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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2200408

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2200408

jeudi 27 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2200408
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation3ème Chambre
Avocat requérantSANCHEZ

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire respectivement enregistrés les 24 janvier 2022 et 26 mars 2023, M. H A, représenté par Me Sanchez, demande au tribunal d'annuler la décision du 26 novembre 2021 par laquelle le ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion a annulé la décision de l'inspection du travail en date du 22 avril 2021 et a autorisé son licenciement.

Il soutient que :

- la décision est insuffisamment motivée ;

- elle est entaché d'erreur d'appréciation.

Par des mémoires en défense enregistrés les 1er juin 2022, 2 juin 2022 et 30 mars 2023, la société SDS, représentée par Me Gauthier-Perru, conclut au rejet de la requête, à ce que la somme de 2 000 euros soit mise à la charge de M. A au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et à ce qu'il supporte les entiers dépens.

Elle fait valoir qu'aucun des moyens soulevés par le requérant n'est fondé.

Par un mémoire en défense enregistré le 28 mars 2023, le ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés par le requérant n'est fondé.

Deux mémoires présentés par M. A ont été enregistrés le 3 avril 2023 postérieurement à la clôture d'instruction.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. E,

- les conclusions de M. Willem, rapporteur public,

- les observations de Me Sanchez, représentante de M. H A,

- les observations de Me Gauthier-Perru, représentante de la société SDS,

- le ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion n'étant ni présent, ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. M. H A a été recruté le 27 juin 2005 en qualité de chef comptable en contrat à durée indéterminée par la société SDS, qui réalise du commerce de gros d'appareils d'électroménagers. Le 18 février 2016, il a été promu directeur administratif et financier. Depuis le 7 octobre 2019, il exerce des fonctions de membre titulaire cadre du comité social et économique (CSE). Le 14 décembre 2020, il a été déclaré inapte par le médecin du travail, qui a indiqué que l'état de santé du salarié faisait obstacle à tout reclassement d'un emploi. Par un courrier du 18 février 2021, la société a saisi l'inspecteur du travail d'une demande d'autorisation de licenciement pour inaptitude physique et impossibilité procéder au reclassement de M. A, qui a été rejetée le 22 avril 2021. Elle a alors exercé un recours hiérarchique auprès du ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion, qui a été implicitement rejeté. Puis, par une décision du 26 novembre 2021, le ministre a annulé la décision de l'inspecteur du travail et a autorisé le licenciement. M. A demande l'annulation de cette décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, aux termes de l'article R. 2421-5 du code du travail, applicable à la décision du ministre du travail statuant sur recours hiérarchique : " () La décision de l'inspecteur du travail est motivée () ". Aux termes de l'article R. 2422-1 du même code : " Le ministre chargé du travail peut annuler ou réformer la décision de l'inspecteur du travail sur le recours () du salarié () ", tandis qu'aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : () 4° Retirent ou abrogent une décision créatrice de droits () ".

3. Il résulte de la combinaison de ces dispositions que lorsque le ministre, saisi d'un recours hiérarchique, statue de nouveau sur la demande d'autorisation de licenciement, sa décision est soumise aux mêmes obligations de motivation que la décision de l'inspecteur du travail qu'il annule. Il doit donc exposer les motifs qui le conduisent à regarder le salarié comme inapte, mais aussi à écarter le lien entre l'exercice de l'activité représentative du salarié et la demande de l'employeur.

4. La décision attaquée, qui n'avait pas à indiquer de manière exhaustive l'ensemble des éléments relatifs à la situation de l'intéressé, vise le code du travail et notamment la disposition applicable à la situation de M. A. Le ministre du travail indique en quoi les motifs de la décision de l'inspecteur du travail sont illégaux. Il mentionne notamment la candidature de M. A aux élections du CSE déposée le 13 septembre 2019 et l'avis d'inaptitude rendu par le médecin du travail le 14 décembre 2020. Il fait mention de l'entretien du 25 septembre 2019 concernant des rumeurs de divulgation d'informations négatives sur la société et de la réorganisation du service opérée le 9 octobre 2019. La décision cite également la sanction disciplinaire notifiée le 6 janvier 2020 pour non-respect des consignes, instructions et demandes. Enfin, le ministre évoque les tensions relationnelles observées entre M. A et son supérieur hiérarchique depuis le changement de direction en juin 2018. Ainsi, ces circonstances de droit et de fait sont suffisamment développées pour avoir utilement mis le requérant en mesure de comprendre et de discuter les motifs de cette décision. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté.

