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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2100811

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2100811

mardi 21 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2100811
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation5ème Chambre
Avocat requérantSELARL SYLVAIN LASPALLES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire enregistrés les 17 février 2021 et 18 mai 2022, M. A B, représenté par Me Laspalles, avocat, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 16 décembre 2020 par laquelle la ministre de la culture a rejeté son recours hiérarchique formé contre la décision du 10 juillet 2020 par laquelle le conseil régional de l'ordre des architectes de Nouvelle-Aquitaine a prononcé sa radiation administrative du tableau de l'ordre des architectes ;

2°) d'enjoindre à la ministre de la culture d'annuler la radiation administrative au tableau de l'ordre régional des architectes de Nouvelle-Aquitaine et d'ordonner son inscription à ce tableau dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de la somme de 200 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ; la ministre de la culture n'a pas répondu à son argumentation tirée de ce que la décision attaquée revêt le caractère d'une sanction administrative et aurait dû à ce titre respecter les droits de la défense et être proportionnée ;

- la décision initiale a été prononcée par un organe incompétent, dès lors que le conseil régional de l'ordre des architectes de Nouvelle-Aquitaine n'est pas compétent pour prononcer une sanction disciplinaire qui relève de la compétence exclusive de la chambre régionale de discipline ;

- le principe du contradictoire n'a pas été respecté ;

- la ministre ne justifie pas que les garanties procédurales prévues par les articles 44, 46, 47 et 48 du décret n°77-1481 du 28 décembre 1977 auraient été respectées ; il n'a pas été destinataire de la plainte ; il n'a pas été informé de ce qu'il avait la possibilité de se faire assister tout au long de la procédure ; il n'a pas été auditionné et aucune enquête n'a été diligentée ; il n'a pas été convoqué à une audience ;

- la décision est entachée d'une erreur de droit ; elle a été prise en dehors de la procédure applicable aux sanctions disciplinaires ;

- la décision du 10 juillet 2020 ne mentionne pas les observations qu'il a formulées dans son mail du 28 mai 2020 ;

- la décision est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- la ministre a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation ; il remplit les conditions de bonne moralité ; il a versé sa cotisation d'assurance dès le 1er novembre 2019 ; il n'a pas eu la volonté de se soustraire à la décision de suspension ; il pensait que la situation avait été régularisée par le paiement de ses cotisations ; il n'a jamais fait l'objet d'une sanction en 30 ans d'activité ; il employait deux salariés à la date de la décision attaquée ;

- la demande de substitution de motifs ne peut qu'être écartée dès lors qu'à la date de la décision attaquée sa situation était régularisée ; son attestation d'assurance de 2020 lui a été délivrée définitivement le 26 mai 2020 ; la ministre n'était pas en situation de compétence liée pour confirmer la décision.

Par un mémoire en défense, enregistré le 7 décembre 2021, la ministre de la culture conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que :

- la décision est suffisamment motivée en droit et en fait ; elle n'était pas tenue de répondre aux observations du requérant ;

- la décision attaquée est constitutive d'une radiation administrative pour absence des garanties de moralité, relève de l'article 23 de la loi du 3 janvier 1977 et ne revêt pas le caractère d'une sanction administrative relevant de la chambre régionale de discipline ;

- la décision n'est pas entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ; les faits reprochés à l'intéressé révèlent une méconnaissance des exigences inhérentes à l'exercice de la profession d'architecte ; malgré sa suspension, M. B a maintenu son activité et s'est prévalu de la qualité d'architecte pour la réalisation de deux dossiers de permis de construire ; il s'agit d'un simple constat de fait dénué de toute appréciation subjective ;

- M. B a transmis ses observations plus de six mois après sa suspension et dix mois après sa première mise en demeure ;

- à titre subsidiaire, une substitution de motifs peut être opérée, dès lors qu'elle aurait pris la même décision sur le fondement des dispositions de l'article 23 de la loi du 3 janvier 1977 en l'absence de régularisation dans le délai de trois mois de l'obligation de justification par l'architecte qu'il satisfait à l'obligation d'assurance prévue à l'alinéa 1er de l'article 16 de cette loi ; l'article 56 du règlement intérieur de l'ordre des architectes ne prévoit aucun formalisme particulier dans le cas de radiation administrative de sorte que M. B n'a été privé d'aucune garantie.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 77-2 du 3 janvier 1977 sur l'architecture ;

