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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2407237

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2407237

jeudi 12 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2407237
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Toulouse, saisi en référé sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, a rejeté la demande de suspension de l'arrêté du préfet de la Haute-Garonne refusant la délivrance d'un titre de séjour à M. A. Le juge a estimé que la condition d'urgence n'était pas remplie, l'intéressé n'ayant jamais été titulaire d'un titre de séjour et la décision contestée ne faisant pas basculer une situation régulière antérieure. En outre, aucun des moyens soulevés, tirés de l'incompétence de l'auteur de l'acte, de l'insuffisance de motivation, du défaut d'examen, du vice de procédure lié à la consultation du fichier Eurodac, de l'erreur de fait et de droit au regard de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ou de l'atteinte à la vie privée et familiale, n'a été jugé de nature à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 27 novembre 2024, M. B A, représenté par Me Soulas, demande au juge des référés sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) de suspendre l'exécution de la décision du 3 juin 2024 du préfet de la Haute-Garonne portant refus de délivrance d'un titre de séjour ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Garonne de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail dans un délai de 5 jours suivant l'ordonnance à venir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat les entiers dépens du procès ainsi que le versement d'une somme de 2 000 euros à verser à son conseil en application des dispositions de l'article L.761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi de 1991 sur l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

en ce qui concerne la condition tenant à l'urgence :

- le refus de séjour interrompt son parcours professionnel tandis qu'il justifie de perspectives d'intégration professionnelle très sérieuses, son employeur souhaitant le conserver et l'intégrer dans les effectifs de la société au terme de son contrat de professionnalisation ;

- il a été pris en charge au mois de juillet 2022 par les services de l'aide sociale à l'enfance en qualité de mineur non accompagné, alors qu'il était âgé de 17 ans ; il a sollicité la délivrance d'un titre de séjour le 11 août 2023 et a bénéficié, durant l'instruction de sa demande, de récépissés l'autorisant à travailler ; il est dans une situation régulière sur le territoire français depuis plus de trois années, de sorte que la décision en litige a pour effet de le faire basculer vers le séjour irrégulier ;

.

en ce qui concerne la condition tenant à l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée :

- la décision a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle n'a pas été prise à la suite d'un examen réel et sérieux ;

- elle est entachée d'un vice de procédure à défaut pour les services de la préfecture de produire les éléments justifiant de la légalité de la consultation du fichier Eurodac dans le cadre de sa demande de titre de séjour ; à tout le moins, les données recueillies dans le fichier Eurodac devront être écartées ;

- elle est entachée d'une erreur de fait déterminante ; la circonstance que l'interrogation du fichier de données Eurodac ait révélé qu'il était connu des autorités italiennes, suisses, allemandes et néerlandaises, sous une identité de personne majeure, et celle qu'une demande d'asile ait été enregistrée, en tant que majeur, auprès des autorités allemandes avec une fausse date de naissance, ne sauraient suffire à remettre en cause son état civil ; le règlement européen relatif à la création d'Eurodac dans son article 14 relatif à la collecte et transmission des données dactyloscopiques ne mentionne pas les nom, prénom et date de naissance des personnes enregistrées dans le fichier ; le caractère authentique de l'ensemble des documents d'identité qu'il a produits, à savoir un passeport biométrique valable du 29 avril 2024 au 28 avril 2029, une copie intégrale du registre des actes de l'Etat civil pour l'année 2014, un extrait du registre des actes de l'Etat civil pour l'année 2014 comportant les mêmes références, une copie du jugement supplétif de l'acte de naissance du 16 mai 2014 du tribunal d'Abidjan-Plateau, un certificat de nationalité ivoirienne et une carte consulaire comportant sa photographie, n'a jamais été remis en question ;

- elle est entachée d'une erreur de droit, car il remplit l'ensemble des critères de l'article L.435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale protégé par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des liberté fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 9 décembre 2024, le préfet de la Haute-Garonne conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

en ce qui concerne la condition tenant à l'urgence :

- l'intéressé n'a jamais eu de titre de séjour sur le territoire, et il n'entre dans aucun des cas de délivrance de plein droit d'un titre de séjour, la décision a été édictée il y a plus de cinq mois sans que l'intéressé n'introduise de recours ;

en ce qui concerne la condition tenant à l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée :

- la décision a été prise par une autorité régulière qui bénéficie d'une délégation de signature régulièrement notifiée ;

- elle est suffisamment motivée ;

- la circonstance que le fichier Eurodac ait été consulté n'est pas constitutive d'un vice de procédure entachant d'illégalité la décision contestée ;

- l'intéressé n'apporte aucun élément de nature à remettre en cause les informations qu'il a fournies lors de ses demandes d'asile auprès de quatre pays européens ; s'il explique qu'il a menti sur son âge pour arriver en Europe, il a déposé une demande d'asile en Italie en toute autonomie sans attirer l'attention de l'administration alors qu'il n'aurait eu que onze ans selon les documents dont il se prévaut aujourd'hui ; les éléments qu'il apporte sont en contradiction avec le fait qu'il a déposé une demande d'asile auprès du préfet de l'Essonne le 19 juillet 2019 en se prévalant d'être né le 25 juin 2001 ainsi qu'avec le fait qu'il ne soit pas resté en France et qu'il se soit rendu ensuite aux Pays-Bas où il a déposé une demande d'asile le 5 août 2020, en indiquant de nouveau être né le 25 octobre 1998 alors qu'il n'aurait été âgé que de 15 ans, selon les documents dont il se prévaut ; il a par ailleurs donné des informations erronées sur son parcours migratoire ;

