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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2407050

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2407050

vendredi 22 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2407050
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Toulouse, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, a été saisi d'une demande de suspension du refus de délivrance d'un permis de visite opposé à Mme C par le directeur du centre pénitentiaire de Toulouse-Seysses. Le juge a rejeté la requête, estimant que la condition d'urgence n'était pas remplie, compte tenu de la possibilité pour les requérants de maintenir des liens par correspondance ou téléphone et de l'octroi d'une visite exceptionnelle lors de l'hospitalisation de M. B. Il a également considéré que la décision contestée ne portait pas une atteinte grave et manifestement illégale au droit au respect de la vie privée et familiale, au vu de la gravité des faits de violence conjugale pour lesquels M. B a été condamné et du risque de réitération. La solution retenue s'appuie sur les stipulations de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions du code pénitentiaire.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 20 novembre 2024, M. D B et Mme E C, représentés par Me Rouger, demandent au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

1°) d'admettre Mme C au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) de suspendre l'exécution de la décision du 1er octobre 2024 par laquelle le directeur du centre pénitentiaire de Toulouse-Seysses a refusé de délivrer à Mme C le permis de visite sollicité pour pouvoir rendre visite à M. B ;

3°) d'enjoindre au directeur du centre pénitentiaire de Toulouse-Seysses de réexaminer la demande de Mme C sans délai à compter de la notification de la présente ordonnance ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros à verser à la requérante sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la requête est recevable et Mme C, qui s'est vu refuser la délivrance d'un permis de visite, a intérêt à agir ;

- l'urgence est caractérisée dès lors que le refus de permis de visite opposé à Mme C a pour effet de priver les requérants, pendant une durée indéterminée, de tout contact direct entre eux, ainsi que de la possibilité de se retrouver ensemble en compagnie de leurs enfants ; la date de libération de M. B est actuellement fixée au mois de septembre 2025 ; en outre, il est gravement malade ; son pronostic vital est engagé en raison d'une tumeur maligne du cerveau ; il est pris en charge au sein de l'unité hospitalière sécurisée interrégionale à l'hôpital de Rangueil et suit, trois fois par semaine, des séances de chimiothérapie ;

- le refus de permis de visite porte une atteinte grave et manifestement illégale au droit au respect de leur vie privée et familiale ; M. B a comme seul ancrage en France sa compagne et ses enfants âgés de cinq et neuf ans ; il est particulièrement isolé et affaibli en raison de son état de santé ; aucune interdiction d'entrer en contact avec sa compagne n'a été prononcée par le tribunal judiciaire dans son jugement correctionnel du 15 mai 2023 ;

- la décision contestée est entachée d'un défaut de motivation et d'une erreur manifeste d'appréciation ; les motifs de la décision contestée sont erronés ; M. B n'a pas été poursuivi ou condamné pour des faits de rébellion ou récidive ainsi qu'il résulte du jugement du 15 mai 2023 ; les faits objet de la condamnation datent du 15 août 2022 et ne peuvent donc être considérés comme récents ; aucun nouveau fait de violence conjugale n'a été jugé ; le risque de réitération de l'infraction est inexistant.

Par un mémoire en défense enregistré 22 novembre 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la condition tenant à l'urgence n'est pas remplie compte tenu de la nécessité de maintenir l'ordre public et de protéger Mme C, victime de faits, récents, de violence conjugale ; M. B a été condamné pour d'autres faits, par deux jugements des 21 juin et 27 août 2024 ; le risque de réitération n'est pas à exclure en raison des multiples condamnations de M. B ; une amie de ce dernier dispose d'un permis de visite ; Mme C peut maintenir les liens avec M. B par l'intermédiaire de correspondances et du téléphone ; à titre exceptionnel, le chef d'établissement a octroyé à cette dernière le droit de visiter M. B, celui-ci ayant été hospitalisé à l'unité hospitalière sécurisée interrégionale ;

- la décision contestée ne porte pas une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale compte tenu de la gravité des faits pour lesquels M. B a été condamné et dès lors que Mme C peut communiquer avec M. B ; il appartient à l'intéressée d'entreprendre les démarches nécessaires afin que les enfants puissent voir leur père ; rien n'empêche Mme C de présenter une nouvelle demande de permis de visite au cours de l'incarcération de M. B, libérable en septembre 2025.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code pénitentiaire ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Carotenuto, vice-présidente, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement convoquées à l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique, tenue le 22 novembre 2024 en présence de Mme Tur, greffière d'audience :

