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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2201984

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2201984

mercredi 29 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2201984
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationD
Formation6ème Chambre
Avocat requérantLAVEISSIERE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 7 avril 2022, Mme A B, représentée par Me Poudampa, avocat, demande au tribunal :

1°) de dire et juger que le centre hospitalier (CH) intercommunal Marmande-Tonneins a commis une faute en procédant le 1er février 2021 à son renouvellement pour la seule durée de deux mois, puis en lui signifiant dans une même décision le non-renouvellement de son contrat au terme des deux mois en question, compte tenu de son état de grossesse ;

2°) de condamner le CH intercommunal Marmande-Tonneins à lui verser 200 000 euros d'indemnités au titre des préjudices subis ;

3°) de mettre à la charge du CH intercommunal Marmande-Tonneins la somme de 2 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ainsi que les entiers dépens.

Elle soutient que :

- la décision du 1er février 2021, par laquelle le CH intercommunal Marmande-Tonneins a procédé à son renouvellement pour une durée de seulement deux mois et que son contrat de praticien hospitalier à temps plein ne serait pas renouvelé est illégale et constitutive d'une faute de nature à engager la responsabilité de l'établissement dès lors qu'elle est fondée sur une discrimination à raison de son état de grossesse ;

- elle a subi un préjudice matériel et financier évalué à 136 800 euros ;

- elle a subi un préjudice moral évalué à 63 200 euros.

Par un mémoire en défense enregistré le 14 novembre 2022, le CH intercommunal Marmande-Tonneins, représenté par Me Jean Laveissière, avocat, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 5 000 euros soit mise à la charge de la requérante sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Par une ordonnance du 16 janvier 2024, la clôture d'instruction a été fixée au 16 février 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général de la fonction publique ;

- la loi n°83-634 du 13 juillet 1983 ;

- le décret n°91-155 du 6 février 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Mounic, rapporteure,

- les conclusions de Mme Patard, rapporteure publique,

- les observations de Me Poudampa, représentant Mme B,

- et les observations de Me Jean Laveissière, représentant le CH intercommunal Marmande-Tonneins.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A B a exercé à compter du 1er février 2018, les fonctions de praticien hospitalier contractuel au sein du CH intercommunal Marmande-Tonneins, dans le service d'imagerie médicale, contrat régulièrement renouvelé à cinq reprises pour des durées de six mois jusqu'au 1er février 2021. Par courrier en date du 1er février 2021, le directeur du CH intercommunal Marmande-Tonneins lui a indiqué que son contrat ne serait renouvelé que de deux mois à compter du 1er février 2021. Estimant que son contrat n'a pas été renouvelé suite à son état de grossesse, par courrier du 14 janvier 2022, Mme B a présenté une demande indemnitaire préalable auprès du CH intercommunal de Marmande-Tonneins que ce dernier a expressément rejeté le 11 février 2022. Par la présente requête, Mme B demande au tribunal de condamner le CH intercommunal Marmande-Tonneins à lui verser une somme de 200 000 euros en réparation des préjudices qu'elle estime consécutifs à sa fin de contrat.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne la responsabilité pour faute du CH de Marmande-Tonneins

2. D'une part, aux termes de l'article 6 de la loi n°83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires dans sa version applicable au litige : " () Aucune distinction, directe ou indirecte, ne peut être faite entre les fonctionnaires en raison de leurs opinions politiques, syndicales, philosophiques ou religieuses, de leur origine, de leur orientation sexuelle ou identité de genre, de leur âge, de leur patronyme, de leur situation de famille ou de grossesse, de leur état de santé, de leur apparence physique, de leur handicap ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance, vraie ou supposée, à une ethnie ou une race () ".

3. Il appartient au juge administratif, dans la conduite de la procédure inquisitoire, de demander aux parties de lui fournir tous les éléments d'appréciation de nature à établir sa conviction. Cette responsabilité doit, dès lors qu'il est soutenu qu'une mesure a pu être empreinte de discrimination, s'exercer en tenant compte des difficultés propres à l'administration de la preuve en ce domaine et des exigences qui s'attachent aux principes à valeur constitutionnelle des droits de la défense et de l'égalité de traitement des personnes. S'il appartient au requérant qui s'estime lésé par une telle mesure de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles de faire présumer une atteinte à ce dernier principe, il incombe au défendeur de produire tous ceux permettant d'établir que la décision attaquée repose sur des éléments objectifs étrangers à toute discrimination. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si la décision contestée devant lui a été ou non prise pour des motifs entachés de discrimination, se détermine au vu de ces échanges contradictoires. En cas de doute, il lui appartient de compléter ces échanges en ordonnant toute mesure d'instruction utile.

