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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2500321

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2500321

mercredi 19 novembre 2025

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2500321
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantBARBOT-LAFITTE

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Toulouse a examiné la requête de M. B..., ressortissant tunisien, contestant l'arrêté préfectoral du 20 décembre 2024 prononçant son expulsion et son assignation à résidence. Le tribunal a rejeté l'ensemble des moyens soulevés, estimant que la décision d'expulsion était suffisamment motivée, que la présence de l'intéressé constituait une menace grave pour l'ordre public et qu'elle ne portait pas une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale au regard de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme. Par conséquent, la requête a été rejetée, confirmant la légalité des décisions préfectorales fondées sur le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 16 janvier 2025, M. A... B..., représenté par Me Barbot-Lafitte, demande au tribunal :

1°) de l’admettre au bénéfice de l’aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d’annuler l’arrêté du 20 décembre 2024 du préfet de la Haute-Garonne en tant qu’il prononce son expulsion du territoire français ;

3°) d’annuler la décision du 20 décembre 2024 du préfet de la Haute-Garonne l’assignant à résidence ;

4°) d’enjoindre au préfet de la Haute-Garonne de réexaminer sa situation ;

5°) de mettre à la charge de l’Etat une somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 et, dans l’hypothèse où il ne serait pas admis au bénéfice de l’aide juridictionnelle provisoire, à lui verser directement sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :
S’agissant de la décision portant expulsion du territoire français :
- elle est entachée d’une insuffisance de motivation ;
- elle est entachée d’un défaut d’examen particulier de sa situation ;
- elle est entachée d’une erreur d’appréciation, sa présence en France ne pouvant être regardée comme constituant une menace grave pour l'ordre public ;
- elle a été prise en méconnaissance des stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle a été prise en méconnaissance des stipulations de l’article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l’enfant ;

S’agissant de la décision portant assignation à résidence :
- elle est privée de base légale en raison de l’illégalité de la décision portant expulsion ;
- elle est entachée d’une insuffisance de motivation ;
- elle est entachée d’un défaut d’examen particulier de sa situation ;
- elle est entachée d’erreur de droit au regard des dispositions de l’article L. 761-3 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, dès lors qu’il n’existe aucune perspective raisonnable d’exécution de la mesure d’expulsion prononcée à son encontre ;
- elle porte atteinte à sa liberté d’aller et de venir ;
- elle porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale protégé par l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 18 avril 2025 et 23 juillet 2025, ce dernier n’ayant pas été communiqué, le préfet de la Haute-Garonne conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu’aucun des moyens soulevés par le requérant n’est fondé.

Par une décision du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal de grande instance de Toulouse du 18 juin 2025, M. B... a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Par une ordonnance du 7 juillet 2025, la clôture de l'instruction a été fixée au 7 août 2025 en application de l’article R. 613-1 du code de justice administrative.


Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code des relations entre le public et l’administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Cyril Luc, premier conseiller,
- les conclusions de Mme Stéphanie Douteaud, rapporteure publique,
- et les observations de Me Dumas substituant Me Barbot-Lafitte.




Considérant ce qui suit :

