qu'à ce jour, le dispositif d'hébergement d'urgence en Haute Garonne ne permettrait pas de la loger ;
- il est porté une atteinte grave et manifestement illégale à son droit à l'hébergement d'urgence garanti par les dispositions de l'article L. 345-2-2 du code de l'action sociale et des familles, à sa dignité humaine, et à son droit de ne pas subir des traitements inhumains et dégradants garanti par l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; son état de détresse sociale, médicale et psychique perdure.
Par un mémoire en défense enregistré le 31 octobre 2024, le préfet de la Haute-Garonne conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que :
s'agissant de la condition d'urgence :
- il n'est pas établi qu'elle est isolée ni qu'elle ne pourrait disposer d'une solution d'hébergement chez l'une de ses deux filles majeures qui résident en France et avec qui elle justifiait de fortes attaches familiales et résider ;
- les documents médicaux produits n'apportent aucun élément probant sur l'état de santé de la requérante ;
s'agissant de l'atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale :
- aucune carence caractérisée ne peut être reprochée à l'État dès lors que Mme A a bénéficié sans discontinuer de plusieurs hébergements du 10 octobre 2022 au 10 janvier 2024 et à de multiples reprises au cours de l'année 2024 alors que le parc d'hébergement d'urgence de la Haute-Garonne est totalement saturé ; s'il croît depuis plusieurs années, il reste insuffisant au regard de la demande formulée via le service du 115 notamment ; pour la semaine du 21 au 27 octobre 2024, 231 demandes en moyenne par jour n'ont pu être pourvues ;
- la requérante est en situation irrégulière sur le territoire français ; s'il est établi qu'elle souffre d'apnée du sommeil, cette seule circonstance ne caractérise pas une circonstance exceptionnelle ; elle dispose d'attaches familiales sur le territoire français qui peuvent lui apporter un soutien matériel autre que l'hébergement ; elle n'est pas en état de détresse médicale, psychique ou sociale.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'action sociale et des familles ;
- le code de la construction et de l'habitation ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné Mme Péan, conseillère, pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 31 octobre 2024, en présence de Mme Tur, greffière d'audience :
- le rapport de Mme Péan,
- et les observations de Me Bachelet, représentant Mme A, qui a repris ses écritures, et précise que Mme A n'a plus de contact avec ses filles depuis trois ans, indique qu'elle souhaite déposer une nouvelle demande de titre de séjour, que si elle ne conteste pas les chiffres avancés par le préfet de la Haute-Garonne, Mme A, se trouve parmi les personnes les plus vulnérables ce qui est établi par la décision par laquelle la commission de médiation a reconnu le caractère prioritaire et urgent de sa demande d'hébergement,
- le préfet n'étant ni présent ni représenté.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Par la présente requête, Mme A demande à ce qu'il soit enjoint au préfet de la Haute-Garonne de lui assurer sans délai un hébergement d'urgence, sous astreinte de 200 euros par jour de retard à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir.
Sur la demande d'admission à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête, de prononcer l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle de Mme A.
Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :
3. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures ".
4. Aux termes de l'article L. 345-2 du code de l'action sociale et des familles : " Dans chaque département est mis en place, sous l'autorité du représentant de l'Etat, un dispositif de veille sociale chargé d'accueillir les personnes sans abri ou en détresse, de procéder à une première évaluation de leur situation médicale, psychique et sociale et de les orienter vers les structures ou services qu'appelle leur état. Cette orientation est assurée par un service intégré d'accueil et d'orientation, dans les conditions définies par la convention conclue avec le représentant de l'Etat dans le département, prévue à l'article L. 345-2-4. / Ce dispositif fonctionne sans interruption et peut être saisi par toute personne, organisme ou collectivité ". Aux termes de l'article L. 345-2-2 de ce code : " Toute personne sans abri en situation de détresse médicale, psychique ou sociale a accès, à tout moment, à un dispositif d'hébergement d'urgence () ". Et selon l'article L. 345-2-3 du même code : " Toute personne accueillie dans une structure d'hébergement d'urgence doit pouvoir y bénéficier d'un accompagnement personnalisé et y demeurer, dès lors qu'elle le souhaite, jusqu'à ce qu'une orientation lui soit proposée () ". Enfin, aux termes de l'article L. 121-7 du même code : " Sont à la charge de l'Etat au titre de l'aide sociale : () 8° Les mesures d'aide sociale en matière de logement, d'hébergement et de réinsertion, mentionnées aux articles L. 345-1 à L. 345-3 () ".
