Le Tribunal Administratif de Toulouse a été saisi par Mme A..., ressortissante albanaise, d'un recours en excès de pouvoir contre un arrêté préfectoral du 15 mai 2025 l'obligeant à quitter le territoire français, fixant le pays de renvoi et prononçant une interdiction de retour d'un an. En cours d'instance, le préfet de la Haute-Garonne a retiré les décisions contestées par un arrêté du 18 novembre 2025. Constatant ce retrait, le tribunal a prononcé un non-lieu à statuer sur les conclusions principales de la requête, les décisions attaquées ayant disparu de l'ordre juridique. La solution retenue est fondée sur l'absence d'objet du litige, sans qu'il soit nécessaire d'examiner les moyens soulevés par la requérante.
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et deux mémoires enregistrés les 24 juin, 22 juillet et 31 octobre 2025, Mme B... A..., représentée par Me Lescarret, demande au tribunal :
1°) de l’admettre au bénéfice de l’aide juridictionnelle à titre provisoire ;
2°) d’annuler l’arrêté du 15 mai 2025 par lequel le préfet de la Haute-Garonne l’a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de renvoi et l'a interdite de retour sur le territoire français pour une durée d'un an ou, à défaut, de suspendre l’arrêté du 15 mai 2025 du préfet de la Haute-Garonne en tant qu’il lui fait obligation de quitter le territoire français ;
3°) d’enjoindre au préfet de la Haute-Garonne de procéder au réexamen de sa situation dans un délai d’un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
4°) d’enjoindre au préfet de la Haute-Garonne de procéder à la suppression de son signalement aux fins de non-admission dans le système d’information Schengen ;
5°) de mettre à la charge de l’État le versement d’une somme de 1 500 euros à son conseil en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991 ou, dans l'hypothèse où elle ne serait pas admise définitivement au bénéfice de l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'État cette même somme sur le seul fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
En ce qui concerne l’arrêté dans son ensemble :
- il a été pris par une autorité incompétente ;
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- elle est entachée d'une insuffisance de motivation ;
- le préfet s’est estimé lié par la décision de l’Office français de protection des réfugiés et des apatrides ;
- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnait les dispositions de l’article L. 613-6 du même code ;
- elle méconnaît le considérant 25 et l’article 46 de la directive européenne 2013/32/UE du 26 juin 2013, les articles 18 et 47 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne et les articles 6 et 13 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation au regard des stipulations de l'article 8 de cette convention ;
- elle est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation au regard des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :
- elle est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français sur laquelle elle se fonde ;
- elle est entachée d'une insuffisance de motivation ;
- elle est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation au regard des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de l’article L. 721-4 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- elle est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation au regard des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
- elle est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français sur laquelle elle se fonde ;
- elle est entachée d'une insuffisance de motivation ;
- elle méconnaît les dispositions des articles L. 612-8 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle est entachée d’une erreur d’appréciation.
Par deux mémoires en défense enregistrés les 4 juillet et 18 novembre 2025, le préfet de la Haute-Garonne conclut au non-lieu à statuer ou, à défaut, au rejet de la requête.
Il fait valoir que :
- il a retiré les décisions en litige par un arrêté du 18 novembre 2025 ;
- aucun des moyens invoqués n’est fondé.
Par une décision du 5 novembre 2025, Mme A... a été admise au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne ;
- la directive européenne 2013/32/UE du 26 juin 2013 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont régulièrement été averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Zouad ;
- et les conclusions de M. Bernos, rapporteur public.
Considérant ce qui suit :
Mme A..., ressortissante albanaise née le 14 juillet 1981 à Tirana (Albanie), déclare être entrée en France le 1er septembre 2024. Sa demande d’asile, enregistrée le 30 septembre 2024, a été rejetée par une décision du 6 janvier 2025 de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides. Par l’arrêté attaqué du 15 mai 2025, le préfet de la Haute-Garonne l’a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de renvoi et l'a interdite de retour sur le territoire français pour une durée d'un an.
Sur l'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire :
Par une décision du 5 novembre 2025, Mme A... a été admise au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale. Par suite, sa demande tendant à y être admis à titre provisoire est devenue sans objet. Il n’y a dès lors plus lieu d’y statuer.
