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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2501405

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2501405

vendredi 28 février 2025

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2501405
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantPOUGAULT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 26 février 2025, Mme B D, agissant tant en son nom propre qu'au nom de sa fille mineure, représentée par Me Pougault, demande à la juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Garonne de la prendre en charge avec sa fille au titre de l'hébergement d'urgence, à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 et dans l'hypothèse où elle ne serait pas admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle, sur le seul fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

La condition d'urgence est satisfaite dès lors que :

- elle est sans solution d'hébergement et que sa prise en charge par le conseil départemental de la Haute-Garonne dans le cadre du dispositif de mère isolée a pris fin le 29 novembre 2024 ; elle est seule avec sa fille âgée 3 ans ; aucune solution d'hébergement ne lui a été proposée en dépit de ses appels répétés au 115 ; elle se retrouve, avec sa fille, dans une situation de grande détresse psychologique, la santé de sa fille en particulier, se dégrade ;

- la commission de médiation de la Haute-Garonne a reconnu le caractère prioritaire de sa demande d'accueil dans une structure d'hébergement le 10 décembre 2024 sans qu'aucune proposition ne lui ait été adressée depuis lors, que si un recours a été introduit afin d'obtenir du juge qu'il ordonne à l'administration de la loger ainsi que sa fille conformément à la décision de cette commission, l'instruction de cette requête est en cours ;

- elle a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire au mois de juillet 2024 et dispose d'une attestation de prolongation d'instruction d'une demande de titre de séjour en cours de validité ;

- si elle perçoit le revenu de solidarité active (RSA) depuis quelques mois, cette prestation ne lui permet pas d'accéder au parc locatif privé ;

- il est porté une atteinte grave et manifestement illégale à son droit à l'hébergement d'urgence ; en outre le préfet de la Haute-Garonne n'a donné aucune suite au courrier qu'elle a adressé aux services de la direction départementale de l'emploi, du travail et des solidarités le 21 février 2025 pour obtenir une prise en charge.

Par un mémoire en défense, enregistré le 27 février 2025, le préfet de la Haute-Garonne conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- Mme D ne peut se prévaloir d'une situation d'urgence dès lors d'une part qu'elle ne fait état d'aucun élément circonstancié établissant la vulnérabilité dont elle se prévaut étant souligné qu'elle bénéficie du RSA, est autorisée à travailler et que selon l'acte de naissance de l'enfant, le père l'a reconnue, d'autre part, qu'il s'est écoulé trois mois depuis sa sortie du dispositif mère isolée avec enfants (A) sans que la requérante justifie avoir contacté le " 115 " entre le mois de décembre 2024 et la fin du mois de janvier 2025 ;

- le dispositif d'hébergement est saturé ; des hébergements sont assurés chaque jour pour des situations plus vulnérables ; l'Etat ne peut être condamné pour carence caractérisée et il n'est pas porté une atteinte grave et manifestement illégale au droit à l'hébergement d'urgence ce d'autant que d'après le tableau des familles pris en charge par le service intégré d'accueil et d'orientation (SIAO), la requérante ne s'est pas présentée à l'hôtel le 16 décembre 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal par intérim a désigné Mme Douteaud, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique du 28 février 2025 à 9h30, en présence de Mme Tur, greffière d'audience, Mme Douteaud a lu son rapport et entendu :

- les observations de Me Pougault, représentant la requérante, qui a repris en les précisant les moyens développés dans ses écritures et a, en outre, soutenu que le père de l'enfant ne contribue pas à son entretien et qu'il est actuellement incarcéré, que la vulnérabilité de la requérante et de sa fille ressort non seulement de la pièce produite par la partie adverse, le critère de prise en charge mentionné sur le tableau des familles C étant, précisément, la " vulnérabilité " des intéressées, et de leur exposition aux violences et agression d'ordre physique et sexuel s'agissant d'une femme et de sa fille, seules, à la rue, qu'en outre, les températures baissent depuis quelques jours pour atteindre 1 degré cette nuit même, que la requérante ne parvient pas à obtenir un emploi faute de justifier d'un hébergement, que le tableau dont se prévaut le préfet de la Haute-Garonne ne mentionne pas qu'un hébergement aurait été refusé par la requérante mais qu'elle en est sortie volontairement le 16 décembre 2024 sans toutefois préciser le motif de cette sortie, qu'enfin aucune offre d'hébergement ne lui a été proposée en dépit des appels réitérés et continus, depuis la fin du mois de janvier 2025, auprès du service intégré d'accueil et d'orientation.

- le préfet de la Haute-Garonne n'étant ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Par la présente requête, Mme D, ressortissante ukrainienne, demande à la juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, d'enjoindre au préfet de la Haute-Garonne de la prendre en charge, avec sa fille mineure, dans le cadre de l'hébergement d'urgence.

Sur les conclusions tendant à l'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ". En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre Mme D à l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

3. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures ".