- le décret n° 77-1481 du 28 décembre 1977 sur l'organisation de la profession d'architecte ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Ballanger, rapporteure,

- les conclusions de Mme Champenois, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B était inscrit au tableau de l'ordre des architectes depuis le 7 mars 1991 à titre libéral. Par un courrier du 11 septembre 2019, le conseil de l'ordre des architectes de Nouvelle-Aquitaine l'a mis en demeure de transmettre son attestation d'assurance professionnelle pour l'année 2019 dans un délai de quinze jours. Le 13 novembre 2019, le conseil de l'ordre a suspendu M. B du tableau à compter du 25 octobre 2019 et lui a accordé un délai de trois mois pour régulariser sa situation. Par une décision du 10 juillet 2020, le conseil de l'ordre des architectes de Nouvelle-Aquitaine a prononcé sa radiation administrative du tableau de l'ordre. Par une décision du 16 décembre 2020, la ministre de la culture a rejeté le recours administratif obligatoire formé par l'intéressé contre cette décision. M. B demande l'annulation de cette décision de la ministre de la culture.

Sur les conclusions en annulation :

2. En premier lieu, aux termes de l'article 23 de la loi du 3 janvier 1977 sur l'architecture : " Le conseil régional assure la tenue du tableau régional des architectes. Il procède à l'inscription des architectes après avoir vérifié qu'ils remplissent les conditions requises par la présente loi et ses textes d'application. / Il procède à leur radiation si ces conditions cessent d'être remplies. / Les refus d'inscription ou les décisions de radiation peuvent être frappés de recours devant le ministre chargé de la culture qui statue après avis du conseil national./ Le ministre chargé de la culture peut annuler les décisions d'inscriptions irrégulières et radier du tableau régional les personnes qui auraient cessé de remplir les conditions requises. ". Aux termes de l'article 10 de la même loi : " Sont inscrites, sur leur demande, à un tableau régional d'architectes les personnes physiques de nationalité française () qui jouissent de leurs droits civils, présentent les garanties de moralité nécessaires () ". Aux termes de l'article 21-2 du décret du 28 décembre 1977 sur l'organisation de la profession d'architecte : " Lorsque les conditions d'inscription au tableau ou à son annexe cessent d'être remplies, le conseil régional procède à la radiation de l'intéressé qui peut saisir le ministre chargé de la culture dans un délai de trente jours à compter du jour de la notification de la décision. Il informe le conseil régional de son recours dans les mêmes conditions. / Le dossier complet, contenant toutes les pièces sur lesquelles la décision a été fondée, est immédiatement adressé par le conseil régional au conseil national. / Le ministre se prononce par décision motivée. ". Enfin, aux termes de l'article 56 " Radiation administrative " du règlement intérieur de l'ordre des architectes approuvé par arrêté du ministre de la culture du 13 mars 2020 : " Lorsque les conditions d'inscription cessent d'être remplies, le conseil régional procède à la radiation administrative de l'intéressé. a) Intervention de la radiation administrative Le conseil régional prend une décision de radiation de lui-même dans les cas suivants : () - absence des garanties de moralité () ".

3. Il résulte de ces dispositions qu'il incombe au conseil régional de l'ordre des architectes de tenir à jour le tableau relevant de son ressort et de radier de celui-ci les professionnels qui, par suite de l'intervention de circonstances postérieures à leur inscription, ont cessé de remplir les conditions requises pour y figurer. Pour cette procédure de mise à jour régulière du tableau, les instances ordinales siègent dans leur formation administrative. Les conditions de moralité mentionnées à l'article 10 de la loi du 3 janvier 1977 sont au nombre de celles qui doivent être remplies tant au moment de l'inscription que durant l'exercice de sa profession par le professionnel après son inscription. Toutefois, il appartient aux instances ordinales, lorsqu'elles prononcent une radiation du tableau à raison de l'appréciation de la condition de moralité posée par l'article 10 de la loi du 3 janvier 1997, au vu de faits portés à leur connaissance postérieurement à l'inscription au tableau, de prendre en compte la gravité des faits intervenus et susceptibles de conduire à une telle mesure, comme l'urgence attachée à une telle décision.