Sur l’exception de non-lieu à statuer :
Un recours pour excès de pouvoir dirigé contre un acte administratif n’a d’autre objet que d’en faire prononcer l’annulation avec effet rétroactif. Si, avant que le juge n’ait statué, l’acte attaqué est rapporté par l’autorité compétente et si le retrait ainsi opéré acquiert un caractère définitif faute d’être critiqué dans le délai du recours contentieux, il emporte alors disparition rétroactive de l’ordonnancement juridique de l’acte contesté, ce qui conduit à ce qu’il n’y ait lieu pour le juge de la légalité de statuer sur le mérite du recours dont il était saisi.
Il ressort des pièces du dossier que l’arrêté attaqué a été retiré par arrêté du 18 novembre 2025. Ce retrait n’étant pas, à la date du présent jugement, devenu définitif, les conclusions à fin d’annulation et d’injonction sous astreinte présentées par Mme A... n’ont pas perdu leur objet en cours d’instance. Il s’ensuit qu’il y a lieu de statuer sur celles-ci.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
Aux termes de l’article L. 613-6 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « Lorsque la qualité de réfugié ou d'apatride est reconnue ou le bénéfice de la protection subsidiaire accordé à un étranger ayant antérieurement fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, l'autorité administrative abroge cette décision. Elle délivre au réfugié la carte de résident prévue à l'article L. 424-1, au bénéficiaire de la protection subsidiaire la carte de séjour pluriannuelle prévue à l'article L. 424-9 et à l'étranger qui a obtenu le statut d'apatride la carte de séjour pluriannuelle prévue à l'article L. 424-18. ». Il résulte de ces dispositions que l’octroi de la protection subsidiaire fait en tout état de cause obstacle à l’éloignement d’un étranger.
Il ressort des pièces du dossier que la requérante s’est vue octroyer le 29 septembre 2025 le bénéfice de la protection subsidiaire par la Cour nationale du droit d’asile (CNDA). Cette décision de la CNDA, revêtant un caractère recognitif, a eu pour effet de rétroagir à la date de l’arrêté attaqué. Ainsi, Mme A... est fondée à s’en prévaloir pour contester la légalité de la décision par laquelle le préfet de la Haute-Garonne l’a obligée à quitter le territoire français. Il résulte de ce qui précède que Mme A... est fondée à demander l’annulation de cette décision ainsi que, par voie de conséquence, celles fixant le pays de renvoi et portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d’un an.
Sur les conclusions à fin d’injonction :
L’exécution du présent jugement implique qu’il soit enjoint au préfet de la Haute-Garonne de procéder au réexamen de la situation de l’intéressée dans un délai d’un mois et de procéder sans délai à la suppression de son signalement aux fins de non-admission dans le système d’information Schengen, sans qu’il y ait lieu, en l’espèce, d’assortir ces injonctions d’une astreinte.
Sur les frais liés au litige :
Sous réserve de la renonciation de Me Lescarret à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’État, ce dernier versera à Me Lescarret une somme de 1 200 euros en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
D E C I D E :
Article 1er : Il n’y a pas lieu de statuer sur la demande d’admission au bénéfice de l’aide juridictionnelle à titre provisoire présentée par Mme A....
Article 2 : L’arrêté du 15 mai 2025 du préfet de la Haute-Garonne est annulé.
Article 3 : Il est enjoint au préfet de la Haute-Garonne de réexaminer la situation de Mme A... dans un délai d’un mois à compter de la notification du présent jugement.
Article 4 : Il est enjoint au préfet de la Haute-Garonne de procéder sans délai à la suppression du signalement de Mme A... aux fins de non-admission dans le système d’information Schengen.
Article 5 : Sous réserve de la renonciation de Me Lescarret à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’État, ce dernier versera à Me Lescarret une somme de 1 200 euros en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme B... A..., à Me Lescarret et au préfet de la Haute-Garonne.
Délibéré après l'audience du 19 novembre 2025, à laquelle siégeaient :
- M. Daguerre de Hureaux, président ;
- Mme Gigault, première conseillère ;
- M. Zouad, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 décembre 2025.
Le rapporteur,
Bachir Zouad
Le président,
Alain Daguerre de Hureaux
Le greffier,
Baptiste Roets
La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Garonne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme :
La greffière en chef