- le requérant a exclusivement sollicité son admission au séjour sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et n'est ainsi pas fondé à se prévaloir de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête n° 2407150 enregistrée le 23 novembre 2024 tendant à l'annulation de la décision contestée.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n° 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Arquié, vice-présidente, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique du 10 décembre 2024 à 10 heures en présence de Mme Guérin, greffière d'audience, Mme Arquié a lu son rapport et entendu :

- les observations de Me Ducos Mortreuil substituant Me Soulas, pour M. A, présent, qui précise ses écritures,

- et les observations de M. C, pour le préfet de la Haute-Garonne, qui reprend ses écritures.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant ivoirien né le 16 avril 2005 à Attecoube (Côte d'Ivoire), est entré en France selon ses déclarations au cours du mois de mai 2022. Par jugement du 25 juillet 2022 du tribunal pour enfants de D, il a été placé en assistance éducative jusqu'au 16 avril 2023 auprès de l'aide sociale à l'enfance du département de la Haute-Garonne et a bénéficié le 16 avril 2023 d'un contrat d'accompagnement jeune majeur valable jusqu'au 15 avril 2024. Il a sollicité le 11 août 2023 son admission exceptionnelle au séjour en qualité d'étranger confié au service de l'aide sociale à l'enfance entre l'âge de 16 et 18 ans en faisant valoir une inscription en alternance en qualité d'apprenti. Par une décision du 3 juin 2024, le préfet de la Haute-Garonne a refusé son admission au séjour. M. A demande la suspension de cette décision.

Sur la demande d'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête, de prononcer l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle de M. A.

Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

3. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. ".

4. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande de suspension d'une décision refusant la délivrance d'un titre de séjour, d'apprécier et de motiver l'urgence compte tenu de l'incidence immédiate du refus de titre de séjour sur la situation concrète de l'intéressé. Cette condition d'urgence sera en principe constatée dans le cas d'un refus de renouvellement de titre de séjour ou d'un retrait de celui-ci. Dans les autres cas, il appartient au requérant de justifier de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour lui de bénéficier, à très bref délai, d'une mesure provisoire.

5. Le refus de séjour opposé à M. A, qui bénéficiait de récépissés de titre de séjour depuis le 11 août 2023, a pour effet d'interrompre le contrat de professionnalisation dont il bénéficiait depuis le 2 octobre 2023, ce qui le prive de ressources financières et de la possibilité de valider son diplôme de " préparateur de commandes en entrepôt " et compromet ses sérieuses perspectives d'embauche. M. A établit ainsi que la décision en litige préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à sa situation personnelle. Par suite, et peu important à ce titre que l'intéressé n'entre dans aucun des cas de délivrance de plein droit d'un titre de séjour, la condition d'urgence est en l'espèce remplie.

6. Aux terme de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile: " A titre exceptionnel, l'étranger qui a été confié à l'aide sociale à l'enfance ou à un tiers digne de confiance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans et qui justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle peut, dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "salarié" ou "travailleur temporaire", sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur l'insertion de cet étranger dans la société française. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. ". L'article L. 811-2 du même code dispose que : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies à l'article 47 du code civil. ". Selon l'article 47 du code civil auquel il est ainsi renvoyé : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. () ".

7. La délivrance à un étranger d'un titre de séjour sur le fondement des dispositions précitées du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile est subordonnée au respect par l'étranger des conditions qu'il prévoit, en particulier concernant l'âge de l'intéressé, que l'administration vérifie au vu notamment des documents d'état civil produits par celui-ci. A cet égard, la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit, par suite, se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

8. En l'état de l'instruction, le moyen tiré de ce que M. A justifie remplir la condition d'âge posée à l'article L.435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et que le refus de séjour opposé par la décision contestée procède par suite d'une erreur de fait et de droit au regard de cet article est de nature à faire naître un doute sérieux quant à sa légalité.

9. Les deux conditions prévues à l'article L. 521-1 étant remplies, il y a lieu d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision du 3 juin 2024 du préfet de la Haute-Garonne portant refus de délivrance d'un titre de séjour, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa légalité.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

10. La présente ordonnance, en l'absence de toute contestation quant aux autres conditions d'application de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, implique qu'il soit enjoint au préfet de la Haute-Garonne de délivrer à M. A dans un délai de 7 jours à compter de la notification de la présente ordonnance, dans l'attente du jugement au fond, une autorisation provisoire de séjour renouvelable l'autorisant à travailler.

Sur les frais de l'instance :

11. Sous réserve de l'admission définitive de M. A à l'aide juridictionnelle et de la renonciation de Me Soulas à percevoir la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à Me Soulas la somme de 800 euros au titre des dispositions combinées du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée au requérant par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 800 euros sera versée à M. A sur le fondement des seules dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

12. Enfin, la présente instance n'ayant donné lieu à aucun dépens, les conclusions présentées par M. A sur le fondement des dispositions de l'article R. 761-1 du code de justice administrative doivent être rejetées

O R D O N N E :

Article 1er : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : L'exécution de la décision du 3 juin 2024 du préfet de la Haute-Garonne portant refus de délivrance d'un titre de séjour est suspendue jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa légalité.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de la Haute-Garonne, dans un délai de 7 jours à compter de la présente ordonnance, de délivrer à M. A une autorisation provisoire de séjour renouvelable l'autorisant à travailler.

Article 4 : Le surplus des conclusions est rejeté.

Article 5 : Sous réserve de l'admission définitive de M. A à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Soulas renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à Me Soulas une somme de 800 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée au requérant par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 800 euros sera versée à M. A sur le fondement des seules dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B A, à Me Soulas et au ministre de l'intérieur.

Une copie en sera adressée au préfet de la Haute-Garonne.

Fait à D le 12 décembre 2024.

La juge des référés,

Céline ARQUIÉ

La greffière,

Sylvie GUÉRIN

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur, en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

la greffière en chef,

ou par délégation, la greffière,

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