4. Il résulte de l'instruction que la requérante, mère isolée, est sans hébergement avec son enfant mineure, âgée de 3 ans. La requérante justifie avoir vainement tenté à plusieurs reprises d'obtenir un hébergement d'urgence par l'intermédiaire des services du 115, à raison d'appels quasi quotidiens sur une période continue ayant débuté le 24 janvier 2025 et avoir saisi le 21 février 2025 le préfet de la Haute-Garonne de sa situation. En outre, il résulte notamment de la décision de la commission de médiation de la Haute-Garonne du 10 décembre 2024 que la situation de Mme D a été reconnue prioritaire pour l'attribution d'un logement dans le cadre prévu à l'article L. 441-2-3 du code de la construction et de l'habitation sans qu'aucune proposition ne lui ait été adressée depuis lors. De même, il ressort du tableau des familles établi par le SIAO que la situation de vulnérabilité de l'intéressée et de sa fille a été reconnue par ce service et a d'ailleurs justifié leur prise en charge provisoire à l'hôtel entre le 13 et le 16 décembre 2024. Par ailleurs, la requérante indique ne pas pouvoir obtenir d'emploi faute de justifier d'un hébergement. Dans ces conditions, eu égard notamment à la vulnérabilité de la cellule familiale, composée d'une mère isolée et de fille âgée de trois ans, la condition d'urgence exigée par les dispositions précitées de l'article L. 521-2 du code de justice administrative doit être regardée comme remplie.

5. Aux termes de l'article L. 345-2 du code de l'action sociale et des familles : " Dans chaque département est mis en place, sous l'autorité du représentant de l'Etat, un dispositif de veille sociale chargé d'accueillir les personnes sans abri ou en détresse, de procéder à une première évaluation de leur situation médicale, psychique et sociale et de les orienter vers les structures ou services qu'appelle leur état. Cette orientation est assurée par un service intégré d'accueil et d'orientation () ". L'article L. 345-2-2 de ce code dispose : " Toute personne sans abri en situation de détresse médicale, psychique ou sociale a accès, à tout moment, à un dispositif d'hébergement d'urgence. () ". Aux termes de l'article L. 345-2-3 du même code : " Toute personne accueillie dans une structure d'hébergement d'urgence doit pouvoir y bénéficier d'un accompagnement personnalisé et y demeurer, dès lors qu'elle le souhaite, jusqu'à ce qu'une orientation lui soit proposée. Cette orientation est effectuée vers une structure d'hébergement stable ou de soins, ou vers un logement, adaptés à sa situation ".

6. Il appartient aux autorités de l'Etat, sur le fondement des dispositions précitées, de mettre en œuvre le droit à l'hébergement d'urgence reconnu par la loi à toute personne sans abri qui se trouve en situation de détresse médicale, psychique ou sociale. Seule une carence caractérisée des autorités de l'Etat dans la mise en œuvre du droit à l'hébergement d'urgence peut faire apparaître, pour l'application de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, une atteinte manifestement illégale à une liberté fondamentale permettant au juge des référés de faire usage des pouvoirs qu'il tient de ce texte, en ordonnant à l'administration de faire droit à une demande d'hébergement d'urgence. Il incombe au juge des référés d'apprécier dans chaque cas les diligences accomplies par l'administration en tenant compte des moyens dont elle dispose ainsi que de l'âge, de l'état de la santé et de la situation de famille de la personne intéressée.

7. Il résulte de l'instruction que Mme D est entrée sur le territoire français au cours de l'année 2021 où elle a donné naissance à sa fille, le 29 novembre 2021. Elle a été prise en charge par le conseil départemental de la Haute-Garonne dans le cadre du dispositif de mère isolée avec enfant de moins de trois ans. Son enfant atteignant l'âge de trois ans le 29 novembre 2024, cette prise en charge a pris fin à cette date. La requérante, qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire, s'est vue délivrer par la préfecture de la Haute-Garonne, dans le cadre de la prolongation d'instruction de sa demande de titre de séjour, une autorisation provisoire de séjour valable du 25 octobre 2024 au 24 avril 2025. Par ailleurs, Mme D fait valoir que le père de sa fille ne lui apporte aucune aide. Si le préfet soutient en défense que toutes les demandes d'hébergement ne peuvent être satisfaites, le dispositif d'hébergement d'urgence étant saturé en Haute-Garonne, il résulte de ce qui vient d'être dit, compte tenu de sa situation de mère isolée, du jeune âge de sa fille, l'absence d'hébergement d'urgence proposé à l'intéressée constitue une carence caractérisée dans l'accomplissement de la mission confiée à l'Etat. Dans les circonstances de l'espèce et alors même que la requérante ne se serait pas présentée à l'hôtel le 16 décembre 2024, cette situation fait ainsi apparaître, pour l'application de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale. Il y a lieu, par suite, d'enjoindre au préfet de la Haute-Garonne de prendre en charge Mme D et son enfant mineure dans le cadre de l'hébergement d'urgence dans un délai de vingt-quatre heures à compter de la notification de la présente ordonnance, sans qu'il y ait lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

8. Mme D ayant été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire, son avocate peut se prévaloir des dispositions du second alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros à verser à Me Pougault, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la part contributive de l'Etat, en application desdites dispositions. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à la requérante par le bureau d'aide juridictionnelle, une somme de 1 200 euros sera versée à Mme D.

O R D O N N E :

Article 1er : Mme D est admise à titre provisoire à l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Haute-Garonne de prendre en charge Mme D et son enfant mineure dans le cadre de l'hébergement d'urgence, dans un délai de vingt-quatre heures à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 3 : L'Etat versera au conseil de Mme D une somme de 1 200 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve pour Me Pougault de renoncer au bénéfice de l'aide juridictionnelle. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à la requérante par le bureau d'aide juridictionnelle, une somme de 1 200 euros sera versée à Mme D.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme B D, à Me Pougault et à la ministre chargée du logement.

Une copie en sera adressée au préfet de la Haute-Garonne.

Fait à Toulouse, le 28 février 2025.

La juge des référés,

S. DOUTEAUD

La greffière,

P. TUR

La République mande et ordonne à la ministre chargé du logement en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

la greffière en chef,

ou par délégation, la greffière,

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