- le rapport de Mme Carotenuto,

- et les observations de Me Rouger, représentant M. B et Mme C, qui reprend et précise ses écritures. Il fait valoir que l'urgence est constituée compte tenu de l'état de santé de M. B, gravement malade, actuellement hospitalisé et dont le pronostic vital est engagé ; que si M. B a fait l'objet d'une condamnation pour violence conjugale, les faits datent du mois d'août 2022 et que les autres condamnations ont été prononcées à raison d'autres faits ; qu'aucune peine d'interdiction de contact n'a été prononcée par le jugement correctionnel ; qu'une autorisation exceptionnelle de visite a été délivrée le 8 octobre 2024 à Mme C et la visite s'est déroulée sans incident ; il est porté une atteinte disproportionnée à leur vie privée et familiale ; que M. B ne dispose pas d'autres attaches familiales en France que sa compagne et ses enfants.

- le garde des sceaux, ministre de la justice n'étant ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

1. Aux termes de l'article 20 de la loi ci-dessus mentionnée du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président. () ". En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, Mme C au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins de suspension et d'injonction :

2. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. () ".

3. Aux termes de l'article L. 341-1 du code pénitentiaire : " Le droit des personnes détenues au maintien des relations avec les membres de leur famille s'exerce notamment par les visites que ceux-ci leur rendent. ". Aux termes de l'article L. 341-7 du même code : " L'autorité administrative ne refuse de délivrer, suspend ou retire un permis de visite aux membres de la famille d'une personne condamnée, que pour des motifs liés au maintien du bon ordre et de la sécurité ou à la prévention des infractions. / L'autorité administrative peut également, pour les mêmes motifs ou s'il apparaît que les visites font obstacle à la réinsertion de la personne condamnée, refuser de délivrer un permis de visite à d'autres personnes que les membres de la famille, suspendre ce permis ou le retirer ". Aux termes de l'article R. 341-2 de ce code : " Pour des motifs de bon ordre, de sécurité et de prévention des infractions, et spécialement en cas de crime ou de délit relevant des dispositions de l'article 132-80 du code pénal, le permis de visite délivré en application des dispositions des articles L. 341-5, R. 341-4 à R. 341-6 et R. 341-13 peut être refusé à la personne victime de l'infraction pour laquelle la personne prévenue ou condamnée est détenue, y compris si la victime est membre de la famille de la personne détenue. () ". Enfin, l'article R. 341-5 du même code dispose que : " Pour les personnes condamnées, détenues en établissement pénitentiaire ou hospitalisées dans un établissement de santé habilité en application des dispositions de l'article L. 3214-1 du code de la santé publique, les permis de visite sont délivrés, refusés, suspendus ou retirés par le chef de l'établissement pénitentiaire ".

4. Par une décision du 1er octobre 2024, le directeur du centre pénitentiaire de Toulouse-Seysses a refusé de délivrer le permis sollicité par Mme C pour rendre visite à son compagnon, M. B, qui y est incarcéré depuis juin 2024. M. B et Mme C saisissent le juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, et demandent à ce qu'il soit enjoint au directeur du centre pénitentiaire de Toulouse-Seysses de suspendre l'exécution de la décision du 1er octobre 2024 et de réexaminer la demande de Mme C.

5. Il résulte des dispositions citées au point 3 que les décisions tendant à restreindre, supprimer ou retirer les permis de visite relèvent du pouvoir de police des chefs d'établissements pénitentiaires. Ces décisions affectant directement le maintien des liens des détenus avec leurs proches, elles sont susceptibles de porter atteinte à leur droit au respect de leur vie privée et familiale protégé par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il appartient en conséquence à l'autorité compétente de prendre les mesures nécessaires, adaptées et proportionnées à assurer le maintien du bon ordre et de la sécurité de l'établissement pénitentiaire ou, le cas échéant, la prévention des infractions sans porter d'atteinte excessive au droit des détenus.

6. Il résulte de l'instruction que la décision contestée, qui a pour effet de priver Mme C, pendant une durée indéterminée, de tout contact direct avec son compagnon, qui est gravement malade et qui a été transféré à l'unité hospitalière sécurisée interrégionale, ainsi que de la possibilité de voir ses enfants en sa présence, caractérise une situation d'urgence au sens des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative.