4. D'autre part, un agent public qui a été recruté par un contrat à durée déterminée ne bénéficie ni d'un droit au renouvellement de son contrat ni, à plus forte raison, d'un droit au maintien de ses clauses si l'administration envisage de procéder à son renouvellement. Toutefois, l'administration ne peut légalement décider, au terme de son contrat, de ne pas le renouveler ou de proposer à l'agent, sans son accord, un nouveau contrat substantiellement différent du précédent, que pour un motif tiré de l'intérêt du service. Un tel motif s'apprécie au regard des besoins du service ou de considérations tenant à la personne de l'agent. Par ailleurs, aucune disposition législative ou réglementaire ne fait obstacle au non-renouvellement du contrat d'un agent en situation de grossesse dès lors qu'une telle décision n'est pas prise en considération de cet état.

5. Il résulte de l'instruction, que Mme B a transmis son attestation de grossesse à la direction des ressources humaines le 16 novembre 2020, qui en a accusé réception, comme en atteste le courrier du CH du 18 novembre 2020 dans lequel il indique au 9 avril 2021 la date de son congé maternité prévisionnel. Aussi, la décision de non-renouvellement de son contrat a été prise alors que son état de grossesse était connu de son administration. S'il résulte également de l'instruction que son chef de service a proposé qu'il soit mis un terme à son contrat dans un échange de courriel avec le responsable des ressources humaines des 12 et 13 janvier 2021, en raison de " son absentéisme chronique " qui " pose beaucoup de difficultés d'organisation du service de radiologie " alors qu'il n'a " remarqué aucune volonté d'investissement pour faire fonctionner le service de radiologie normalement ", ces allégations ne sont assorties d'aucun commencement de preuves, le CH n'ayant fourni aucun récapitulatif des absences de la requérante ni aucun compte-rendu d'évaluation alors que la requérante a vu son contrat renouvelé à cinq reprises depuis le 1er février 2018 sans qu'aucune remarque ne soit faite à ces occasions quant à sa manière de servir. Par ailleurs, il ressort de ce même échange de mail que le responsable des ressources humaines a lui-même indiqué qu'il était favorable à une fin de contrat de l'intéressée " au vu de la situation, d'un absentéisme long sans regard sur une possible reprise ", lequel absentéisme réside précisément dans l'état de grossesse de Mme B. Dans ces conditions, le non-renouvellement de contrat dont l'échéance est intervenue au 31 mars, date théorique du début de son congé maternité, n'étant pas motivé par l'intérêt du service et pris en considération de la manière de servir de l'agent, Mme B est fondée à soutenir que la décision de non- renouvellement de son contrat de travail a reposé sur des éléments liés à une discrimination en raison de son état de grossesse et que le CH intercommunal Marmande-Tonneins a ainsi commis une faute de nature à engager sa responsabilité.

6. Il résulte ce qui précède que Mme B est fondée à demander la condamnation du CH intercommunal Marmande-Tonneins à l'indemniser des conséquences du non-renouvellement de son contrat de travail.

En ce qui concerne l'indemnisation des préjudices

7. En premier lieu, la requérante demande l'indemnisation d'un préjudice matériel et financier en la fondant sur un droit à renouvellement de son contrat de trois ans avec une rémunération mensuelle de 3 800 euros par mois, soit la somme de 136 800 euros. Toutefois, outre qu'elle n'avait pas un droit à se voir renouveler son contrat sur une durée de trois ans, elle n'établit pas la perte de revenu ayant résulté de son licenciement. La demande présentée sur ce point ne peut donc qu'être rejetée.

8. En deuxième lieu, s'agissant du préjudice moral subi du fait de son licenciement en raison de son état de grossesse, il en sera fait une juste appréciation en l'évaluant à 10 000 euros.

Sur les frais liés à l'instance :

9. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la requérante, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme demandée par le CH intercommunal Marmande-Tonneins au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge du CH intercommunal Marmande Tonneins la somme de 1 500 euros sur le même fondement.

DECIDE :

Article 1er : Le CH intercommunal Marmande-Tonneins est condamné à verser à Mme B la somme de 10 000 euros en réparation de ses préjudices.

Article 2 : Le CH intercommunal Marmande-Tonneins versera à Mme B la somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et au directeur du centre hospitalier intercommunal Marmande-Tonneins.

Délibéré après l'audience du 3 mai 2024, à laquelle siégeaient :

- M. Delvolvé, président,

- Mme Mounic, première conseillère,

- Mme Passerieux, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 mai 2024.

La rapporteure,

S. MOUNIC Le président,

Ph. DELVOLVÉ

La greffière,

L. SIXDENIERS

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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