5. En second lieu, en vertu du code du travail, les salariés protégés bénéficient, dans l'intérêt de l'ensemble des travailleurs qu'ils représentent, d'une protection exceptionnelle. Lorsque le licenciement de l'un de ces salariés est envisagé, il ne doit pas être en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées par l'intéressé ou avec son appartenance syndicale. Dans le cas où la demande de licenciement est motivée par l'inaptitude physique, il appartient à l'inspecteur du travail, et, le cas échéant, au ministre, de rechercher, sous le contrôle du juge, si cette inaptitude est telle qu'elle justifie le licenciement envisagé, compte tenu des caractéristiques de l'emploi exercé à la date à laquelle elle est constatée, de l'ensemble des règles applicables au contrat de travail de l'intéressé, des exigences propres à l'exécution normale du mandat dont il est investi, et de la possibilité d'assurer son reclassement dans l'entreprise. Si l'autorité administrative doit ainsi vérifier que l'inaptitude du salarié est réelle et justifie son licenciement, il ne lui appartient pas, dans l'exercice de ce contrôle, de rechercher la cause de cette inaptitude ; il en va ainsi, y compris s'il est soutenu que l'inaptitude résulte d'une dégradation de l'état de santé du salarié protégé ayant directement pour origine des agissements de l'employeur dont l'effet est la nullité de la rupture du contrat de travail, tels que, notamment, un harcèlement moral ou un comportement discriminatoire lié à l'exercice du mandat.

6. Toutefois, il appartient en toutes circonstances à l'autorité administrative de faire obstacle à un licenciement en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées par un salarié ou avec son appartenance syndicale. Ainsi, alors même qu'il résulterait de l'examen conduit dans les conditions rappelées aux points précédents que le salarié est atteint d'une inaptitude susceptible de justifier son licenciement, la circonstance que le licenciement envisagé est également en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées par l'intéressé ou avec son appartenance syndicale fait légalement obstacle à ce que l'administration accorde l'autorisation sollicitée. Le fait que l'inaptitude du salarié résulte d'une dégradation de son état de santé, elle-même en lien direct avec des obstacles mis par l'employeur à l'exercice de ses fonctions représentatives est à cet égard de nature à révéler l'existence d'un tel rapport.

7. D'une part, M. A se prévaut d'un rapport du service du contrôle médical destiné au CRRMP du 9 février 2021, qui conclut au lien de causalité probable ou possible entre l'emploi du requérant et sa dépression. Par un jugement du 6 décembre 2022, le tribunal judiciaire de Bordeaux a également affirmé qu'il existe un lien direct et essentiel entre la pathologie déclarée par l'intéressé et ses conditions de travail. Cependant, ces éléments ne justifient pas d'un lien entre son inaptitude médicale et l'exercice de ses fonctions représentatives.