7. Il résulte de l'instruction que M. B a été condamné, par un jugement correctionnel du tribunal judiciaire de Toulouse du 15 mai 2023, à une peine de huit mois d'emprisonnement pour des faits de violence, sans incapacité, commis le 15 août 2022 à l'encontre de Mme C. Pour motiver la décision contestée, le directeur du centre pénitentiaire a retenu, alors même qu'aucune interdiction d'entrer en contact entre les requérants n'a été prononcée par le jugement du 15 mai 2023, que " des risques de réitération de violences physiques ou psychologiques sont réels dans la mesure où les faits de violence sont récents ". Toutefois, si les faits de violence commis à l'encontre de Mme C sont relativement récents, il résulte de l'instruction qu'ils sont isolés, les condamnations prononcées par deux jugements des 21 juin et 27 août 2024 étant relatives à des faits de conduite d'un véhicule sans permis, en récidive, et de conduite d'un véhicule en ayant fait usage de substances ou plantes classées comme stupéfiants, en récidive. En outre, le conseil des requérants a fait valoir à l'audience que la visite exceptionnelle qui a été accordée à Mme C le 8 octobre dernier, en raison de l'hospitalisation de M. B, s'était déroulée sans incident. A cet égard, il résulte de l'instruction que M. B est hospitalisé au sein de l'unité hospitalière sécurisée interrégionale afin de bénéficier des soins nécessaires et selon le certificat médical établi le 18 octobre 2024 par le docteur A, praticien hospitalier à l'Oncopole de Toulouse, il " est en cours de prise en charge pour une hémopathie maligne qui va nécessiter des hospitalisations itératives dans le service d'hématologie. Le traitement va induire une immunosuppression et un risque infectieux (). Son pronostic vital peut être engagé à court ou moyen terme s'il survenait une complication infectieuse de l'immunodéprimé ". Par ailleurs, si une amie de M. B dispose d'un permis de visite délivré le 31 octobre 2024, il n'est pas contesté que les seuls membres de sa famille sont composés de Mme C et de ses enfants, âgés de cinq et neuf ans. Il résulte de ces éléments, et alors même que les requérants conservent la possibilité d'avoir des échanges par courrier ou par téléphone, que la décision de refus de permis de visite prise par le directeur du centre pénitentiaire de Toulouse-Seysses porte une atteinte grave et manifestement illégale au droit au respect de la vie familiale des requérants.

8. Il résulte de ce qui précède que l'exécution de la décision contestée doit être suspendue et il y a lieu d'enjoindre au directeur du centre pénitentiaire de Toulouse-Seysses de réexaminer la demande de Mme C dans un délai de huit jours à compter de la notification de la présente ordonnance.

Sur les conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

9. Mme C, qui a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire, n'allègue pas avoir exposé de frais autres que ceux pris en charge par l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle totale qui lui est ainsi allouée. Dans ces conditions, et sous réserve qu'elle soit admise définitivement à l'aide juridictionnelle, ses conclusions présentées au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent être rejetées. Dans le cas où elle ne serait pas admise définitivement au bénéfice de l'aide juridictionnelle, il y aurait lieu de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros au titre de ces mêmes dispositions.

O R D O N N E :

Article 1er : Mme C est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : L'exécution de la décision du 1er octobre 2024 du directeur du centre pénitentiaire de Toulouse-Seysses refusant de délivrer à Mme C le permis de visite qu'elle sollicitait est suspendue.

Article 3 : Il est enjoint au directeur du centre pénitentiaire de Toulouse-Seysses de réexaminer la demande de Mme C dans un délai de huit jours à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 4 : Les conclusions de Mme C présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées, sous réserve qu'elle soit admise définitivement au bénéfice de l'aide juridictionnelle. Dans le cas où elle ne serait pas admise définitivement au bénéfice de l'aide juridictionnelle, il y aurait lieu de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros au titre de ces dispositions.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. D B, à Mme E C et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Une copie en sera adressée au directeur du centre pénitentiaire de Toulouse-Seysses.

Fait à Toulouse, le 22 novembre 2024.

La juge des référés,

S. CAROTENUTO

La greffière,

P. TUR

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui la concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

la greffière en chef,

ou par délégation la greffière,

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