4. Il ressort des pièces du dossier qu'alors que M. B faisait l'objet d'une suspension qui lui avait été notifiée le 15 novembre 2019 pour défaut de production de son attestation d'assurance obligatoire au titre de 2019, il s'est prévalu de sa qualité d'architecte pour signer deux demandes de permis de construire reçues en mairie les 23 décembre 2019 et 30 mars 2020. Si ces faits sont graves, ils apparaissent toutefois comme étant isolés dans la carrière de M. B qui était inscrit à l'ordre des architectes depuis 29 ans à la date de la décision attaquée. De plus, il ressort de l'attestation d'assurance architecte que M. B avait régularisé sa situation le 26 mai 2020. Dans ces conditions, cette seule circonstance ne suffisait pas par elle-même, au regard de la gravité des faits et de l'urgence attachée à une telle décision, à justifier légalement une décision de radiation du tableau de l'ordre des architectes. Dès lors, M. B est fondé à soutenir que la ministre de la culture a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation.

5. En second lieu, aux termes des dispositions des premier et cinquième aliénas de l'article 23 de la loi du 3 janvier 1977 : " Le conseil régional assure la tenue du tableau régional des architectes. Il procède à l'inscription des architectes après avoir vérifié qu'ils remplissent les conditions requises par la présente loi et ses textes d'application. / () Le défaut de justification, par un architecte, qu'il satisfait à l'obligation d'assurance prévue au premier alinéa de l'article 16 entraîne la suspension de l'inscription au tableau régional après mise en demeure restée sans effet. Cette suspension, à laquelle il est mis fin à compter du jour où l'attestation d'assurance parvient au siège du conseil régional, prive l'intéressé de l'ensemble des droits attachés à l'inscription au tableau. En l'absence de régularisation dans le délai fixé par la décision de suspension et qui ne peut être inférieur à trois mois, le conseil régional procède à la radiation prévue au deuxième alinéa. () ".

6. En défense, la ministre de la culture sollicite une substitution de motif et une substitution de base légale tirées de ce qu'elle aurait pris la même décision en se fondant sur la circonstance que l'intéressé n'a pas régularisé sa situation dans le délai de trois mois fixé par la décision de suspension notifiée le 15 novembre 2019. La ministre fait valoir qu'elle se trouvait en situation de compétence liée pour prononcer la radiation administrative de M. B une fois l'absence de régularisation constatée au 15 février 2020.

7. L'administration peut, en première instance comme en appel, faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative, il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

8. Cependant, il ressort des pièces du dossier que M. B a régularisé sa situation au regard de son obligation d'assurance le 26 mai 2020 et qu'il ressort de l'attestation du 25 juin 2020, qui indique que l'intéressé est inscrit au tableau de l'ordre des architectes, que sa suspension avait cessée. Dans ces conditions, la ministre de la culture ne pouvait pas, par la décision du 16 décembre 2020 attaquée, prononcer la radiation de M. B à compter du 15 février 2020 au motif qu'il n'avait pas régularisé sa situation.

9. Il résulte de ce qui précède que M. B est fondé à demander l'annulation de la décision qu'il conteste.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

10. Il résulte des dispositions de l'article 23 de la loi du 3 janvier 1977 sur l'architecture précitées au point 2 du jugement que la tenue du tableau régional des architectes est assurée par le conseil régional de l'ordre des architectes. Par suite, les conclusions présentées M. B tendant à ce qu'il soit enjoint à la ministre de la culture d'ordonner son inscription à ce tableau, ainsi que les conclusions à fin d'astreinte, doivent être rejetées.

Sur les frais liés à l'instance :

11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à M. B en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 16 décembre 2020 par laquelle la ministre de la culture a confirmé la décision en date du 10 juillet 2020 du conseil régional de l'ordre des architectes de Nouvelle-Aquitaine prononçant la radiation administrative de M. B, est annulée.

Article 2 : L'Etat versera à M. B une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et à la ministre de la culture.

Délibéré après l'audience du 6 mars 2023, à laquelle siégeaient :

- Mme Molina-Andréo, première conseillère faisant fonction de présidente,

- Mme de Gélas, première conseillère,

- Mme Ballanger, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 mars 2023.

La rapporteure,

M. C

La première conseillère,

faisant fonction de présidente,

B. MOLINA-ANDRÉO La greffière,

C. LALITTE

La République mande et ordonne à la ministre de la culture en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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