8. D'autre part, M. A se prévaut de la concomitance d'un certain nombre d'évènements avec l'annonce de sa candidature aux élections du CSE, le 13 septembre 2019. Tout d'abord, le 25 septembre 2019, il a été convoqué par M. I B, son supérieur hiérarchique concernant des faits de divulgation d'informations négatives sur la société. Toutefois, il ressort des échanges de mails que celui-ci vérifiait la réalité de propos qui lui avaient été rapportés par d'autres salariés de l'entreprise, et qu'il a conclu que M. A n'était pas à l'origine de ces rumeurs. Ensuite, le requérant indique que la réorganisation opérée le 9 octobre 2019 a eu pour effet de soustraire à sa responsabilité Mme F D, une salariée qu'il encadrait depuis quatorze ans. Néanmoins, il ressort de l'attestation produite par cette dernière qu'elle exerce son travail en autonomie depuis plusieurs années. De plus, si M. A fait grief à la direction de lui avoir confié des tâches subalternes, il s'agit uniquement de la gestion de la salle d'archives, qui contient essentiellement des documents comptables et du service achat. Cette mission accessoire ne saurait modifier substantiellement l'exercice de son emploi. M. A évoque ensuite des mails de reproches quotidiens reçus à compter d'octobre 2019, et un entretien annuel ayant abouti à une mauvaise notation le 31 janvier 2020. Cependant, ces mails s'expliquent par les difficultés rencontrées dans l'exécution de ses missions et notamment dans la communication avec l'équipe de direction de la société. Il ressort des pièces du dossier, et notamment de l'attestation de M. G C, directeur général de la société SDS de 2010 à 2018, que le licenciement pour inaptitude du requérant avait été envisagé en mars 2018. Par ailleurs, il ressort du compte-rendu de l'entretien annuel mené en février 2019 que des points de vigilance avaient d'ores-et-déjà été relevés par le nouveau directeur. En outre, M. A a fait l'objet d'une mise à pied de deux jours le 6 janvier 2020 car il n'avait pas respecté les directives de M. B concernant la mise en place du prélèvement à la source et car il ne l'a pas tenu informé, comme cela lui avait été redemandé dans un mail du 16 janvier 2019, de toute problématique concernant des sommes supérieures à 1 000 euros. Notamment, l'intéressé n'a pas signifié à son supérieur hiérarchique la situation d'un client non couvert par une assurance et qui avait un encours de 30 000 euros, ou encore celle d'un autre client en retard sur le paiement d'une somme de 100 000 euros. Si le requérant indique que Mme D et M. B ont connu des situations similaires sans pour autant être mis à pied, il ne le démontre pas. M. A a également été sanctionné par cette mise à pied en raison de l'absence de mise à jour et de transmission des fichiers de suivi comptable et des difficultés persistantes de communication des informations essentielles à sa hiérarchie. Si M. A se plaint d'avoir subi, durant son congé maladie, une absence systématique de convocation aux réunions du CSE, il ne ressort pas des pièces du dossier que cette circonstance ait eu pour objet de faire délibérément et durablement entrave à l'exercice de son mandat dès lors que dès que son congé maladie a pris fin, il a régulièrement été convoqué et a assisté aux instances où il était appelé à siéger. Concernant son inaptitude médicale, il ressort des pièces du dossier que le requérant a lui-même, à plusieurs reprises, identifié l'apparition de son état dépressif antérieurement à sa candidature aux élections professionnelles. Enfin, le CSE a donné un avis favorable à son licenciement. Dès lors le moyen tiré de l'erreur d'appréciation soulevé par M. A doit être écarté.

9. Il résulte de tout ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision du 26 novembre 2021.

Sur les frais liés au litige :

10. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Les parties peuvent produire les justificatifs des sommes qu'elles demandent et le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. ".

11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de M. A le versement à la société SDS de la somme de 1500 euros au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

12. Aux termes de l'article R. 761-1 du code de justice administrative : " Les dépens comprennent les frais d'expertise, d'enquête et de toute autre mesure d'instruction dont les frais ne sont pas à la charge de l'Etat. / Sous réserve de dispositions particulières, ils sont mis à la charge de toute partie perdante sauf si les circonstances particulières de l'affaire justifient qu'ils soient mis à la charge d'une autre partie ou partagés entre les parties. / L'Etat peut être condamné aux dépens. ".

13. Il ne ressort pas des pièces du dossier que des frais répondant à la définition donnée par les dispositions précitées aient été engagées par les parties. Par suite, les conclusions de la société SDS tendant à ce que M. A soit condamné aux entiers dépens sont sans objet et doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.

Article 2 : M. A versera à la société SDS une somme de 1500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la société SDS est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. H A, à la société SDS et au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion.

Délibéré après l'audience du 6 avril 2023 où siégeaient :

- M. Dominique Ferrari, président,

- Mme Eve Wohlschlegel, première conseillère,

- Mme Stéphanie Fazi-Leblanc, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 avril 2023.

Le président-rapporteur

D. E

L'assesseure la plus ancienne dans l'ordre du tableau,

E. Wohlschlegel

La greffière,

C. Pottier

La République mande et ordonne au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion, en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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