5. Il appartient aux autorités de l'État de mettre en œuvre le droit à l'hébergement d'urgence reconnu par la loi à toute personne sans abri qui se trouve en situation de détresse médicale, psychique et sociale. Seule une carence caractérisée des autorités de l'État dans la mise en œuvre du droit à l'hébergement d'urgence peut faire apparaître, pour l'application de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, une atteinte manifestement illégale à une liberté fondamentale, lorsqu'elle entraîne des conséquences graves pour la personne intéressée, permettant au juge des référés de faire usage des pouvoirs qu'il tient de ce texte, en ordonnant à l'administration de faire droit à une demande d'hébergement d'urgence. Il incombe au juge des référés d'apprécier, dans chaque cas, les diligences accomplies par l'administration, en tenant compte des moyens dont elle dispose, ainsi que de l'âge, de l'état de santé et de la situation de famille de la personne intéressée. Les ressortissants étrangers qui font l'objet d'une mesure portant obligation de quitter le territoire français ou dont la demande d'asile a été définitivement rejetée et qui doivent ainsi quitter le territoire en vertu des dispositions des articles L. 542-1 à L. 542-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile n'ayant pas vocation à bénéficier du dispositif d'hébergement d'urgence, une carence constitutive d'une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale ne saurait être caractérisée, à l'issue de la période strictement nécessaire à la mise en œuvre de leur départ volontaire, qu'en cas de circonstances exceptionnelles. Constitue une telle circonstance, l'existence d'un risque grave pour la santé ou la sécurité d'enfants mineurs, dont l'intérêt supérieur doit être une considération primordiale dans les décisions les concernant.
6. Il résulte de l'instruction qu'en dépit d'une augmentation de capacité, le dispositif d'hébergement d'urgence de Haute-Garonne se trouve actuellement saturé, en raison d'une progression forte des demandes. Cette situation rend nécessaire d'appliquer des critères de vulnérabilité pour prioriser les entrées dans le dispositif.
7. Il résulte également de l'instruction que par une décision du 27 août 2024, la commission de médiation de la Haute-Garonne a reconnu Mme A prioritaire et devant être accueillie dans une structure d'hébergement. S'il est constant que Mme A a fait l'objet d'une mesure d'éloignement, dont la légalité a été confirmée par une ordonnance de la cour administrative de Toulouse le 5 septembre 2023 et à laquelle elle n'a pas déféré, il résulte de l'instruction que l'intéressée, âgée de soixante-six ans, est atteinte de plusieurs pathologies, dont une apnée du sommeil sévère, qui nécessite qu'elle soit équipée d'un appareil d'assistance respiratoire pour la nuit. La fin de sa prise en charge depuis le 28 octobre 2024, alors que l'intéressée fait valoir à l'audience ne plus avoir aucun contact avec ses filles présentes sur le territoire français depuis plusieurs années et ne dispose d'aucune solution d'hébergement, la place dans l'impossibilité d'utiliser l'appareil d'assistance respiratoire dont elle dispose, en l'absence d'alimentation électrique. Cette circonstance peut être regardée comme présentant un caractère exceptionnel, la situation de Mme A, apparaissant incompatible avec une vie dans la rue. Dans ces conditions, Mme A qui se trouve dans une situation de particulière vulnérabilité justifie de l'existence d'une situation d'urgence. Ainsi, l'absence de prise en charge de son hébergement par les autorités de l'État constitue une carence caractérisée dans la mise en œuvre du droit à l'hébergement d'urgence et porte une atteinte grave et manifestement illégale à ce même droit. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au préfet de la Haute-Garonne de prendre en charge Mme A dans le cadre de l'hébergement d'urgence, dans un délai de vingt-quatre heures suivant la notification de la présente ordonnance, sous astreinte de 50 euros par jour de retard.
Sur les frais liés au litige :
8. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. ".
9. Mme Mme A est admise à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle. Son conseil peut dès lors se prévaloir des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Par suite, il y a lieu dans les circonstances de l'espèce de mettre à la charge de l'État une somme de 500 euros au bénéfice de Me Bachelet, sous réserve que cette dernière renonce à percevoir la part contributive de l'État à l'aide juridictionnelle.
O R D O N N E :
Article 1er : Mme A est provisoirement admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Haute-Garonne de reprendre en charge Mme A dans le cadre de l'hébergement d'urgence, dans un délai de vingt-quatre heures suivant la notification de la présente ordonnance, sous astreinte de 50 euros par jour de retard.
Article 3 : l'État versera à Me Bachelet au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 une somme de 500 euros, sous réserve que cette dernière renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État à l'aide juridictionnelle.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme A est rejeté.
Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme B A, au ministre de la transition écologique, de l'énergie, du climat et de la prévention des risques et à Me Bachelet.
Une copie en sera adressée au préfet de la Haute-Garonne.
Fait à Toulouse, le 31 octobre 2024.
La juge des référés,La greffière,
C. PEAN P. TUR
La République mande et ordonne au ministre de la transition écologique, de l'énergie, du climat et de la prévention des risques en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.
Pour expédition conforme,
la greffière en chef,
ou par délégation la greffière,
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