M. B..., ressortissant tunisien né le 26 décembre 1990 à Rohia (Tunisie), est entré en France le 14 mai 2015, à l’âge de 25 ans, sous couvert d’un visa de long séjour en qualité de conjoint d’une ressortissante française, valable du 14 mai 2015 au 14 mai 2016. Il s’est vu délivrer le 30 mars 2016 un titre de séjour en cette même qualité, valable du 15 mai 2016 au 14 mai 2017. Consécutivement à sa demande de renouvellement de titre de séjour, l’intéressé a été placé sous récépissé du 13 mars 2018 au 18 décembre 2019. Il a bénéficié le 24 octobre 2019 d’un titre de séjour en cette même qualité régulièrement renouvelé jusqu’au 23 octobre 2022. M. B... a sollicité le 19 septembre 2022 le renouvellement de son titre de séjour et a été alors placé sous récépissé régulièrement renouvelé jusqu’au 22 août 2024. Après avis défavorable de la commission d’expulsion réunie le 27 novembre 2024, le préfet de la Haute Garonne a, par arrêté du 20 décembre 2024, prononcé son expulsion du territoire français, refusé de lui délivrer un titre de séjour et fixé le pays à destination duquel il est éloigné. Par décision du même jour, le préfet l’a assigné à résidence. Par ordonnance du 21 février 2025, le juge des référés du tribunal administratif de Toulouse a suspendu, sur le fondement de l’article L. 521-1 du code justice administrative, l’exécution des décisions prononçant son expulsion du territoire français et l’assignant à résidence. Par la présente requête, M. B... demande au tribunal d’annuler l’arrêté du 20 décembre 2024 du préfet de la Haute-Garonne en tant qu’il prononce son expulsion du territoire français et la décision du 20 décembre 2024 par laquelle cette autorité l’a assigné à résidence.
Sur les conclusions à fin d’admission provisoire à l’aide juridictionnelle :
Aux termes de l’article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique, « Dans les cas d’urgence (…), l’admission provisoire à l’aide juridictionnelle peut être prononcée (…) par la juridiction compétente ou son président. » M. B... a été admis au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale par décision du 18 juin 2025. Dès lors, il n’y a plus lieu de statuer sur les conclusions tendant à son admission au bénéfice de l’aide juridictionnelle à titre provisoire.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
Aux termes de l’article L. 631-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, « L'autorité administrative peut décider d'expulser un étranger lorsque sa présence en France constitue une menace grave pour l'ordre public, sous réserve des conditions propres aux étrangers mentionnés aux articles L. 631-2 et L. 631-3. »
Aux termes de l’article 8 de la convention européenne des droits de l’homme et des libertés fondamentales, « 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, (…). / 2. Il ne peut y avoir ingérence d’une autorité publique dans l’exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu’elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l’ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d’autrui. » Pour l’application de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées par le requérant et dont le respect par l’administration fait l’objet d’un contrôle entier entre la gravité de l'atteinte portée au droit au respect à la vie privée et familiale et la nécessité de la défense de l'ordre public, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine
M. B... a été condamné le 3 avril 2019 par le tribunal correctionnel de Toulouse, puis le 24 octobre 2022 par la Cour d’appel de Toulouse, à une peine d’emprisonnement de cinq ans assortie d’une période de sursis de deux ans, pour les faits commis le 30 novembre 2016 d’agression sexuelle sur une personne se livrant à la prostitution et de vol. Ces faits sont de nature à faire regarder sa présence comme une menace grave à l’ordre public.
Toutefois, il ressort des pièces du dossier que M. B..., âgé de 34 ans à la date de la décision attaquée, est entré en France le 14 mai 2015, à l’âge de 25 ans, en qualité de conjoint d’une ressortissante française et qu’il y réside ainsi depuis une période près de dix ans. En outre, l’intéressé a partagé une vie commune de plus de neuf ans avec sa conjointe, deux enfants étant nés à Toulouse en 2013 et 2022 de leur union. S’il est constant que le couple s’est séparé au cours du mois de juin 2024, il ressort des pièces du dossier qu’ils résident au même domicile, la cellule familiale faisant ainsi résidence commune, dans l’attente du prononcé de leur divorce dont la procédure est en cours à la date de la décision attaquée. Il ressort encore des pièces du dossier que M. B... justifie contribuer à l’entretien et à l’éducation de ses enfants avec lesquels il conserve des liens affectifs. Par ailleurs, travaillant pour la société NS Fibre qu’il a créée dans le secteur de la fibre optique, qui emploie quatre salariés, il justifie d’une insertion professionnelle sur le territoire. Dans ces conditions, et ainsi d’ailleurs que l’a retenu la commission d’expulsion au terme de son avis défavorable, compte tenu des éléments de sa vie privée et familiale en France et de son insertion professionnelle, et nonobstant la gravité des faits ayant justifié sa condamnation pénale, la décision prononçant son expulsion du territoire français porte au droit du requérant au respect de sa vie privée et familiale une atteinte excédant ce qui est nécessaire à la défense de l’ordre public. Par suite, M. B... est fondé à soutenir que cette décision méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne des droits de l’homme et des libertés fondamentales.
Il résulte de tout ce qui précède, sans qu’il soit besoin d’examiner les autres moyens de la requête, que M. B... est fondé à demander l’annulation de la décision du 20 décembre 2024 du préfet de la Haute-Garonne prononçant son expulsion du territoire français, ainsi que, par voie de conséquence, celle de la décision du même jour l’assignant à résidence.
Sur les conclusions à fin d’injonction :
Aux termes de l’article L. 911-2 du code de justice administrative, « Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne à nouveau une décision après une nouvelle instruction, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision juridictionnelle, que cette nouvelle décision doit intervenir dans un délai déterminé. / (…). » Aux termes de l’article L. 911-3, « La juridiction peut assortir, dans la même décision, l'injonction prescrite en application des articles L. 911-1 et L. 911-2 d'une astreinte qu'elle prononce dans les conditions prévues au présent livre et dont elle fixe la date d'effet. »
L’annulation de la mesure d’expulsion litigieuse implique nécessairement que le préfet de la Haute-Garonne procède au réexamen de la situation de M. B... au regard de son droit au séjour sur le territoire français. Il y a donc lieu de lui enjoindre d’y procéder dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n’y a pas lieu en l’espèce d’assortir cette injonction d’une astreinte.
Sur les frais liés au litige :
M. B... ayant été admis au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale, son avocate peut se prévaloir des dispositions du second alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 200 euros à verser à Me Barbot-Lafitte, sous réserve qu’elle renonce à percevoir la part contributive de l’Etat, en application desdites dispositions.
D E C I D E :

Article 1er : Il n’y a plus lieu de statuer sur les conclusions de la requête à fin d’admission provisoire à l’aide juridictionnelle.
Article 2 : L’arrêté du 20 décembre 2024 du préfet de la Haute-Garonne est annulé en tant qu’il prononce l’expulsion de M. B... du territoire français.
Article 3 : La décision du 20 décembre 2024 du préfet de la Haute-Garonne assignant à résidence M. B... est annulée.
Article 4 : Il est enjoint au préfet de la Haute-Garonne de réexaminer la situation de M. B..., dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.
Article 5 : L’Etat versera à Me Barbot-Lafitte, conseil de M. B..., une somme de 1 200 (mille deux cents) euros sur le fondement des dispositions du second alinéa de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique, sous réserve qu’elle renonce à percevoir la part contributive de l’Etat.
Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. A... B..., à Me Barbot-Lafitte et au préfet de la Haute-Garonne.


Délibéré après l’audience du 4 novembre 2025 à laquelle siégeaient :

Mme Arquié, présidente,
M. Luc, premier conseiller,
Mme Mérard, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 novembre 2025.


Le rapporteur,



Cyril LUC

La présidente,



Céline ARQUIÉ
La greffière,



Stella BALTIMORE

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Garonne en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme :
La greffière en chef,

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